Seizièmes Assises de la Traduction Littéraire, ATLAS, Actes Sud, 1999.

Monsieur l’adjoint délégué à la Culture, chers collègues, chers amis, nous sommes naturellement déçus de ne pas être reçus, comme ce fut le cas l’année dernière, par M. Vauzelle, président du conseil régional et par M. Toeschi, maire d’Arles, mais nous remercions M. François Debost, adjoint délégué à la Culture de la mairie d’Arles, de les représenter et nous le chargeons de leur transmettre nos regrets compréhensifs et nos remerciements pour l’accueil dans ces lieux.

Nous sommes heureux de nous retrouver ensemble à Arles pour ces Seizièmes Assises de la traduction littéraire. Pour me mettre au diapason et jouer le jeu de la solennité accrue, je dirai : ces dernières Assises du XXe siècle. Même si, personnellement, je ne pense pas que pour l’essentiel notre pratique, nos exigences, nos modèles et nos ambitions vont changer radicalement le 1er janvier au matin. Nous verrons ce qu’il en est lors des Dix-Septièmes Assises — que nous sommes d’ores et déjà en train de préparer. Celles d’aujourd’hui s’annoncent sous d’excellents auspices. Merci à Jacques Roubaud, sans doute arlésien par ses ancêtres du temps des troubadours, d’être parmi nous et de venir parler tout à l’heure aux « idiots » que nous sommes peut-être. Il nous dira en quel sens Sébastien Chasteillon entendait ce terme. Merci à nos amis venus d’Italie, d’Irlande, de Grèce, de Belgique, de Suisse, de Hongrie, du Portugal, d’Allemagne, du Canada, pardon à ceux que j’oublie, grâce à qui ces Assises — telle est notre ambition depuis le début — sont véritablement internationales : européennes et internationales.

Merci à ceux qui ont pris la peine de constituer des jurys et de faire tout le travail préparatoire à la remise devenue traditionnelle de prix de traduction qui contribuent à honorer notre profession : le prix Halpérine-Kaminsky décerné par la SGDL, le prix Nelly-Sachs — nous sommes heureux de saluer la présence fidèle de sa donatrice, notre amie de toujours, Julia Tardy-Marcus, qui est la plus jeune d’entre nous par l’enthousiasme, l’esprit de curiosité et l’intrépidité —, le prix Amédée-Pichot, décerné par la Ville d’Arles, et le prix ATLAS Junior qui, comme on vous l’expliquera lors de sa remise, s’est déroulé cette année selon des modalités inédites et a connu un grand succès. Notre profession de traducteurs sera l’objet, dimanche, du débat à la table ronde ATLF qui sera animée par sa présidente, Jacqueline Lahana.

Un contretemps dont nous sommes désolés : Efim Etkind, qui est un savant de réputation internationale, grand spécialiste en traduction poétique et en poétique de la traduction, avait accepté de venir faire une conférence, demain samedi, sur « L’école de traduction de Leningrad », et nous nous en réjouissions. Il est malheureusement à l’hôpital et a dû se décommander à la dernière minute ; nos vœux l’accompagnent. Bernard Simeone, qui devait animer l’atelier d’italien de dimanche après-midi, a malheureusement dû lui aussi se décommander pour raisons de santé, et nous remercions Monique Baccelli d’avoir bien voulu se charger de cet atelier.

Nos Assises de cette année sont en partie placées sous le signe du théâtre, comme elles l’avaient été lors des Sixièmes Assises, en 1989, il y a tout juste dix ans, sous la responsabilité de Jean-Michel Déprats. Nous sommes très heureux qu’il ait accepté au pied levé (jolie expression française) de faire demain au Méjan la conférence traditionnelle du deuxième jour. Il traitera « haut la main », avec brio (jolie expression italienne) un sujet pour lequel il est plus compétent que quiconque : la traduction shakespearienne.

Dès cet après-midi nous aurons une table ronde consacrée à Bernard-Marie Koltès et ses traducteurs. 1989, il y a dix ans, c’est aussi l’année où Koltès est mort, à tout juste quarante et un ans, laissant une œuvre dramatique à la fois radicale et « de référence » — peut-être comme Jean Genet avant lui. D’ailleurs le festival « Théâtres au cinéma », à Bobigny, en mars dernier, a salué ensemble Koltès, Patrice Chéreau, qui a monté quatre pièces de lui, et Genet. On a dit dans les journaux que 1999 était « l’année Koltès », et nous sommes au rendez-vous. Koltès avait dit une phrase qui nous touche particulièrement : « Le rapport d’un homme avec une langue étrangère est un des plus beaux qu’on puisse établir ; et peut-être aussi celui qui ressemble le plus au rapport de l’écrivain avec les mots. » Son œuvre a été traduite en une trentaine de langues, y compris le lituanien, l’alsacien (ce qui va dans le sens de la défense des langues minoritaires), le chinois, langue certes moins minoritaire, mais plus éloignée culturellement. J’en veux pour exemple le fait qu’une mise en scène de Roberto Zucco a été interdite à Shangai. Nous attendons beaucoup de cette table ronde.

