Romantisme, n° 106, « Traduire au XIXe siècle »,1999.
Si l’on veut parler de Victor Hugo et de sa vision enthousiaste, novatrice (faudrait-il dire annonciatrice, anticipatrice ?) et lumineuse, de la traduction, il faut d’emblée évoquer, en même temps que son nom, celui de Shakespeare. Et on commencera par rappeler une anecdote qui illustre à sa façon l’entente « magnétique » entre ces deux « génies ». En exil à Jersey, Victor Hugo, sa femme, ses deux fils, et quelques amis, faisaient tourner les tables, souvent fort tard dans la nuit, Charles servant le plus souvent de médium. Le spiritisme était alors à la mode, mais, dans le cas de Victor Hugo, ce désir de communication transgressive, quasi mystique, avec des forces obscures, dépassait de beaucoup la mode. Le petit guéridon à trois pieds frappait ses réponses, lettre à lettre, et on les transcrivait avec une grande patience (sans tricher ? C’est moins sûr). Parmi les esprits convoqués, Chateaubriand, Racine, Dante, et naturellement Shakespeare. Lors d’une des séances, Shakespeare annonce : « Ce sont des vers que je veux vous dire ». Problème, puisque, à part François-Victor qui, pour traduire Shakespeare, a appris l’anglais, les autres participants connaissent fort mal cette langue. Heureusement, lorsque Victor Hugo lui pose la question : « En anglais ou en français ? » Shakespeare a la courtoisie de répondre : « La langue anglaise est inférieure à la langue française ». Et voici à quoi ressemble la première strophe :
Le penseur souverain, quand il est sur la terre,
Parle haut et commande, il t’obéit, ô Mort!
Il fait trembler le monde au bruit de sa crinière
Et l’immensité dit : C’est le lion qui sort.
Miracle : des alexandrins. Deux strophes plus tard, Shakespeare se fait plus hugolien encore :
O mon Dieu, j’agenouille à tes pieds mes victoires.
Hamlet. Lear, à genoux ! à genoux Othello !
Courbez-vous mes drapeaux, devant le Dieu des gloires ! (TTJ 95) [1]
On ne se demandera pas ici quel mécanisme parapsychique permet à Victor Hugo de se laisser « posséder » par la présence fantasmée de Shakespeare : lui qui vécut hanté, toujours, par les images, les mots, les passions, lui dont le crâne fut toujours dans la tempête, lui qui savait écouter « ce que dit la bouche d’ombre », pourquoi ne ferait-il pas l’expérience de cette forme de « voyance » après tout ? « L’écrivain-spectre voit les idées-fantômes » (TTJ 298). Mais on remarquera qu’il « traduit » Shakespeare en cette occasion, pas seulement d’anglais en français (car, de texte anglais original, dans ce cas, il n’y en eut pas, c’est un cas assez unique de traduction sans original), mais de shakespearien en hugolien, par ce que Benjamin appellerait sans doute une « convergence originale ». Walter Benjamin, autre nom qu’on ne saurait manquer d’évoquer quand on lit ce que dit Hugo de la traduction : il faudra un jour s’interroger sur ce qui, dans la vision de Hugo, préfigure la réflexion de Benjamin sur « la tâche du traducteur », et l’analyse qu’en fait Jacques Derrida dans « Des Tours de Babel ». Cette « tâche » n’est pas à notre portée, nous nous contenterons ici d’apporter quelques éléments au dossier en recueillant, sans beaucoup intervenir, les magnifiques intuitions de Hugo. Présentation anthologique, plus que critique, c’est un premier pas.
Pourquoi Hugo s’intéresse-t-il à la traduction et s’exprime-t-il à ce propos ? Tout d’abord, s’il n’est pas traducteur lui-même, c’est un auteur traduit, qui à la fois est heureux de se faire connaître, et soucieux de ne pas laisser dénaturer son œuvre. Dans son contrat pour son essai sur Shakespeare, il exige un droit de regard : « J’exclus absolument le nommé Wraxhall, l’inepte traducteur des Misérables ». Autre réponse, dont l’occasion lui est donnée par le travail de traduction du théâtre de Shakespeare mené à bien par son fils François-Victor pendant les années passées à Jersey et Guernesey. Victor Hugo a raconté la scène fondatrice, qui se situe à Jersey, au tout début de cet exil :
Revenons à Marine-Terrace. Un matin de la fin de novembre, deux des habitants du lieu, le père et le plus jeune des fils, étaient assis dans la salle basse. Ils se taisaient, comme des naufragés qui pensent. Dehors il pleuvait, le vent soufflait, la maison était comme assourdie par ce grondement extérieur. Tous deux songeaient, absorbés peut-être par celte coïncidence d’un commencement d’hiver et d’un commencement d’exil.
