TransLittérature, n° 20, « Traduire la ville », hiver 2000 – Colloque Journée de Printemps, 27 mai 2000
Rien ne fait autant rêver que les villes, si ce n’est le nom des villes. Quand Proust rêve sur Parme, il rêve sur le nom de Parme. Les villes, les noms de ville sont pour nous irrémédiablement attachés à la littérature, cette littérature que nous nous approprions en la traduisant, c’est-à-dire en commençant par la lire avec délectation. Traduire un roman qui se passe dans une ville, c’est doublement rêver, et dans une relative irresponsabilité paresseuse puisque la toponymie, en principe, se redit mais ne se traduit pas : on désigne et voilà tout, comme quand on voyage et qu’on lit tout haut, de la voiture, les pancartes, sous le prétexte d’aider à la navigation.
Les chansons savent s’emparer de ce pouvoir magique des noms de villes : Bilbao, Pondichéry, Syracuse, Constantinople. « Nous irons à Valparaiso ». Cela commence par « Sur le pont d’Avignon », à quoi correspond chez les enfants anglais « London Bridge is tumbling down ». Il y a toutes les chansons de marins : « Les filles de la Rochelle », « Jean-François de Nantes » … Sont aussi évoqués les noms des quartiers : « Ménilmontant, mais oui madame… », « Il n’y a plus d’après à Saint-Germain-des-Prés », avec une rime approximative. Les gens du nord rêvent des villes du sud : « Roses blanches de Corfou », « Marseille, tais-toi Marseille », cependant que les gens du midi rêvent des brumes du nord : « Dans le port d’Amsterdam ».
Olivier Rolin sait bien ce qu’il fait, il sait qu’il va nous faire rêver lorsqu’il intitule les chapitres de son petit livre Sept villes comme des morceaux de musique ou des légendes de tableau : « Le nom de Buenos Aires », « Triste Trieste », « Lisbonne, passage des heures », « Alexandrie, paysage littéraire avec ruines », « Leningrad, dans le noir velours de la nuit soviétique », « Prague, K und K », « Valparaiso, aspects du paradis ».
Un problème qui se pose aux traducteurs, en français, lorsque les noms de ville sont francisés (les plus importantes le sont, ou les plus anciennement connues : Athènes, Londres, Varsovie), c’est de savoir si l’on va leur donner le genre féminin ou masculin. Dans certains cas, l’usage est fixé : Le Caire, ou La Havane. Dans d’autres cas, c’est plus incertain. Ainsi, Paris. On dira « le Paris des mauvais garçons », mais le film de Pierre Prévert (1959) s’appelle « Paris la belle ». Venise est féminin, mais Naples ? Amsterdam ? Marseille ? On appelait à Paris la rue Visconti, truffée de protestants, « la petite Genève ». Casablanca, malgré son sens littéral, ou peut-être pour le compenser, est perçu au masculin. Notons sur un autre plan que Los Angeles n’est pas perçu au pluriel. Notons aussi que le Nouveau Monde reprend les noms de l’ancien : « Paris, Texas », « Little Odessa », « Ithaca, N.Y », « New Amsterdam », « La Nouvelle-Orléans ». Pourquoi d’ailleurs « La Nouvelle-Orléans » et pas « Le Nouvel-Orléans » ? On trouve aussi New Berlin, New Hamburg, New Ulm, et bien entendu New York. Les immigrants emmènent leur ville à la semelle de leurs souliers. Ou sur les étiquettes de leurs bagages. Ou au fond de leur cervelle.
Le féminin poétise la ville. On dira « la Rome antique », mais on entendra aussi, pour casser toute emphase, « le Rome que j’ai connu n’est plus celui d’aujourd’hui ». Femme plus ville égale effet poétique ou érotique maximum, il suffit de voir quelques titres : « La belle de Moscou », « La belle de Saïgon », « La belle de San Francisco ».
