TransLittérature, n° 22, « Traduire le corps », hiver 2001 – Colloque Journée de Printemps, 9 juin 2001.
Le corps est un sujet tellement inépuisable qu’il peut paraître outrecuidant de lui consacrer une seule journée. Je voudrais me concentrer pendant quelques minutes sur la question : en quoi est-ce que cela nous concerne, spécifiquement, en tant que traducteurs ? Je crois que, plus qu’un autre, notre métier de traducteurs littéraires nous faire prendre conscience de la relativité culturelle de notre perception du monde, y compris dans ce que l’humain a de plus fondamental, de plus universel, le corps.
Entre corps et langage. Voilà bien notre problématique d’aujourd’hui. Nous qui avons à faire au corps de la langue, à la prendre au corps, et pas seulement à son système. Nous qui travaillons sur un « corps étranger », mais pour l’intégrer, au contraire de l’organisme, qui cherche, pour maintenir son intégrité, à l’expulser. (Il y aurait à poursuivre cette métaphore, dans l’exercice de la traduction, du « corps étranger »). La perception du corps propre et du corps de l’autre se traduit dans la langue. On pourrait aller jusqu’à dire des langues agglutinantes qu’elles expriment un fantasme de corps non morcelé. Le corps, pas seulement « d’une langue à l’autre », comme nous l’avons dit en bravant d’éventuels sarcasmes, mais à l’intérieur de chaque langue, de notre langue en particulier, et de la langue que nous traduisons. D’une époque à l’autre, d’une classe sociale à l’autre, d’une situation à l’autre, que ces situations soient, par exemple, d’agression ou d’intimité, de danger ou de maladie. Cela se joue entre les langues, dans le système de découpage des différentes langues et aussi, j’insiste, à l’intérieur d’une même langue, entre hier et aujourd’hui.
Abordons brièvement deux points. Premier point, le corps objet de toutes les métaphores. Ces fameuses métaphores qui se font à la halle plutôt qu’à l’académie. Plus une langue a ses lettres de noblesse, plus elle est riche en expressions populaires créées à partir de l’expérience la plus immédiate, le corps. On passe d’une situation physique, d’une fonction corporelle connue de tous, à une attitude mentale, fortement expressive. Le domaine des insultes est inépuisable : « Tu me fais… » (pudique « et cetera »).
C’est là que le traducteur n’est pas sorti de l’auberge. Et c’est là que, pour le français, les francophones ont un avantage sur leurs malheureux amis qui ne le sont pas. Parce qu’en plus, ces expressions sont figées par l’usage, on ne peut pas en changer un iota, et elles se font parfois prier pour livrer leur sens. Je ne vais pas multiplier les exemples, il pourrait y avoir là, aux Assises, l’objet d’un bel atelier thématique. Juste pour se faire plaisir, une seconde, une brève litanie :
Perdre la main, avoir la haute main, les mains sales, en main propre, la main verte, pris la main dans le sac. La main sur le cœur, le cœur sur la main. À cœur ouvert, à cœur joie, du baume dans le cœur, cœur pris cœur à prendre. Pieds et poings liés. À bouche que veux-tu. À gorge déployée. Je m’en bats l’œil.
Deuxième point : les interdits, les tabous. Les codes du comportement corporel varient selon les cultures. Mentionnons :
— Ce qui peut se faire/ne pas se faire, en public/en privé, ce qui peut se dire/ce qui ne peut pas se dire (donc ce qui n’est pas dit). Par exemple, j’ai appris avec surprise qu’en Extrême-Orient, le comble de l’incorrection, c’est de se moucher à table. Alors que fait-on si l’on est enrhumé ?
— Le montrable/le non montrable. Prenons le corps féminin, suivant les cultures : les cheveux, le bas du visage, les seins, les genoux, voire les chevilles. Dans le jeu du caché/montré, dans le jeu érotico-linguistique du deviné, il faut que ce que l’on devine soit perçu comme tabou.
— Le dicible/le non dicible (les fonctions corporelles, ou « naturelles », le sexuel).
— Tout ce qui touche aux odeurs, tout ce qui évoque le « sentir mauvais ».
Les religions avec leurs interdits créent un rapport spécifique au corps. Pour désigner les parties intimes des jeunes filles pensionnaires qu’il fallait soumettre à l’hygiène tout en respectant la pudeur, les bonnes sœurs catholiques avaient inventé jadis un terme charmant : « la soucoupe intérieure ».
Les non-traducteurs nous diront : quel est votre souci ? On ne vous demande pas de traduire ce qui n’est pas là, mais ce qui est là, sur la page. Nous, nous savons bien que ce n’est pas si simple. Nous savons bien, depuis Nathalie Sarraute et Pinter, et, avant eux, depuis Freud, et, avant lui, depuis Shakespeare, et, avant lui, depuis Moïse, ou même Adam, que ce qui n’est pas dit informe le dit. Si nous nous obstinons à penser que pour traduire il faut comprendre — pas tout comprendre, certes, mais au moins comprendre ces enjeux d’un texte dans un système linguistique, donc culturel, donné — alors le non-dit nous importe autant que le dit. Et sur le non-dit du corps, ah, vous le savez bien, il y aurait long à dire.

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