Tout à coup, le fils éleva la voix et interrogea le père :
— Que penses-tu de cet exil ?
— Qu’il sera long.
— Comment comptes-tu le remplir ?
Le père répondit :
— Je regarderai l’Océan.
Il y eut un silence. Le père reprit :
— Et toi ?
— Moi, dit le fils, je traduirai Shakespeare.
(Sh.37-38)
Victor Hugo le proscrit est à mi-chemin entre la France et l’Angleterre. Il se réjouit qu’à Jersey on parle français, lui qui dit ne pas savoir l’anglais. Pour Victor Hugo, comme pour ses fils, même François-Victor qui acquit la compétence que l’on sait, c’est la formation par « les humanités » qui est la première expérience, fondatrice, du passage entre deux langues. Ne disons pas « réversible », ce serait n’avoir rien compris, mais en tous cas dans les deux sens. Hugo dès son plus jeune âge apprend la poésie par le latin, écrit des vers latins, fait des imitations de vers latins, lit la littérature latine dans le texte. Ses fils après lui en font autant, Hugo y veille : « Fais-tu exactement tes vingt vers de Virgile chaque matin ? » écrit-il à François-Victor alors âgé de quinze ans. Une littérature étrangère leur est consubstantielle, d’autant plus qu’elle n’est que littérature, non contaminée par la langue utilitaire. Les deux fils ainsi entraînés, et soutenus, auront chacun un prix au Concours général, Charles en version latine et François-Victor en thème grec.
Rappelons par ailleurs la prédilection de Victor Hugo pour la langue espagnole. Enfant, il a vécu en Espagne, il y est allé en pension, au collège des Nobles. Il n’était pas alors « proscrit », mais il faisait l’expérience d’être, francophone, plongé dans une culture différente, et Dieu sait que l’Espagne, entre Hernani et Ruy Blas, aura marqué son œuvre. Pour ce qui est de l’italien, on peut supposer qu’il lisait Dante dans le texte. Dante, l’un des grands hommes pour lui avec Homère, Eschyle, Juvénal, Cervantès, et Shakespeare. L’érudition, Hugo fait profession de la mépriser, mais ce boulimique de lecture est un érudit. Il connaît tous les grands textes, il les « pratique », les assimile. On peut imaginer qu’à travers les traductions qu’il lit, il « voit », comme en filigrane, le texte original : la chair, le sang des mots. Sa curiosité est sans limites. Ecoutons-le présenter Les Orientales, en 1829 (il n’a que vingt-sept ans) :
Les couleurs orientales sont venues comme d’elles-mêmes empreindre toutes ses pensées, toutes ses rêveries ; et ses pensées et ses rêveries se sont trouvées tour à tour, et presque sans l’avoir voulu, hébraïques, turques, grecques, persanes, arabes, espagnoles même, car l’Espagne c’est encore l’Orient ; l’Espagne est à demi-africaine, l’Afrique est à demi-asiatique. (Préface des Orientales. MC 422)
Pour lui, qui toujours voit, une langue, c’est un territoire, on pourrait en dresser la carte. Être orientaliste, c’est s’intéresser avant tout aux idiomes de l’Orient : « Nous avons aujourd’hui un savant cantonné dans chacun des idiomes de l’Orient, depuis la Chine jusqu’à l’Egypte » (MC 422).