Une ville est toujours dite et redite par ceux qui y vivent, qui y travaillent, ceux qui s’y rendent, qui en reviennent, qui projettent d’y retourner. Traduire la ville, ce sera donc retraduire, traduire des villes déjà « traduites », transformées en mots, en phrases, en récits, en déplacements, en rencontres, en attentes, en surprises, par des écrivains. L’écrivain est plus souvent le visiteur que l’habitant, ou alors l’habitant qui se déguise en visiteur, en promeneur. Pensons à Georges Perec, Patrick Modiano, Jacques Roubaud. Franchissant les époques comme un simple carrefour, les écrivains se rencontrent entre eux au cœur de la ville. Le titre du livre de Jacques Roubaud, La Forme d’une ville change plus vite, hélas, que le cœur des humains, citation légèrement embrumée par la mémoire, est un hommage à Baudelaire :
Le vieux Paris n’est plus. La forme d’une ville
Change plus vite hélas que le cœur d’un mortel.
Je voudrais à mon tour citer, en conclusion, côte à côte, Baudelaire et Roubaud, en hommage à la valeureuse cohorte de ceux qui s’aventureront, ou se sont aventurés déjà, à traduire en différentes langues ces textes, Baudelaire d’abord :
Paris change ! mais rien dans ma mélancolie
N’a bougé ! Palais neufs, échafaudages, blocs,
Vieux faubourgs, tout pour moi devient allégorie
Et mes chers souvenirs sont plus lourds que des rocs.
Et voici maintenant Roubaud, « d’après Raymond Queneau » :
Le Paris où nous marchons
N’est pas celui où nous marchâmes
Et nous avançons sans flamme
Vers celui que nous laisserons.
Notes pour « Passeurs et passants »
Rien ne fait autant rêver que les villes, si ce n’est le nom des villes. Quand Proust rêve sur Parme, il rêve sur le nom de Parme. Les villes, les noms de ville sont pour nous irrémédiablement attachés à la littérature, cette littérature que nous nous approprions en la traduisant, c’est-à-dire en la lisant avec délectation avant même d’agir sur elle par notre regard transformateur. Traduire un roman qui se passe dans une ville, c’est doublement rêver, et dans une relative irresponsabilité paresseuse puisque la toponymie, en principe, se redit mais ne se traduit pas : on désigne et voilà tout, comme quand on voyage et qu’on lit tout haut, de la voiture, les pancartes, sous le prétexte d’aider à la navigation. En principe.
Les chansons savent s’emparer de ce pouvoir magique des noms de ville : Bilbao, Pondichéry, Syracuse, Constantinople. Nous irons à Valparaiso. Toutes les chansons de marins, Les filles de la Rochelle, Jean-François de Nantes…Ou des noms des quartiers : Ménilmontant, mais oui madame… « Il n’y a plus d’après à Saint-Germain des Prés » avec une rime approximative. Cela commence dès « Sur le pont d’Avignon » à quoi correspond, chez les enfants anglais « London Bridge is tumbling down ». Les gens du nord rêvent des villes du sud « Marseille, tais-toi Marseille », cependant que les gens du midi rêvent des brumes du nord « Dans le port d’Amsterdam » … « Roses blanches de Corfou », c’est ce nom oriental de Corfou qui nous fait rêver, plus que les roses blanches.
Olivier Rolin sait bien ce qu’il fait, il sait que nous ne résisterons pas à l’enchantement, pas plus que lui, quand il intitule les chapitres de son petit livre Sept villes comme des morceaux de musique ou des légendes de tableaux : « Le nom de Buenos Aires », « Triste Trieste », « Lisbonne, passage des heures », « Alexandrie, paysage littéraire avec ruines », « Leningrad, dans le noir velours de la nuit soviétique », « Prague, K und K », « Valparaiso, aspects du paradis ».
Une ville traduite, c’est une ville redite, et une ville c’est toujours une ville dite, dite et redite par ceux qui y vivent, qui y travaillent, ceux qui s’y rendent, qui en reviennent, qui projettent d’y retourner. L’écrivain est plus souvent le visiteur que l’habitant, ou alors l’habitant qui se déguise en visiteur, en promeneur : je pense à Perec ou Modiano. Traduire la ville, ce sera donc retraduire, traduire des villes déjà « traduites », transformées en mots, en phrases, en récits, en déplacements, en rencontres, en attentes, en surprises, par des écrivains.
Ce que fait un écrivain, aussi, c’est de ressusciter le passé d’une ville, et, souvent, mettre ses pas dans les traces d’un autre écrivain. Un écrivain qui va à Prague va dans le Prague de Kafka (ou la Prague ? C’est un problème, que nous devrions aborder ensemble : les villes, en français, va-t-on les mettre au féminin ou au masculin ?) Dans certains cas, c’est décidé : Le Caire, ou La Havane.
