Musique perdue et retrouvée

TransLittérature, n° 16, hiver 1998.


Rosie Delpuech, Insomnia – Actes Sud, collection « Un endroit où aller », 1998

Disons-le d’emblée, ce petit livre — quatre-vingts grammes, peut-être, et un peu moins de quatre-vingts pages — est une merveille de livre. Plutôt que d’en parler, on voudrait le citer in extenso, le dire tout haut, en apprendre des passages par cœur. On a en tous cas envie d’intervenir le moins possible et de laisser la parole à notre amie Rosie Delpuech.

Rappelons que Rosie Delpuech — qui signe ses traductions Rosie Pinhas-Delpuech — est traductrice de l’hébreu, et qu’elle est née à Istanbul. Ces deux informations sont pertinentes. D’abord parce qu’Insomnia est sous-titré « Une traduction nocturne », et que la découverte de Pour inventaire, de l’écrivain Yaakov Shabtaï, que Rosie a traduit, est le fil qui parcourt ce récit de part en part. Dès le chapitre I, l’auteur s’adresse à Yaakov Shabtaï en lui disant « vous ». Elle, la traductrice, s’adresse à l’écrivain. « C’est arrivé en vous traduisant, en tendant l’oreille pour capter votre musique et la transcrire dans une autre langue. » Qu’est-ce qui est arrivé ? Eh bien, c’est justement tout le sujet du livre, et le résumer serait le trahir. Disons que cela a à voir avec la musique, les mots et la mort, avec la nostalgie « du temps d’avant les paroles, de ce temps où seuls les sons savent restituer la profondeur de la nuit, le terrible surgissement des bruits, leur menaçante étrangeté ». Mais citer, c’est encore trahir, puisque c’est amputer de ce qui précède et de ce qui suit, de ce mouvement de houle qui porte la prose, entre souvenirs des nuits d’enfant et solitude de la nuit insomniaque d’aujourd’hui, entre Istanbul, Tel-Aviv et Paris, entre l’hébreu, le français et la musique de Bach. Citons malgré tout, et cette fois ce sera tout un paragraphe, incantatoire, comme pour apprivoiser ce qui fait peur, ce qui tourmente, ce qui enchante : « Variations Goldberg-Goldmann, la musique de Bach et vos mots, les miens, se sont superposés, emboîtés en un rythme unique, celui de la musique, de l’allemand, de l’hébreu, du français, de mon histoire, de la vôtre, de nous tous, pauvres humains, en train de tourner sur cette planète comme dans un carrousel, entre plaisir, horreur et effroi, regardez donc le visage des enfants sur les chevaux de bois, vous y verrez, entre plaisir et peur, la mort s’y refléter dans la griserie du vertige. »

Istanbul, il en est parlé, sans la nommer, vers le milieu du livre : « La ville de mon enfance, qui était un grand port tendu entre deux continents, accueillait depuis des siècles des vagues de réfugiés dont nous faisions partie ainsi que les Russes qui avaient fui la révolution d’octobre. » C’est la ville de l’exil, de tous les exils et tous les exilés, et cette expérience première ne sera jamais oubliée : « Longtemps, longtemps plus tard, l’hébreu que je découvrirais en Israël et que j’aimerais d’un amour absolument inépuisable serait non seulement celui des prières que mes ancêtres avaient oubliées, celui du désert et des pierres du Néguev, mais surtout celui des fondateurs purs et durs, ceux des Juifs de Russie, qui parlaient l’hébreu du socialisme et des prières avec l’accent russe des réfugiés de mon enfance, de leur jambon prohibé et leurs amours illicites. »

Avec le jambon prohibé et les amours illicites pointe l’humour, c’est une des très jolies qualités de ce livre qui peut être poignant, inspiré, sans jamais tomber dans le sentimentalisme. Comme les tableaux de Chagall, cet autre exilé. Évocation de la grand-mère : « Avec ses robes fluides et bleues comme la nuit, grises comme la brume, ses cheveux blancs comme les nuages, ma grand-mère était à elle seule notre petit cimetière familial, la gardienne des âmes errantes. » Évocation du claveciniste Goldberg et du prince Keyserling qui souffrait d’insomnie et pour qui Bach composa les Variations : « Ce pauvre Goldberg était en quelque sorte sa radio portative. »

Rosie Delpuech a sur les deux langues dans lesquelles elle vit et travaille, et sur l’expérience qu’elle a de les lire, de les entendre et de les travailler, et de passer de l’une à l’autre, et de faire passer l’autre dans l’une, des phrases éloquentes et subtiles. « Le français, cette langue si fière, élégante et sûre d’elle, qui m’avait toujours paru si rebelle et réfractaire à la précarité de l’étranger, se pliait soudain sous mes doigts, s’arrondissait et se creusait pour accueillir une autre musique, celle qu’il m’avait semblé entendre un jour dans l’hébreu que mes oreilles éblouies avaient découvert à Tel-Aviv : une langue biblique certes, intimidante et sacrée, émanation du Sinaï et de la synagogue, mais qui soudain jetée sur les trottoirs de cette ville si joyeusement profane et cosmopolite, se teintait de tous les accents de nos errances sur cette planète, nos tribulations, nos failles et nos faiblesses, nos amours, nos déceptions et nos insomnies, une langue totalement étrangère à tous les habitants de ce pays, presque hostile à force d’étrangeté, mais en même temps familière comme un paysage de rêve déjà rêvé, comme l’accent de toutes les grand-mères disparues. » J’aurais pu faire une autre lecture de ce livre. Plus proche de la biographie, soulignant l’enfance, l’hiver « temps des toux, des fièvres et des cauchemars enfantins », parlant du père, « lecteur, mélomane et paisible insomniaque », parlant du rêve d’un métier de nuit, « routier par exemple », entrant plus avant dans le livre de Shabtaï qui est longuement évoqué, Goldman et son suicide, et les biscuits au beurre, les petits sablés que Méir mange dans la cuisine après la mort de sa mère (« des biscuits posthumes en quelque sorte », dit Rosie Delpuech, se méfiant une fois de plus du sentimentalisme). Mais après tout, pourquoi ne vous livreriez-vous pas vous-même à la lecture in extenso que j’évoquais au début, et qui vous enchantera.


Comments

Laissez-nous un commentaire