Évoquons maintenant un instant François-Victor Hugo, qui, vivant en exil sous le même toit que son père, partageant sa compagnie, sa conversation, soutenu et encouragé par lui, traduisit, de vingt-quatre à trente-six ans, de 1858 à 1866, les œuvres complètes de Shakespeare, au rythme de trois pièces par an. Qui eut, pour reprendre déjà les termes de son père, « pendant douze années la fièvre de cette grande audace et de cette grande responsabilité » (PP 38). Ceci est dit dans la préface que Victor Hugo rédige pour saluer la nouvelle traduction de Shakespeare en France, chez l’éditeur Pagnerre. J’ai évoqué ailleurs (FVH 100-102) la querelle entre deux éditeurs, Pagnerre à Paris, et Lacroix à Bruxelles. L’essai intitulé « Shakespeare » qui devait à l’origine servir d’introduction aux volumes publiés par François-Victor est devenu tout un livre, qui sera publié séparément par Lacroix. Victor Hugo accepte alors de rédiger une préface inédite pour Pagnerre. Cette préface sera publiée en tête du premier volume lors de la deuxième édition, et l’éditeur, dans un avant-propos, écrit de cette édition : « Elle offre au lecteur cette nouveauté suprême : une préface de l’auteur de Ruy Blas ; Victor Hugo contre-signe l’œuvre de son fils et la présente à la France ». Dans la première édition, croyant encore que le « Shakespeare » de Victor Hugo ferait partie des volumes traduits (et introduits) par François-Victor, on peut lire quelque chose d’un peu différent : « Notre traduction sera nouvelle par l’association de deux noms. Elle offrira au lecteur cette nouveauté : l’auteur de Ruy Blas commentant l’auteur d’Hamlet ». Même si les intérêts divergents des éditeurs firent obstacle à ce projet, il est intéressant de voir quel prix Victor Hugo ne manquait pas d’attacher à l’association des deux noms, celui du grand dramaturge anglais qu’il admirait, et celui du grand dramaturge français contemporain qu’il se voulait. Ce n’est pas par hasard qu’il veut être présenté comme « l’auteur de Ruy Blas ». Comme Melville à la même époque, et par d’autres moyens, Hugo rêvait (entre autres) d’être le Shakespeare du XIXe siècle. Le travail du fils, soutenu, encouragé par lui à chaque instant, et sans doute lu pas à pas, commenté, non sans suggestions à l’occasion, fut pour le père l’occasion de lier étroitement Shakespeare à son propre travail, de se l’approprier, de « s’augmenter de lui ». S’augmenter de lui? Oui, l’expression est d’Hugo : et nous y trouvons, déjà, l’une de ses vues sur le rôle de la traduction : « Une traduction est une annexion. Il est bon de s’augmenter d’un poète, il ne l’est pas moins de s’ajouter un philosophe. Ceci est un conseil de bon voisinage » (FR 446).
Quelle est la fonction de la traduction dans la création littéraire et dans l’évolution des langues ? Quel est le rapport entre traduction et original, entre traducteur et écrivain ? Qu’est-ce qui fait une bonne traduction ? Le traducteur est-il libre ou contraint ? Quels mérites peut-on reconnaître même à une mauvaise traduction ? Y a-t-il « progrès » en traduction ? Voilà la façon plate de poser les questions. C’est dans un tout autre style que Victor Hugo les aborde dans ces textes que sont le « Shakespeare », la préface aux traductions de François-Victor, plus des textes regroupés par les éditeurs sous le titre « Fragments réservés » ou encore « Notes de travail ». On y voit (et c’est bien « voit » qu’il faut dire), sous forme d’envolées lyriques entrecoupées de formules lapidaires, toute une philosophie du langage en avance sur son siècle.
Nous commencerons par une affirmation qui peut prêter à sourire. Victor Hugo salue le travail de son fils en disant : « Le traducteur actuel sera, nous le croyons, le traducteur définitif ». Personne ne croit plus aujourd’hui qu’il puisse exister un « traducteur définitif ». Pour paraphraser ce qui fut dit des civilisations : « Nous autres traductions savons aujourd’hui que nous sommes mortelles. » On repense à T. S. Eliot affirmant que chaque génération doit faire ses propres traductions, et disant d’Ezra Pound, en 1928, qu’il est « l’inventeur de la poésie chinoise pour notre époque ». Ceci veut dire, a contrario, que la poésie chinoise sera à réinventer — à retraduire — pour les générations suivantes. Mais Victor Hugo n’est pas aussi naïf qu’il y paraît, et ce qu’il affirme doit être saisi au niveau de profondeur, de complexité, où Il se situe. Il affirme ailleurs : « Le traducteur, en effet, subit son milieu. Le traducteur a pour collaborateur le moment donné » (FR 429). Ce qui est important, et qui n’a pas toujours été remarqué, c’est que c’est là l’une des différences entre le traducteur et l’écrivain, ou, pour parler comme Hugo, le « poète » : « Ce n’est pas le public qui fait le poète, mais c’est le public qui fait le traducteur » (FR 429). Quand on se contente de dire que l’œuvre est première et la traduction seconde, on peut manquer cette distinction de statut, de visée, de rapport au destinataire. Le traducteur ne peut jamais prétendre, comme l’écrivain, écrire « pour soi », tenir de soi seul ses propres critères, ses propres exigences, obéir à une voix intérieure et à elle seule ; ni se vanter, comme Faulkner, de « l’échec splendide à accomplir l’impossible » (WF 123), ni proclamer que sa seule responsabilité est vis-à-vis de son art, ni affirmer être quelqu’un qui est mené par des démons dont il ne sait même pas pourquoi ils l’ont choisi, lui.
