Dix-huitièmes Assises de la Traduction Littéraire, ATLAS, Actes Sud, 2001.

Monsieur le maire, chers collègues, chers amis, je ne peux pas m’adresser à vous aujourd’hui comme si nous étions dans une tour d’ivoire, comme si les bouleversements du monde nous étaient étrangers. Nous sommes et nous allons continuer à être dans des temps difficiles. Ce n’est pas seulement en tant que traducteurs que nous avons de bonnes raisons de nous faire du souci pour l’avenir. Le seul fait de prendre la parole en public, même un public d’amis, comme vous êtes, revêt de par les circonstances une certaine solennité et je me sens une certaine responsabilité : que dire ? que faire ? Ce qu’on dit est important, ce qu’on fait ou ce qu’on ne fait pas l’est tout autant.

C’est l’occasion en tout cas de rappeler que notre association, ATLAS, comme l’ATLF, regroupe des gens qui, au-delà d’une profession commune, partagent une certaine éthique de cette profession. Par notre métier nous affirmons et nous manifestons, chacun selon sa personnalité et son histoire, que l’autre, que ce soit l’autre langue, l’autre personne ou l’autre culture, bref l’étranger, c’est un peu nous, c’est aussi nous. Ceux parmi vous qui défendent par leur activité des langues minoritaires ou des langues en voie de disparition, sont des traducteurs engagés plus encore que les autres — je pense à Rachel Ertel, présente parmi nous, qui défend depuis si longtemps la langue et la culture yiddish et qui fera demain une conférence sur « Traduire le yiddish ». Son titre annonce d’entrée la gravité de son propos : « Hantise de mort, hantise de mots ».

De façon plus anecdotique, nous avons tous eu le cœur serré quand nous avons lu dans un entrefilet du Monde (dans la rubrique « En vue ») que plus personne ne comprend la langue maternelle de Marie Smith (nom et prénom qui nous sont pourtant bien familiers), quatre-vingt-trois ans, originaire de l’Alaska, dernière au monde à parler l’eyak.

Dans notre travail, nous n’avons pas le sentiment de seulement remplir une « tâche », la tâche du traducteur dont parle Walter Benjamin. Lorsque nous nous regroupons, comme ici aujourd’hui, pour la dix-huitième fois (même si très peu parmi nous sont venus dix-huit fois), nous avons la conviction que nous défendons une cause, une certaine idée de la culture. Pourquoi sinon consacrer tout ce temps, toute cette énergie à organiser ces Assises qui nous rassemblent, à contribuer, chacun à notre façon, à leur réussite. Le CITL qui nous accueille et les autres collèges ou centres de traducteurs, qui se multiplient un peu partout en Europe et se sont constitués en réseau, sont nés d’une volonté politique. Que les Rencontres européennes de la traduction littéraire aient eu lieu deux années de suite à Sarajevo, cela va dans le sens d’un « engagement » très clair. Au Collège européen de Seneffe, qui fut fondé par Françoise Wuilmart, il y a eu le 1er septembre une journée, dont Martine Silber a rendu compte dans Le Monde, qui a permis d’alerter l’opinion publique, en France en tout cas, sur le fait que l’avenir des collèges et centres de traducteurs était menacé, faute de fonds pour les soutenir. Parmi nos inquiétudes qui ne sont pas corporatistes, mais qui touchent à des choix politiques fondamentaux, il y a celle-ci : ce que nous avons construit, pas à pas, les uns et les autres avec le soutien des institutions, ce qui commençait à avoir une existence, court-il le risque, malgré les volontés affichées, d’être enterré parmi les projets avortés, ou non rentables ?

Je reviens, j’insiste lourdement sur le fait que nous sommes entrés dans une période de guerre et que nous nous sentons plus proches et plus solidaires que jamais des écrivains qui défendent la liberté d’expression dans des pays où elle est sévèrement combattue, des journalistes qui défendent la liberté de la presse et qui prennent des risques physiques vraiment courageux, qui ne sont pas seulement censurés mais retenus en otages, ou jetés en prison comme tout récemment Michel Peyrard. Notre rôle de traducteurs est plus modeste, plus effacé, plus protégé aussi. Mais ces atteintes nous atteignent, ces combats sont les nôtres.

Même sur un plan strictement professionnel, et français, pour l’avenir immédiat, on peut craindre que la situation des traducteurs dans le monde de l’édition subisse les contrecoups de la récession économique, de ce qu’on commence déjà à appeler « l’effort de guerre ».

Nous pratiquerons, à notre modeste échelle, l’optimisme de l’action en poursuivant nos Assises. Nous allons écouter Michel Deguy, nous allons rencontrer les traducteurs de Colette et les traducteurs de Kafka.