Dans d’autres cas, c’est plus incertain. Paris : on lira « le Paris des mauvais garçons », mais le film de Pierre Prévert (1959) s’appelle Paris la belle. Venise est féminin, mais Naples ? Amsterdam ? Marseille ? Qui se réfère à leur étymologie ou à leur nom original ? Au hasard de mes lectures récentes : On appelait à Paris la rue Visconti, truffée de protestants, « la petite Genève ». Quelquefois cela tient à la consonance, mais pas forcément. Casablanca, malgré son sens littéral, ou peut-être pour le compenser, est perçu au masculin. Los Angeles n’est pas perçu au pluriel.
Le féminin poétise. On dira « la Rome antique » mais on entendra aussi, pour casser toute emphase, « le Rome que j’ai connu n’est plus celui d’aujourd’hui ». Femme plus ville égale effet poétique maximum, regardez les titres de films (par ordre strictement alphabétique) : La Belle de Moscou, La Belle de New York, La Belle de Paris, La Belle de Rome, La Belle de Saïgon, La Belle de San Francisco. J’ai gardé pour la fin la première, rendue célèbre par Luis Mariano, La Belle de Cadix (celle qui a des yeux de velours). Mais je voudrais aussi évoquer La Scandaleuse de Berlin (A Foreign Affair, de Billy Wilder, film qui est aussi un documentaire extraordinaire sur le Berlin de 1948).
Paris, la place Saint Sulpice et le café de la mairie, c’est à la fois Perec et la Djuna Barnes du Bois de la Nuit (Pierre Leyris, 1957). Les transports en commun sont, peuvent être un mode de promenade. Dans Je me souviens, Perec ressuscite certains traits de la ville qui ont disparu, par exemple les autobus : « je me souviens des autobus à plateforme : quand on voulait descendre au prochain arrêt, il fallait appuyer sur une sonnette, mais ni trop près de l’arrêt précédente, ni trop près de l’arrêt en question. » « Je me souviens que les autobus étaient désignés par des lettres et pas par des chiffres » (d’où le célèbre S des Exercices de style, devenu 84).
Le métro : « Je me souviens de la ligne de métro Invalides— porte de Vanves. C’était la plus courte de Paris ; et maintenant, c’est la plus longue. » « Je me souviens de la ligne de métro Nord-Sud qui n’avait pas exactement les mêmes wagons que les autres. » On a dit du dramaturge anglais Harold Pinter que son œuvre représentait un hymne célébrant le réseau des autobus du grand Londres. Jouant sur l’expression « Transports en commun » Michel Volkovitch a préféré dire « Transports solitaires », le sous-titre étant : « Dans le métro de Paris et autres lieux ». Il appartient de plein droit à une bibliographie de la ville, et nous nous réjouissons qu’il anime ce matin un atelier d’écriture : « Se promener dans Paris et ailleurs ». Son précédent livre s’intitulait : Le Bout du monde à Neuilly-Plaisance, Voyage dans la banlieue de Paris. Comme quoi ce n’est pas forcément la distance qui compte.
Exemplaire est la façon dont Modiano creuse et recreuse la période de l’Occupation. Les noms de lieux sont pour lui porteur d’une histoire. Place de l’Etoile, rue des Boutiques obscures. Qui dit histoire dit presque toujours histoire douloureuse, c’est le contraire des contes de l’année dernière, il était une fois… Je nomme au hasard : La bataille d’Alger, Les procès de Nuremberg, Les chars de Budapest, Le mur de Berlin, La place Tian-an-Men. Le printemps de Prague, avec son allitération, fait un contraste bienfaisant mais précaire.
On remarque plusieurs choses.
Ce sont les villes en fin de carrière qui font le plus rêver. Les villes un peu tristes, qui n’ont plus la splendeur d’antan. Trieste, Palerme, sont de bons exemples. Ou Saint Pétersbourg, qu’on ne sait plus comment appeler. Ou bien sûr la reine des reines, de la splendeur et du délabrement, et de l’engloutissement annoncé, Venise.