Si le traducteur est, inévitablement, tributaire de son époque, comment un traducteur pourrait-il être « définitif » ? Reprenons les mots mêmes d’Hugo à propos du traducteur de Shakespeare qu’est son fils : « Première raison, il est exact : deuxième raison, il est complet. » Même si cette apparente froideur scientifique ne répond pas à nos critères d’aujourd’hui, il faut voir à quelles traditions d’édulcoration, d’affadissement, d’adaptation au goût du jour, de désinvolte censure cela s’oppose. Avec plus d’éloquence et à grand renfort d’images optiques (miroir et rayonnement) Hugo dira :
Condenser dans une traduction toute l’irradiation de ce grand foyer, faire converger ce flamboiement sur notre littérature à côté des splendeurs de nos poètes originaux, introduire dans la lumière française cette clarté, rayon fraternel de plus, est-ce là une chose aujourd’hui faisable ?
Pour conclure un peu plus loin : « Le traducteur actuel l’a pensé. Nous croyons qu’il a eu raison ». Pour Hugo, c’est aujourd’hui et aujourd’hui seulement que la France peut avoir — et a — une traduction de Shakespeare. Ceci répond à la question du progrès. Il en va de la littérature comme des peuples, ils aspirent à la liberté, rencontrent des obstacles, se libèrent des chaînes. Victor Hugo est en exil, rappelons-le, à cause de « Napoléon-le-petit ». On trouve exalté Garibaldi dans l’une des introductions de François-Victor Hugo. Déjà, dans la préface d’Hernani, en 1830, Hugo proclamait : « Cette voix haute et puissante du peuple, qui ressemble à celle de Dieu, veut désormais que la poésie ait la même devise que la politique : TOLÉRANCE ET LIBERTÉ » (H 6).
La liberté, en traduction, ce n’est pas de prendre des libertés avec son modèle. Ce n’est pas de croire qu’on va faire mieux que lui, ou autre chose. Hugo prêche un principe qui ne doit cesser de nous inspirer, traducteurs d’aujourd’hui : l’obéissance. Et de citer les infidèles sans grâce et sans mérite de son siècle et du précédent, pour la plupart tombés dans l’oubli, et dont l’énumération redouble l’anonymat : « Brumoy, Bitaubé, Artaud, Poinsinet de Sivry, Florian, sont désobéissants. Ils en savent plus long que les maîtres. Ils sont plus malins que le génie, ces imbéciles. » (FR 428) Mais s’il y a une véritable opposition entre esclavage, ou tyrannie, et liberté, on peut compter sur Victor Hugo pour surmonter la fausse opposition entre contrainte (liée à une nécessité) et véritable liberté. Il le dit clairement de tout travail sur le langage, du « style », qui est à la fois contrainte et liberté par la contrainte :
Il est impossible de ne pas sourire quand on entend parler, par exemple, des difficultés de la rime ; pourquoi pas aussi des empêchements de la syntaxe ? Ces prétendues difficultés sont les formes nécessaires du langage, soit en vers, soit en prose, s’engendrant d’elles-mêmes, et sans combinaison préalable. (FR 426)
Ne croirait-on pas entendre un T. S. Eliot, un Maurice Blanchot, un Yves Bonnefoy ? Il faudrait réfléchir, même si on ne peut pas le faire ici, à tout ce que présuppose, et vise à réfuter, la précision : « s’engendrant d’elles-mêmes, et sans combinaison préalable ». Le traducteur lui aussi connaît une contrainte, la soumission à l’original, qui fait sa force : « Le traducteur vrai, le traducteur prépondérant et définitif, se subordonne à l’original, et se subordonne avec autorité. La supériorité se manifeste dans cette obéissance souveraine » (FR 428). On est proche ici de la philosophie des Stoïciens et de leur « il faut l’accepter car c’est la réalité. » On retrouve « définitif » précisé par prépondérant. On évoque l’image d’un poids qui fait que la balance, soudain, bascule — du bon côté.
