Nationalité : frontalier

TransLittérature, n° 16, hiver 1998.

L’Ecrivain et son traducteur, en Suisse et en Europe, (sous la direction de) Marion Graf – Éditions Zoé, Genève, 1998.

« Singes, caniches, perroquets, papillons, traîtres, esclaves, contrebandiers ou funambules, mimes ou musiciens, traîne-misère ou poules de luxe, misanthropes ou misentropes, anthropophages ou sadomasochistes, ascètes, amoureux fervents ou lucides linguistes : mais qui sont les traducteurs littéraires ? Voici un livre pour les rencontrer, un hommage à cette profession méconnue. »

C’est par cet inventaire des opinions exprimées par les uns ou les autres que s’ouvre cet ouvrage riche, original, bien présenté, et passionnant pour le héros lui-même à qui il est rendu hommage : le traducteur littéraire. Marion Graf, traductrice du russe et de l’allemand, qui a dirigé l’entreprise, cite Pouchkine, qui appelle les traducteurs les « chevaux de trait de la culture », et Borges, qui parle du « modeste mystère » de la traduction. Elle intitule son avant-propos : « Nationalité : frontalier ». On ne saurait mieux dire. C’est vrai métaphoriquement et parfois, surtout en Suisse, pays quadrilingue, littéralement. On trouve dans le livre une expérience exemplaire : celle de Félix Philipp Ingold, qui vit à Zurich, qui écrit en allemand, qui a traduit Edmond Jabès, Boris Pasternak, Ossip Mandelstam et Joseph Brodsky. Il raconte comment, enfant, sa langue « maternelle », la première langue qu’il parle, est le dialecte local de sa mère venue habiter Bâle seulement quand elle s’est mariée. Il apprend ensuite à parler la langue de son père le dialecte bâlois, devenant ainsi « bilingue ». Il découvre très vite qu’à l’intérieur même du dialecte bâlois, il faut distinguer Bâle-Ville et Bâle-Campagne et aussi, à l’intérieur de la ville, Petit Bâle et Grand-Bâle. « C’est justement dit parce que les différences étaient si petites qu’il fallait une attention particulière pour les remarquer et les observer. » Le Hochdeutsch, qu’il apprendra à l’école, est pour lui la première langue étrangère, une langue savante, écrite, pratiquement une langue morte. Et il l’entend pour la première fois comme langue « vivante » lorsqu’il l’entend parlée par de jeunes Allemands affamés, à la fin de la guerre, de l’autre côté d’un réseau de barbelés qui représente la frontière. « Devant ces barbelés, censés empêcher la relation entre nous-mêmes et l’étranger, j’ai vécu la scène primitive de la traduction. » Un peu plus loin, il dit que la culture allemande et la langue allemande sont restées pour lui « quelque chose qui vient de l’autre côté, qui est à mesure égale familier et étranger, qu’on ne peut atteindre ou posséder sans passer la frontière, donc sans traduire ».

Un reportage photographique d’Yvonne Böhler accompagne les textes. On y voit l’écrivain-et-son-traducteur (ou, pourquoi pas, le traducteur-et-son-écrivain) dans différentes postures d’amicale complicité : mêmes lunettes, même sourire et même cravate pour Bernard Lhortolary et Bernhard Schlink. Christian Viredaz portant Alberto Nessi sur ses épaules, Gilbert Musy et Jürg Schubiger jouant les équilibristes dans la neige, Ursula Gaillard et Peter Bichsel sur une même bicyclette, Ahmed al-Dosari et Sylviane Dupuis sous un même parapluie — c’est le traducteur qui tient le parapluie.

Témoignages, entretiens, passionnants échanges de lettres sur la traduction (commandées expressément pour cet ouvrage) nous font découvrir des amis, des frères, nous font retrouver l’écho de nos préoccupations, de nos réflexions, et nous ouvrent aussi les yeux sur une Suisse bien différente de la Suisse stéréotypée (conservatrice, protectionniste, repliée sur elle-même) que nous croyions connaître. Au hasard des rencontres : Ima Rakusa, qui travaille à Zurich, est née en Tchécoslovaquie et a passé son enfance à Budapest, Ljubliana et Trieste. Elle traduit du français (Marguerite Duras), du serbo-croate (Danilo Kis), du russe (Marina Tsvetaieva), du hongrois (Imre Kertész). Elle échange des lettes avec Christina Viragh, née à Budapest, qui a émigré en Suisse en 1960, vit aujourd’hui à Rome et traduit en allemand Julien Green et André Gide. Fabio Pusterla, qui vit à Lugano, a traduit en italien Philippe Jaccottet. Il échange des lettres avec Massimo Raffaeli, qui a traduit en italien Zola, Céline, Genet, Crevel, Artaud et Boris Vian. Voilà des gens qu’il faut inviter d’urgence aux Assises d’Arles.

Citons encore, dans le désordre, pour donner un aperçu de cette malle aux trésors : dans le chapitre « Écrivain et traducteur : un dialogue », un précieux dossier, « En traduisant “Dunja”, lettres et variantes », qui nous montre, à l’aide de facsimilés, la collaboration entre Giuseppe Ungaretti, auteur du poème, et son traducteur Philippe Jaccottet — dossier qui comprend également le poème original et sa version française définitive. Dans le chapitre « La traduction infinie », un entretien avec Yves Bonnefoy, par Marion Graf : « Traduire Shakespeare pour le théâtre ». Et puis quatre vers de Rilke (extraits de la Première Élégie à Duino), « d’une traduction à l’autre » : douze traductions différentes de ces quatre vers, de celle de Maurice Betz en 1941, à celle de Jean-Yves Masson en 1996, en passant par Armel Guerne, François-René Daillie et Marc de Launay. Très instructif. Dans le chapitre « Domaines spécialisés », un article de Gilbert Musy, « Traduire pour la scène », et un article d’Isabelle Rüf qui rejoint les préoccupations des Assises 1998 : « Les sous-titreurs de films, passeurs de l’ombre ». Terminons, pour le plaisir, par la citation d’Ossip Mandelstam mise en épigraphe de ce chapitre : « La qualité des traducteurs est un indice infaillible du niveau culturel d’un pays. Aussi révélateur que l’usage du savon ou le taux d’alphabétisation ».


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