Dans notre sphère d’activité, voici dix-huit ans déjà que se tiennent à Arles les Assises d’ATLAS ! Elles sont — enfin — « majeures » ! Certains se sont demandé si, au bout de dix-huit ans, il n’était pas temps de renouveler la formule. Nous y réfléchissons, nous en discutons, nous accueillerons volontiers toutes vos critiques, vos suggestions. Certains d’entre vous sont plus attachés aux ateliers, d’autres aux séances plénières : il faut tenir compte de l’avis des uns et des autres. Mais je crois exprimer un sentiment général ou plutôt un principe en disant que nous restons très attachés en tout cas, quels que soient les changements, à l’idée d’une grande manifestation annuelle de trois jours qui se déroule ici, dans la ville d’Arles. La ville d’Arles qui nous accueille si généreusement depuis 1984 et à qui notre image est liée pour le meilleur (nous ne connaissons grâce au ciel pas le pire). La mi-novembre est devenue un réflexe conditionné comme Noël ou le 14 juillet. Et je voudrais faire remarquer que sous la même étiquette « ATLAS », les Assises se sont sans tambour ni trompette modifiées, que la formule s’est renouvelée au fil des ans. Je ne vais pas faire un historique détaillé, mais juste :

La première année, en 1984, un temps fort avait été une grande allocution fondatrice de Jean Gattegno, qui était directeur du Livre et de la Lecture. Il y avait un seul auteur français (pour la table ronde consacrée à un auteur français ou francophone et ses traducteurs). Ce n’était pas n’importe lequel : Nathalie Sarraute. Ont suivi, entre autres, Claude Simon, Raymond Queneau, Marguerite Duras, Julien Gracq, Jean Giono et, plus récemment, Jean Rouaud. Un seul atelier de façon pionnière, un atelier d’informatique. Je ne sais pas qui l’avait animé, j’aimerais avoir à l’occasion un témoignage là-dessus. En 1987, création du collège. En 1989 sont inaugurés les locaux du CITL à l’espace Van Gogh. On a vu depuis croître ses activités et s’étoffer spectaculairement la bibliothèque. Aux Assises, on voit peu à peu les ateliers par langues se développer, s’ouvrir aux « langues rares » (ce qui souvent veut simplement dire « mal connues », comme l’albanais, l’inuit ou l’égyptien pharaonique, l’arménien, le persan). On crée des ateliers thématiques (« les jeux de mots », « les injures », « la cuisine ») et un atelier d’écriture qui depuis, en grande partie grâce au talent de Michel Volkovitch, connaît le plus grand succès. Pour ce qui est des prix de traduction, le prix Atlas junior est présent depuis les débuts, puis se sont greffés d’autres prix. A partir des Cinquièmes Assises, en 1988, grâce à Julia Tardy-Marcus, le prix Nelly-Sachs, prix qui récompense une traduction de poésie. On oublie parfois que Nelly Sachs, traductrice elle-même du suédois en allemand (cette Berlinoise avait fui l’Allemagne en 1940 pour la Suède où elle a ensuite vécu et où elle est morte en 1970), obtint le prix Nobel en 1966. On pourrait mettre en exergue de nos travaux en cette période troublée ces quelques lignes d’elle :

Peuples de la terre

Ne détruisez pas l’univers des mots

Ne coupez pas avec les couteaux de la haine

Le son qui naquit avec le souffle.

Autre prix, à partir de 1990, le prix Halpérine-Kaminsky de la Société des gens de lettres. S’y ajoutent en 1996, aux Treizièmes Assises, la création du prix de traduction de la poésie portugaise de la fondation Gulbenkian et celle du prix Amédée-Pichot décerné par la ville d’Arles. Amédée Pichot « grand Arlésien traducteur » nous avait été révélé par une conférence de Sylvère Monod. Depuis, la tradition s’est instaurée de ce que nous appelons entre nous « la conférence du deuxième jour », consacrée en principe à un grand traducteur du passé plus ou moins lointain ou proche : il y a eu l’abbé Desfontaines, Armand Robin, François-Victor Hugo, Nabokov, Borges. Cette année, changement de cap : la conférence du deuxième jour a été confiée à Rachel Ertel qui nous parlera de cette mission bien particulière qui consiste à sauver de l’oubli par la traduction une langue en voie de disparition, le yiddish.

Une autre innovation, à partir de 1994, c’est de donner une plus grande solennité à la conférence inaugurale en la confiant à une personnalité prestigieuse. Nous avons eu la chance d’accueillir ici en particulier Edouard Glissant, Umberto Eco, Yves Bonnefoy, Jacques Derrida, Jacques Roubaud et aujourd’hui même Michel Deguy que nous remercions de sa présence qui nous honore. Quelquefois, nous avons mis — toujours du point de vue des traductions de son œuvre — un grand écrivain classique à l’honneur : Freud, Molière, Montaigne, Dickens, Baudelaire ou bien, sans nous substituer aux « Belles étrangères », nous avons mis un pays à l’honneur : ainsi la « traduction du portugais et du brésilien » ou alors un genre « traduire le théâtre », « la littérature pour la jeunesse ». Cela dit, nous pourrions nous ouvrir davantage en direction des langues orientales et extrême-orientales et, même en restant en Europe, faire l’effort de mieux connaître les éditeurs étrangers en les invitant, et pas seulement en invitant les traducteurs qui travaillent pour eux. Je voudrais rappeler que les éditeurs ne sont pas nos adversaires, ce sont nos partenaires.

Je vous répète que vos initiatives, vos critiques constructives, vos suggestions seront bien accueillies, et je vous remercie.


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