Mais nous rejoignons surtout l’image du miroir. Pour évoquer la relation entre traducteur et traduit, elle est pertinente — et lumineuse :
Le traducteur excellent obéit au poète comme le miroir obéit à la lumière, en vous renvoyant l’éblouissement. Être ce vivant miroir : mérite rare que Molière a cherché en présence de Plaute et Chateaubriand en présence de Milton. Plus de fidélité produit plus de rayonnement. (FR 428)
Ailleurs Hugo le dit autrement, se permettant d’aller jusqu’au pittoresque contemporain, poussant l’image, comme toujours :
Les traducteurs des grands écrivains antiques ressemblent à ces hommes de peine qui marchent dans la rue portant une glace sur leur dos. Ce ne sont que de pauvres portefaix, et tout en cheminant, la sueur au front, ils envoient aux passants des éblouissements. (NT 544)
Pour figure emblématique, pour saint patron, les traducteurs évoquent volontiers Saint Jérôme, l’ermite latiniste et ami d’un lion, qui eut pour grand mérite d’être l’auteur de la Vulgate. Comme patron des traducteurs, Victor Hugo trouve mieux encore : Moïse. Oui, traduire Dieu, n’est-ce pas mieux encore que traduire la Bible ? « Les traducteurs ont un aïeul illustre : Moïse… Moïse est révélateur sous deux espèces ; sur l’Horeb il est traducteur de Dieu, dans la Bible il est traducteur de Job » (FR 429). En tant que traducteur de Dieu, rien à redire, on peut difficilement comparer avec l’original. Mais en tant que traducteur de Job, il n’est pas, aux yeux de Victor Hugo, sans reproche. « Le traducteur Moïse adoucit, abrège et retranche, l’arabe se permettant ce que l’hébreu n’ose risquer. Job est expurgé par Moïse » (FR 429).
Ne discutons pas les faits, ni la compétence de Victor Hugo pour juger des différences entre l’arabe et l’hébreu, voyons plutôt le principe qui découle de cette accusation. Être fidèle, cela veut dire ne pas expurger. Mais est-ce toujours possible ? Même Moïse dut se plier au goût de l’époque : « Le traducteur a pour collaborateur le moment donné. Aux intelligences encore peu ouvertes, il faut des demi-traductions comme il leur faut des demi-religions » (FR 429). On peut s’étonner de cette comparaison entre traduction et religion, Hugo la rend convaincante. Après Moïse, les traducteurs sont des « révélateurs », et Hugo n’est pas loin de penser que l’idiome est sacré. Benjamin après lui, parlant de Mallarmé, ne dira en somme pas autre chose, avec la notion de « convergence originale », l’évocation des « langues imparfaites en cela que plusieurs » et la tâche dont il semble impossible de jamais s’acquitter, qui « consiste, dans la traduction, à faire mûrir la semence d’un pur langage » (JD, 221).
Écoutons maintenant Hugo sur les traducteurs, poursuivant le parallèle avec les fondateurs de religion :
Ce qu’ils contemplent, ce qu’ils étudient, ce qu’ils traduisent, n’est pas en dehors de l’humanité, mais simplement en dehors d’un peuple, ce n’est pas l’Esprit, c’est un esprit, ce n’est pas le Verbe, c’est un idiome, ce n’est pas le ciel, c’est le livre, ce n’est pas l’univers avec son âme. Dieu, c’est le chef-d’œuvre avec son âme, le poète. (FR 429)
Reprenons les idées évoquées : il y a un parallèle entre religion et traduction, le traducteur est un révélateur, il écrit pour un public et il est tributaire du goût d’une époque, enfin il réfléchit la lumière. Il en découle ce que pense Hugo de la question : peut-on sauver les mauvaises traductions ? Il répond : « Sous toutes réserves et dans une certaine mesure » (on admirera son inhabituelle prudence casuistique), « nous sommes pour toutes les traductions de même que nous sommes pour toutes les religions » (FR 429). Le parallèle nous éclaire : la démarche est bonne même si l’on n’atteint pas d’un coup un absolu : « Toutes sont mauvaises et toutes sont bonnes, jusqu’au moment où le vrai définitif peut être admis, d’un côté en art, de l’autre en philosophie » (FR 429). Encore cette ambition du définitif, associée au vrai. En somme, le « définitif » serait l’absolu dans le