« Réflexions sur l’exil, l’art et l’Europe » de Frank Popper

Supérieur inconnu, n° 14, avril-juin 1999.

Frank Popper, Réflexions sur l’exil, l’art et l’Europe, Entretiens avec Aline Dallier – Klincksieck, 1998.

On se souvient de l’exposition annuelle qui, longtemps, a réuni les peintres « témoins de leur temps ». Si la formule n’était pas attachée dans les mémoires à cette manifestation, on serait tenté de l’appliquer à Frank Popper. Car c’est bien ce qui apparaît de façon éclatante à la lecture de ces entretiens : Frank Popper ne s’est pas contenté de vivre dans ce siècle, il en a été, à toute heure, dans la tourmente et dans les accalmies, le témoin : aux premières lignes, exposé souvent, blessé parfois, atteint, vigilant toujours, et avec cette double vertu si recommandable et qui n’est jamais tout à fait innée ni tout à fait acquise : le pessimisme de la pensée et l’optimisme de l’action.

Lui se dit européen : mettant l’accent, plutôt que sur son parcours accidenté de ruptures, sur la multiplicité des attaches géographiques : ce qui, dans le titre, s’appelle l’exil, s’appelle aussi, dans le titre toujours, l’Europe : l’unité au sein de la diversité, la valeur au sein de la contingence. Face au pessimisme du subi, l’optimisme du voulu. Face à l’arbitraire des péripéties, la nécessaire communauté de destin. L’Europe, c’est ce qui « relève », comme dirait Derrida, l’exil. Ce qui en tempère les sursauts. Ce qui le ressaisit par le sens. Ce qui donne sel et saveur à la singularité des lieux et des expériences.

Qu’on lise, déjà, les têtes de chapitre : « Prague-Vienne (1918-1937) ». « Tannwald-Londres-Rome (1937-1955) » (moins connue, certes, que Londres ou Rome, la petite ville de Tannwald était en Tchécoslovaquie). Suivent « Paris (1955-1968) », « Vincennes (1968-1985) », « Paris (bis) (1985-1996) ». Avant même d’avoir lu, on rêve sur ces magnifiques noms de villes — Prague, Vienne, Londres, Rome. Et sans être grand clerc, on comprend que le cataclysme majeur, c’est, en 1937 (à temps, heureusement), le passage, le saut, plutôt, de Tannwald à Londres. Malgré les conditions douloureuses de cette période (dès 1941, Frank Popper sera sans nouvelles de sa famille et ce sera, à la fin de la guerre, pour apprendre le pire — qui est parfois, de ne même pas savoir), il reste reconnaissant aux Anglais qui lui ont permis d’entrer dans la R.A.F. et de participer ainsi à la victoire sur les nazis. Au point qu’il envisage, au lendemain de la guerre, de prendre la nationalité britannique.

Rome, c’est toute une partie la vie de Frank Popper, où nul ne saurait encore deviner qu’il va devenir le théoricien des arts contemporains que l’on sait, internationalement reconnu. Il dirige alors des compagnies de voyages touristiques, et gagne-de-l’argent. Le seul point commun avec sa vie ultérieure, c’est qu’il travaille beaucoup. Au point de se surmener et de tomber malade. On apprend, dans ces entretiens, que c’est tard, très tard, qu’il s’est remis à ses études, à Paris — et en français, ce qui n’est guère que la quatrième langue dans laquelle se constitue son identité existentielle et professionnelle. Et là, ce vieil étudiant de trente-sept ans met les bouchées doubles. Il deviendra, chose étonnante, spécialiste éminent dans son domaine : optimisme de l’action, vous disait-on. Un peu de chance, beaucoup de talent, énormément de travail. Lui mettra l’accent sur son inaltérable curiosité intellectuelle, acquise dès l’enfance heureuse « placée sous le signe de la curiosité, du jeu, de l’art, du mouvement et de la modernité. » Bel hommage à ses parents, et à la Vienne de l’avant-guerre.

Frank Popper, dans ces entretiens, analyse entre autres les liens entre les artistes et ceux qui, comme lui-même, tiennent un discours sur la pratique artistique. Pour les artistes, dit-il, la combinaison qui mène au succès est complexe. Il faut se montrer capable de produire un ensemble d’œuvres, il faut que cet ensemble représente une innovation — et que cette innovation soit en relation avec l’esprit du temps : on n’innove pas tout seul dans son coin, n’importe quand et n’importe comment, on s’inscrit dans l’histoire. Et puis, pour la reconnaissance dans le monde de l’art, le rôle du critique ou du théoricien est essentiel. « Outre son pouvoir de communication, le discours sur l’art a un pouvoir instaurateur. Il peut analyser et légitimer toute la problématique liée aux notions de qualité, d’innovation et de concordance avec la marche de l’Histoire. » Voilà une leçon qu’on n’oubliera pas. Et voilà bien qui permet de comprendre, sans la moindre forfanterie de la part de Frank Popper, à quel point son rôle à lui a été capital pour créer la reconnaissance et la « légitimité » de l’art cinétique et technologique.