Nos Assises sont, je l’ai dit, européennes et internationales. Européennes : nous aurons demain matin, comme nous l’avions eue l’an dernier, et elle avait connu un grand succès, une table ronde consacrée aux « réseaux européens de traducteurs littéraires ». On fera le point sur les acquis depuis un an, et sur les perspectives qui s’ouvrent. Nous sommes très fiers d’annoncer que le directeur du CITL, « notre » directeur, Claude Bleton, a été élu président du réseau des centres de traducteurs, lors d’une réunion qui s’est tenue à Norwich en juin dernier.

Internationales : la table ronde de demain après-midi sera consacrée à « Traduire l’autre Amérique ». L’autre Amérique, ce sont les écrivains américains qui sont nés dans une autre culture que la culture wasp — blanche, anglo-saxonne et puritaine —, qui sont nés dans la culture indienne, africaine-américaine, sino-américaine, chicano (le mot lui-même est une importation dans la langue américaine). Ces écrivains apportent à la littérature un métissage dont Victor Hugo avait su dire qu’il n’était pas moins nécessaire pour la pensée (ou pour les langues) que pour le sang.

Mais les Assises sont aussi nationales et arlésiennes. Nationales : elles sont soutenues par le ministère de la Culture et le ministère des Affaires étrangères. À Paris, je voudrais remercier pour leur dévouement tous les membres du conseil d’administration, et le travail précieux et vigilant de Claude Brunet-Moret. Arlésiennes : elles sont possibles grâce à la présence ici du CITL. Son directeur Claude Bleton a su montrer, depuis qu’il est en fonction, un dynamisme que rien n’arrête : c’est la définition même de « contagieux ». Il est assisté depuis cette année, non seulement par la fidèle Christine Janssens, mais par une bibliothécaire que nous appelions depuis longtemps de nos vœux, Caroline Roussel, qui, en plus de sa tâche de bibliothécaire, est chargée de contribuer au « développement artistique et culturel du Collège ». Ceci grâce à la générosité du conseil régional Provence-Alpes-Côte d’Azur, en la personne de son président, Michel Vauzelle. La DLL (direction du Livre et de la Lecture) a, elle aussi, manifesté sa générosité ; nous en remercions son directeur, Jean-Sébastien Dupuit, représenté ici par Geneviève Charpentier. Plus précisément, la DLL, par une subvention supplémentaire, a permis que soit possible, dans quelques semaines, l’organisation par Claude Bleton d’un colloque auquel vous êtes tous conviés, intitulé « Langues mineures, langues majeures » — le titre lui-même est un acte militant. Rappelons qu’en liaison avec la médiathèque d’Arles, le Collège des traducteurs organise chaque mois des rencontres entre les Arlésiens et les résidents au Collège intitulées « Les lettres d’autres moulins ».

Pour revenir un instant à Paris, notre Journée de printemps, « Il était une fois : Traduire le conte », s’est déroulée pour la première fois sur toute une journée, comportant des ateliers le matin et, l’après-midi, une séance plénière avec une conférence, une table ronde et la contribution de conteurs professionnels. Cela se passait dans un lieu magnifique, l’hôtel particulier de l’Istituto italiano, rue de Varenne. Vous avez été nombreux à venir, et nombreux à vous dire heureux de cette journée.

Un mot maintenant en signe de deuil : la disparition de Nathalie Sarraute, le 21 octobre 1999, nous touche au même titre que tous les amoureux de la littérature, mais aussi parce que nous sommes peut-être plus sensibles que d’autres, nous traducteurs réunis à Arles, au destin exemplaire d’une petite fille juive née en Russie qui est devenue écrivain en français, langue qui, sans être sa langue maternelle, fut sa « première langue » : venue en France à l’âge de deux ans, Nathalie Sarraute était, à trois ans, à l’école maternelle en France. Et je voudrais rappeler que le tout premier écrivain que nous ayons invité aux toutes Premières Assises, le 11 novembre 1984, il y a seize ans, lorsque Laure Bataillon était présidente d’ATLAS et de l’ATLF, c’était Nathalie Sarraute. Elle avait déjà quatre-vingt-trois ans, un deuil l’avait empêchée de venir, mais dix de ses traducteurs étaient là. Ils avaient, entre autres, lu un même extrait d’Enfance. Parmi eux, Elmar Tophoven, lui-même disparu, traducteur d’une douzaine de livres de Nathalie Sarraute. C’est sa femme Erika qui a ensuite repris le flambeau (jolie expression française). Nous sommes heureux de la compter parmi nous dans notre conseil d’administration. En épigraphe aux Actes de ces Premières Assises, on trouve une ligne de René Char qui ne se voulait pas prémonitoire, mais que je reprendrais volontiers à notre compte : « Dans la fidélité, nous apprenons à n’être jamais consolés. »

Mais comme nous sommes aussi sous le signe des « belles infidèles », il faut nous consoler un instant pour plonger dans un passé plus lointain, grâce à Jacques Roubaud, poète, romancier, traducteur et ami de la traduction, Jacques Roubaud qui est lui-même en train de retraduire certains des plus beaux livres de la Bible. Il va nous parler aujourd’hui de quelqu’un que nous avions depuis longtemps envie de connaître : Sébastien Chasteillon, contemporain de Calvin. J’ai le plaisir de lui laisser la parole.


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