relatif. Un absolu qui s’inscrit dans le temps, dans la continuité d’une progression. La tradition française du « beau langage » et du « style noble » oblige à des précautions, qu’Hugo réprouve, mais qu’il juge inévitables. C’est l’image de la lessive qui lui vient cette fois à l’esprit. On y met « tout à tremper ». « Ce délayage était nécessaire. La poésie ne passait qu’étendue d’eau. » (FR 430) Autre image suggérée, la digestion : il y a ce qui « passe », au sens le plus trivial, et ce qui ne passe pas : le goût « est un estomac », il fut un temps « où il vomissait Shakespeare ». « Dans le Prométhée ou l’Orestie, la traduction, à chaque instant, a des nausées ». (FR 430) Avant de sauver les « demi-traducteurs » et les « commencements de révélation », Hugo ne se prive pas de se moquer avec entrain, par exemple des pudeurs de Mme Dacier, dont « le sourire est en note au bas de la page » : « Je crois, dit-elle, qu’on me pardonnera de n’avoir pas suivi le grec ». Ou encore : « Ceci dépasse les bornes de notre langue ». Commentaire sarcastique d’Hugo : « En d’autres termes : je saisis cette occasion pour vous faire savoir que je suis un traducteur qui ne traduit pas. » (FR 431) À grand renfort d’exemples. Hugo montre qu’il faut oser faire violence au « bon goût », pour rendre à Homère ou à « ce vieux sauvage d’Euripide » sa force originale, sans enjolivements, sans périphrases, sans affadissement. Sa cible favorite est Bitaubé. Ainsi : « Dans Homère, Minerve prend Achille aux cheveux. Bitaubé traduit : la déesse saisit la blonde chevelure du héros ». Commentaire d’Hugo, à méditer : « Bitaubé ignore que plaqué sur Homère le joli est laid. » (FR 430) « Junon, tendrement, tirant d’une infirmité une caresse… appelle Vulcain “mon boiteux”. Bitaubé traduit : “ô mon fils !” » (FR 431). Le point d’exclamation est à l’intérieur de la citation, mais on sent qu’il reflète également la stupeur ironique qu’Hugo veut nous faire partager. Une pierre, jetée par Ajax, tourne à terre « comme une toupie ». Hugo feint de s’inquiéter pour le « traducteur délicat » : « Que va devenir Bitaubé ? » Il écrit : « tourne avec rapidité » (FR 431). Hugo serait tenté d’appliquer le même traitement à Racine et à son Iphigénie qui, rappelle-t-il, est une traduction. D’un sujet barbare, Racine fait une tragédie polie, il remplace la « poésie primitive » par la « poésie élégante ». Sujet barbare, le voici résumé par Hugo qui n’y va pas par quatre chemins : « Le sujet d’Iphigénie est simplement féroce. C’est un père qui tue sa fille pour avoir du vent » (FR 432). Commentaire à la fin du récit : « Rien de plus âpre, rien de plus logiquement atroce, rien de plus grand dans l’horrible. Du reste nulle difformité. Sujet farouche, personnages fauves. La chose se passe entre lions. » (FR 432) Dans Eschyle, Iphigénie attend l’heure où elle sera saisie « comme une chèvre ». On imagine mal cette image si crue chez Racine. Il est l’homme de son époque, « et ce qui était formidable en Grèce devient absurde à Versailles ». Le contraste est souligné avec éloquence par Hugo : « Qu’à cette pauvre chèvre Iphigénie on dise : Madame, et, adorable princesse, la dissonance devient monstrueuse » (FR 432). Hugo, on le sait, n’aime pas le dix-septième siècle, le « grand siècle », Racine n’y est pour rien : « Certains siècles raffinés répugnent aux grandes choses et aux grandes œuvres. Comprenant peu le sublime, ils ne comprennent pas le naïf » (FR 433). Et Hugo de fustiger, comme autant d’obstacles à une traduction vérace et fidèle
les préjugés du moment, les antipathies nationales, les maladies inoculées par les rhétoriques, les scrupules, les effarouchements, les pudeurs bêtes, les résistances du petit goût local au grand goût éternel. (FR 442)
Il force le trait, pour s’amuser : « Nous autres français, nous sommes une nation de demoiselles. Il faut s’observer dans notre pensionnat ; Cambronne en a été expulsé dernièrement » (FR 442). Puis Hugo va à la ligne : « Et j’ajoute qu’il ne l’avait pas volé ».
