Dix-huitièmes Assises de la Traduction Littéraire, ATLAS, Actes Sud, 2001.
Atelier animé par Marie-Claire Pasquier
Voyage et traduction sont à première vue antinomiques. La traduction rabat l’inconnu sur le connu : « Nous aussi, nous pouvons le dire. » Le voyage ouvre ingénument (mais portefeuille à portée de la main) sur l’inconnu : ces contrées, ces peuples, j’en ignorais jusqu’à l’existence. Je vais découvrir leurs us et coutumes, leurs paysages, leurs rites. Je vais manger ce qu’ils mangent, partager la couche de leurs épouses, concubines, ou filles de joie, m’essayer à leurs distractions, révérer leurs dieux. Je vais nager dans leurs eaux, commercer dans leur monnaie, acheter leur pacotille, tirer gloire dans mon village de ce que mes yeux auront vu : cannibales, plumes sur la tête, moutons à cinq pattes, cascades phénoménales, fauves en liberté, centenaires (arbres ou ancêtres) respectés et pleins de sagesse. Photos, souvenirs, carnets de route.
Pourtant, pas si antinomiques. Qui traduit voyage, qui voyage et revient doit, au retour, traduire. Se faire le passeur, l’intermédiaire. Barthes au Japon se croit tenu de produire L’Empire des signes. Lévi-Strauss nous fait connaître les Tristes Tropiques. Voyager, traduire, c’est faire voyager. Il doit bien falloir trouver une vox communicationis, une voie/voix commune, pour garder trace du déplacement — sauf s’il n’y a pas retour (voir A Handful of Dust).
L’animatrice a ouvert l’atelier par une citation de Marco Polo en Chine au XIIIe siècle : « Les gens ont un langage à eux et très dur à comprendre » (Le Devisement du monde, 1298). L’atelier fut « thématique » : le voyage lui-même, les transports, l’habitat — villes et campagnes —, la cuisine (les Français se jugeant, depuis toujours, les meilleurs experts du monde en la matière), la chasse, la pêche, la femme, la monnaie, les fêtes, les mœurs dites de préférence « typiques ». Enfin et surtout le « caractère national » vu par les voyageurs en fonction de leurs a priori, de leurs préjugés, de l’attente supposée de leurs contemporains.
On s’est interrogé sur les motifs du voyage (mission scientifique, religieuse ou politique, formation personnelle, reportage, journalisme). Un voyage qui commence comme « scientifique » peut devenir « pittoresque, historique et statistique ». Rappelons au passage que le mot « tourisme » (« fait de voyager par plaisir ») ne fut emprunté à l’anglais par la France que vers le milieu du XIXe siècle : le « touriste » était anglais (on le croise dans Jules Verne, il ressemble, forcément, à Sherlock Holmes), ou alors, plus rarement, un Français se rendant en Angleterre : comble de l’exotisme, aujourd’hui encore. Les titres des souvenirs publiés sont révélateurs d’un projet, qui parfois change en cours de route : Impressions, portraits, paysages, Dix années d’exil, Un missionnaire républicain en Russie.
On s’est concentré sur trois anthologies de la précieuse collection « Bouquins », avec lectures et commentaires des participants :
— Le Voyage en Russie, anthologie des voyageurs français aux XVIIIe et XIXe siècles (Claude de Grève) ;
— Italies (idem) (Yves Hersant) ;
— Le Voyage en Scandinavie, anthologie de voyageurs, 1627-1914 (Vincent Fournier). Nous avions la chance d’avoir parmi nous l’auteur, Vincent Fournier, traducteur du suédois, du norvégien et du danois, dont les interventions furent pertinentes et appréciées.
On a admiré au passage les efforts de « description » de paysages, coutumes, costumes inconnus pour les « traduire » en termes connus, tout en préservant leur exotisme : problème qui se pose à nous quotidiennement dans nos traductions. On s’est amusé des propos sans nuances de certains voyageurs, dont celui-ci de Sade à Naples en 1776 : « C’est avec douleur, j’en conviens, qu’on voit le plus beau pays de l’univers habité par l’espèce la plus abrutie. » Alain Pons, qui venait de recevoir le prix Consécration Halpérine-Kaminsky pour sa traduction magistrale de Giambattista Vico, fut parmi ceux qui s’en amusèrent.

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