Les villes qui font rêver se définissent parfois en rapport les unes les autres. On appelle Amsterdam ou Saint Pétersbourg, la Venise du Nord. Durrell, dans un même livre, à Londres rêve d’Alexandrie, à Alexandrie, il rêve de Londres. Marguerite Duras a associé durablement, en forme de mémorial, Nevers et Hiroshima. Le nouveau monde reprend les noms de l’ancien : Paris, Texas, Little Odessa, Syracuse, N.Y. Ithaca, N.Y. New Amsterdam, La Nouvelle-Orléans. On trouve aussi New Berlin, New Hamburg, New Ulm : les immigrants emmènent leur ville à la semelle de leurs souliers. Ou sur les étiquettes de leurs bagages. Ou au fond de leur cervelle.
Les écrivains eux aussi se rencontrent dans la ville en franchissant les époques. Le titre du livre de Jacques Roubaud est un hommage à Baudelaire :
Le vieux Paris n’est plus. La forme d’une ville
Change plus vite hélas que le cœur d’un mortel.
La citation est tronquée, il manque le début du vers « Le vieux Paris n’est plus » et légèrement inexacte « que le cœur des humains » à la place de « le cœur d’un mortel » qui, chez Baudelaire rime avec « comme je traversais le nouveau Carrousel ». A-t-il cité de mémoire ? A-t-il modernisé ? Je voudrais citer, côte à côte, Baudelaire et Roubaud (avec une pensée pour les traducteurs qui se heurteront à) :
Paris change ! mais rien dans ma mélancolie
N’a bougé ! Palais neufs, échafaudages, blocs,
Vieux faubourgs, tout pour moi devient allégorie
Et mes chers souvenirs sont plus lourds que des rocs.
Et voici maintenant Roubaud, « d’après Raymond Queneau » :
Le Paris où nous marchons
N’est pas celui où nous marchâmes
Et nous avançons sans flamme
Vers celui que nous laisserons.
On a dit que dans Paris Nerval cherchait l’imaginaire, Baudelaire le merveilleux, et que Balzac y avait trouvé le fantastique.
Ce que j’aime bien dans la citation que j’ai mise en exergue, c’est que je ne comprends pas du tout ce que ça veut dire :
« What is not in the open street is false derived, that is to say literature. » Je soupçonne que ce n’est même pas de l’anglais correct, et je ne suis même pas sûre qu’elle soit de Henry Miller, c’était pour lui déjà une citation – et pas forcément exacte. Si vous avez une idée sur la question, nous pourrons en discuter cet après-midi.
Notre programme d’ateliers est représentatif, mais trop limité, nous en sommes conscients. On ne pouvait vraiment pas se passer de New York. Je pense que statistiquement, New York représente une part importante des livres traduits de l’anglais en français. Mais à part Brooklyn, il n’y a que des villes d’Europe. On ne pouvait pas se passer de Londres, de Berlin, de Lisbonne. Si on a Madrid, on aurait aimé avoir Rome, mais au moins la littérature italienne est représentée par City (Baricco nous a confirmé qu’il avait choisi ce titre en prévision de notre Journée de Printemps. N’est-ce pas Françoise Brun ?). Nous avons la chance d’avoir Saint Pétersbourg avec le très beau livre d’André Biély, je me rappelle la découverte qu’a représenté la parution en français de ce livre, qui date de 1913, chez Belfond, en 1967.
Ajoutons à la bibliographie le livre que Michel Volkovitch a eu la gentillesse de prêter, dans la collection « Les Hauts lieux », de chez Bordas, par Jean-Paul Clébert, Les Hauts-lieux de la littérature à Paris (paru en 1992). Et puis sur le Paris des expatriés, le Paris des années 20, Shakespeare and Company, de Sylvia Beach (documentaire précieux écrit en 1956) et plus récemment Femmes de la rive Gauche : Paris 1900-1940, le beau livre de Shari Benstock qui évoque les « explorations », les « enclaves » et les « traverses » de Natalie Barney, Sylvia Beach, Adrienne Monnier, Gertrude Stein, Alice Toklas, Janet Flanner. Publié en 1986 aux Etats-Unis et en 87 aux éditions Des Femmes. Jacqueline Carnaud, Jacqueline Lahana, Martine Laroche et Claire Malroux connaissent bien ce gros livre puisqu’elles ont collaboré à sa traduction.

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