Mais, nous l’avons dit, Hugo n’est pas l’ennemi des transitions, sans lesquelles le public ne saurait accepter ce qui lui est trop étranger. « Pas à pas, telle est la loi des traductions. » Hugo file à nouveau la métaphore de la lumière : « Du reste les demi-traducteurs sont des initiateurs utiles. Ils habituent l’œil peu à peu. Chaque nuance du crépuscule est formatrice du jour » (FR 435). Un traducteur qui voudrait faire l’économie de ces précautions « ferait un coup de brutalité comme le soleil entrant brusquement dans une chambre sans rideaux » (FR 436). Comme il voit les idées, Hugo voit le langage. Une langue étrangère qu’on ne comprend pas est opaque, la traduction vise à la transparence, le public est une « prunelle » : « Il faut, pour l’accoutumer à la lumière des écrivains supérieurs, toujours nets et directs, une série d’interpositions successives, de plus en plus transparentes » (FR 436). Et Hugo, ce grand lecteur, de faire défiler sous nos yeux sa bibliothèque. On croit toucher les reliures qui s’écornent ou se ternissent, le papier piqué et jaunissant, les pages souvent relues de tous ces auteurs, qu’il a connus peut-être, parfois, dans l’original, mais — pour les lectures cursives, rapides, survolantes — dans les traductions dont on disposait à son époque. Chris Marker, à propos de Giraudoux, parlait de l’équivalent laïc de la litanie, l’énumération, ajoutant que les grands amoureux du monde y recourent volontiers. Évoquons cet amour compulsif qu’ont les traducteurs pour cette malle aux trésors qu’est un dictionnaire. Lorsqu’il s’agit de noms propres, et surtout de noms d’écrivains, c’est presque comme une prière, l’appel qui fait surgir non pas l’œuvre mais la mémoire de l’œuvre, comme une image subliminale. On ne résistera pas au plaisir de recopier ici, in extenso, cette litanie. Elle est d’autant plus émouvante que des noms oubliés qui fleurent la province française, du paysan au hobereau, du curé de campagne à l’abbé de cour, y côtoient ceux des « puissants étalons de la poésie universelle ». On peut penser qu’Hugo, dans sa composition, y est sensible, et qu’il s’enchante des contrastes :
Massieu initie à Pindare, Lefranc de Pompignan à Eschyle, Tourceil à Démosthène. Larcher à Hérodote. Longepierre à Théocrite. Bergier à Hésiode. Lêvesque à Thucidide. Desfontaines à Virgile, la Bletterie à Tacite, Guérin à Tite-Live, Tarteron à Juvénal. Bauzée à Salluste, du Ryer à Cicéron, des Coutures à Lucrèce. Amelot de la Houssaye à Machiavel. Artaud à Dante. Macpherson à Ossian. Dupré de St-Maur à Milton. Filleau de St-Martin à Cervantes. Gueudeville à Plaute, Lemonnier à Térence, Poinsinet de Sivry à Aristophane. Grou à Platon. Brumoy à Sophocle, Le Tourneur à Shakespeare… (FR 437)
Pour être tout à fait honnête, il faut préciser qu’Hugo vient d’employer le mot « tolérance » pour dire qu’il n’en exclut pas les traducteurs qui « innocemment, sont presque des parodistes », et qu’il vient d’affirmer : « La grimace prépare au visage », et clôt l’énumération par une chute cruelle : « …à peu près comme le singe initie à l’homme ». On remarquera que Macpherson est dans la liste : exemple là encore (mais Hugo le savait-il ?), à la limite de la supercherie, d’une traduction dépourvue d’original. Mais il y a de grands traducteurs, qui sont tout simplement de grands écrivains. Hugo, sans se priver à l’occasion d’un coup de patte, sait leur donner leur place dans son palmarès :
Quelquefois le traducteur est de taille. Ainsi Moïse vis-à-vis de Job. Ainsi Newton vis-à-vis de l’Apocalypse. Molière est de force avec Plaute. Chateaubriand peut se mesurer avec Milton. Jean-Jacques Rousseau, tout en manquant Tacite, ne lui fait pas déshonneur. Corneille est inférieur à David, mais La Fontaine est supérieur à Ésope. Du reste Corneille, traducteur des Psaumes, même ridicule, demeure le grand Corneille. Quant à La Fontaine, il copie si bien Esope, qu’il le supprime (FR 439).
Si Hugo parle si bien de la traduction, c’est qu’il ne voit pas seulement les langues dans leur diversité, il voit, comme Benjamin, « la sainte croissance des langues ». Il voit comme lui, en amont de toute langue, le « pur langage », à la différence près que ce que Benjamin nomme « pur langage », Hugo l’appelle « le Verbe » (« Le tout n’appartient qu’au Verbe » (FR 441)). Rappelons la formule, souvent citée, de Benjamin : « Racheter dans sa propre langue ce pur langage exilé dans la langue étrangère, libérer en le transposant ce pur langage captif dans l’œuvre, telle est la tâche du traducteur » (TB 232). Rappelons que pour lui « la traduction a finalement pour but d’exprimer le rapport le plus intime entre des langues » (TB 230). Rappelons que, de façon presque mystique, la traduction modifie l’original : « Car dans sa survie, qui ne mériterait pas ce nom, si elle n’était mutation et renouveau du vivant, l’original se modifie » (TB 226). Rappelons l’image de l’amphore brisée : « …de même que les débris deviennent reconnaissables comme fragments d’une même amphore, original et traductions deviennent reconnaissables comme fragments d’un langage plus grand » (TB 233).