Deux grandes expositions organisées par lui ont été déterminantes : celle d’Eindhoven en 1966 : « Kunst-Licht-Kunst », celle du Musée d’art moderne de la ville de Paris en 1967, « Lumière et mouvement ». On regrette à ce propos qu’à l’impressionnante bibliographie ne soit pas jointe la liste chronologique des expositions qui ont vu le jour grâce à Frank Popper : « Art cinétique et espace », « Cinétisme-Spectacle-Environnement », sont aussi des expositions qui ont fait date.

Parallèlement à cette tâche de promotion et de coordination et à ses recherches, la carrière de professeur de Frank Popper s’est faite en un lieu qui, dans le livre, s’appelle « Vincennes ». « Vincennes 1968-1985 ». Les non-initiés pourront s’étonner de voir ce qui pour eux n’est qu’un terminus de métro parisien ou un bois agrémenté d’un parc floral, « relevé » pour apparaître comme un des hauts-lieux de la culture d’avant-garde, au même titre que Vienne ou Paris. Vincennes, traduisons, c’est l’université de Paris-VIII qui, très vite, fut transférée (on dirait aujourd’hui « délocalisée ») à Saint-Denis. Voilà une forme d’exil, de l’est au nord de la capitale, qui, pour mineure qu’elle soit, n’en a pas moins affecté les pionniers de ce lieu qui, au lendemain de mai 68, s’est voulu libéré du carcan universitaire traditionnel. Ils ont réagi – il fallait y penser – par une pratique « magique » : ils ont continué à dire Vincennes. Dans le domaine de l’enseignement artistique, Frank Popper nous rappelle que c’est à Paris-VIII – pardon, Vincennes – que fut créée « une nouvelle discipline universitaire, les Arts plastiques, qui n’était plus à proprement parler l’Esthétique ni l’Histoire de l’art mais un mélange des deux, avec les Beaux-Arts en plus. » Et il fut, pendant quinze ans, directeur du département ainsi créé qui, chose inconnue jusqu’alors dans l’université française, réunissait – et continue à réunir – la théorie et la pratique. Il existe aujourd’hui encore à Paris-VIII des maîtrises « mixtes » où des étudiants peuvent à la fois exprimer leur talent créateur et tenir un discours sur la démarche créatrice. Un peu comme dans les meilleurs conservatoires de théâtre.

Aline Dallier, dont les propos sont trop modestement présentés en petites italiques, mène ces entretiens, dirons-nous en nous amusant un peu, « à la baguette ». Pas la baguette qui tape sur les doigts, mais celle de qui guide, avec une douce fermeté, le cerceau qui roule et qu’il faut parfois empêcher de s’égarer, de « s’emporter » : Revenons à… Ce serait le moment de reprendre… Ou encore la baguette de coudrier du sourcier, qui sait, en douceur, reconnaître les zones sensibles, s’approcher de la source vive : creusons… Ou encore celle du chef d’orchestre qui est responsable du tempo, de l’harmonie de l’ensemble, des pauses, des respirations, du « mouvement » : allons de l’avant… Il y faut beaucoup de complicité, et de respect, et d’intelligence. Disons même d’autorité, et de talent. Il faudrait qu’un jour quelqu’un s’entretienne avec Aline Dallier.

Pour le reste, on lira le livre. On y trouvera, au fil des entretiens, des aperçus éclairants – et redresseurs de préjugés – sur le « Kitsch », sur l’art cinétique, sur les « installations », sur les nouvelles technologies, sur « art élitiste » et « art démocratique », « communication » et « chaos ». Et puis on découvrira ou on apprendra à mieux connaître une personnalité assez exceptionnelle, sans crainte et sans amertume à travers les vicissitudes historiques ou singulières, et qui a su se former sans devenir rigide, sans devenir sa propre statue… Qui a su, avec simplicité, accepter les honneurs sans que cela lui monte à la tête. Parcours exemplaire d’un homme qui, aujourd’hui encore, regarde vers l’avenir.


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