Et retournons à Victor Hugo, qui ne dit pas autre chose. Même l’amphore y est, sous forme de cruche. Commençons par là :
L’esprit humain est plus grand que tous les idiomes. Les langues n’en expriment pas toutes la même quantité. Chacune puise dans cette mer selon sa capacité. Il est dans toutes plus ou moins pur, plus ou moins trouble. Les patois puisent avec leur cruche. (FR 440)
Benjamin parle du rapport intime entre les langues qu’exprime la traduction. Et Hugo : « Où un idiome s’arrête, l’autre continue. Ce que l’un dit, l’autre le manque. Au-delà de tous les idiomes on aperçoit l’inexprimé, et au-delà de l’inexprimé l’inexprimable » (FR 440). Un peu plus loin, il le dit plus fortement encore : « La pensée, c’est l’illimité. Exprimer l’illimité, cela ne se peut. Devant cette énormité immanente, les langues bégaient. Une arrache ceci, l’autre cela » (FR 441). Benjamin parle de cette tâche qui consiste, dans la traduction, à faire « mûrir la semence d’un pur langage » (TB 221). Voici maintenant Hugo faisant l’éloge des traducteurs : « C’est par eux que le génie d’une nation fait visite au génie d’une autre nation. Confrontations fécondantes. Les croisements ne sont pas moins nécessaires pour la pensée que pour le sang. » (FR 439)
Quant à la transformation qui s’opère par la traduction : « Ces transitions d’un idiome à l’autre, du passé à l’avenir, de la décrépitude à l’aurore, de la mort à la vie, sont laborieuses. Les traductions y aident, les apprêtent de longue main, les adoucissent, les facilitent… Nécessaires à cette mise en communication des idées, elles sont de plus utiles, d’abord à la conservation, puis à la transformation des langues. » (FR 444) Voici comment et pourquoi : « Autre fonction des traducteurs : ils superposent les idiomes les uns aux autres, et quelquefois, par l’effort qu’ils font pour amener et allonger le sens des mots à des acceptions étrangères, ils augmentent l’élasticité de la langue. À la condition de ne point aller jusqu’à la déchirure, cette traduction sur l’idiome le développe et l’agrandit. » (FR 439)
Difficile de dire plus juste, d’aller plus loin. Tout traducteur d’aujourd’hui devrait méditer cette leçon, à condition de ne pas oublier le devoir d’obéissance qui lui est prescrit par ailleurs. Et de ne pas sous-estimer l’ampleur de la tâche : « De toutes parts l’écrivain fait obstacle au traducteur. Une bonne traduction suppose tout ensemble l’entente la plus cordiale et la lutte la plus acharnée » (FR 441).
Ouvrages cités
Nous indiquons entre parenthèses les sigles utilisés dans nos références
- Victor Hugo, William Shakespeare (Sh). Paris et Bruxelles. 1864. Republié par Flammarion, dans « Nouvelle Bibliothèque romantique », Introduction par Bernard Leuilliot : cette édition comporte également « Préface pour la nouvelle traduction de Shakespeare par François-Victor Hugo », « Fragments réservés » (FR), « Notes de travail » (NT).
- Chez Victor Hugo : les tables tournantes de Jersey (TTJ), postface de Jean Maurel. Paris L’école des loisirs, 1996.
- Morceaux choisis de Victor Hugo (MC) : Prose, nouvelle édition, Paris, Librairie Delagrave, 1928.
- Préface d’Hernani (H), 1830, dans Victor Hugo, Théâtre, vol. 2, Paris, Librairie Hachette, 1884.
- « William Faulkner », interview de William Faulkner par Jean Stein Vanden Heuvel, 1956 (WF), dans Writers at Work, The Paris Review Interviews, Malcolm Cowley ed., Londres, Penguin Books, 1977 (traduction des extraits inédite).
- Jacques Derrida, « Des Tours de Babel », 1980 (TB), dans Difference in Translation, Joseph F. Graham ed., Ithaca, Cornell University Press, 1985. Les extraits de la traduction par Maurice de Gandillac de l’article de Walter Benjamin, « La tâche du traducteur », dans Mythe et violence, Denoël, 1971, sont empruntés à l’article de Jacques Derrida. « Des Tours de Babel » a également paru dans Jacques Derrida. Psyché : Inventions de l’autre. Paris, Editions Galilée, 1987 (JD).
[1] Voir en fin d’article la note bibliographique avec l’indication des sigles utilisés dans nos références.

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