La Quinzaine littéraire, n° 479, 1er-15 février 1987
Philippe Jaworski, Melville : le désert et l’empire – Off-Shore/Presses de l’Ecole Normale Supérieure, 1986
Par où et par quoi commence-t-on, quelle est la première line qu’on trace sur le papier quand on décide d’écrire sur Melville ? D.H. Lawrence, lui, on le connaît, ne s’était pas laisssé intimider, et ne s’embarrassait pas de précautions : « Le plus grand prophète (seer) et poète de la mer, pour moi c’est Melville ». On peut aussi faire dans la modestie biographique : « Herman Melville (la famille s’appelait alors Melville) naquit à New York le 1er août 1819. Des deux côtés, il était de bonne naissance ». Cela, c’est Jean-Jacques Mayoux, au début de son Melville par lui-même. La modestie ne va pas jusqu’à l’effacement du scribe, tout de même : il y a du pastiche de scrupule savant dans « la famille s’appelait alors Melville », et un rien de distance ironique dans le jugement destiné à nous rassurer, nous autres Victoriens, avec notre question implicite : « des deux côtés, il était de bonne naissance ».
On peut aussi hésiter, méthodiquement, à se lancer dans un commencement (si l’on peut dire), parce qu’on sait qu’il n’y a pas véritablement commencement dès lors qu’il n’y a pas non plus de fin, dès lors qu’on se lance dans « l’espace aventureux de la question qui jamais ne s’achève » : parce qu’on sait que l’analyse, ou le commentaire, n’est autre que « la lecture des recommencements de la lecture », et qu’écrire « c’est écrire à partir d’un autre Livre, plus ancien : le retrouver, l’inscrire et le perdre : le Livre du Père » ? Alors, on fait comme son modèle, on commence par des citations, qu’on dispose sur la page le moins linéairement possible, en archipel.
On n’oublie pas qu’au début de Moby Dick, Melville fait précéder le fameux « Call me Ishmael » d’une brève anthologie inaugurale intitulée Extracts, une « mosaïque de quatre-vingts fragments » qui « installe le problème de la représentation et de la lecture dans l’espace incertain d’une interrogation étoilée ». De cette « bibliothèque » Philippe Jaworski dit : « Elle est tout de suite babélienne, panoramique, éclatée : universelle et fragmentaire. C’est un monumental monstrueux émiettement. » Et nous voilà embarqués à notre tour, lecteurs de la lecture d’une lecture. Embarqués dans un livre dont le premier sous-titre, au premier chapitre, est « Départs », dans un livre qui nous invite à relire dans une « rêverie ravie » (wonder and delight) cinq des livres de Melville — Mardi, Redburn, La Vareuse blanche, Moby Dick, Pierre ou les ambiguïtés – plus ses contes et nouvelles.
Le discours du glossateur, il nous en avertit très tôt, est lui-même nomade, dispersé en fragments : il procède par « progression interrogative : mouvement, redécoupage incessant, des lieux et des temps, orients provisoires, transformations, seuils mobiles, digressions, dérive, tourbillon ». Il ne faut donc pas s’étonner si règne une grande porosité entre les chapitres : leur principe unificateur est dans le mouvement qui les anime, et pas dans un cloisonnement qui grillagerait artificiellement les « fictions melvilliennes ». Archipel n’est pas un vain mot, ce mot où rêve le souvenir d’une île est le modèle structurel de tout le livre-glose, par « fidélité de l’expérience au rêve d’une centralité plutôt qu’à la recherche d’un carte ».
En exergue au titre général (Le Désert et l’empire), sur tout l’espace de la page blanche, une citation tirée de Pierre, citation qu’il faut bien recopier ici, du même geste pieux, admiratif, qui a présidé à sa traduction en français (par Pierre Leyris) et à la mise en lumière qu’en fait Jaworski : « Seule la miraculeuse vanité de l’homme peut lui donner à croire qu’il soit possible, fût-ce pour l’esprit le plus richement doué, de jamais connaître en ce monde une heure où l’on ait vraiment le droit de se dire : je suis parvenu au terme suprême de la spéculation humaine ; désormais j’en resterai là. De soudaines charges de vérité nouvelle l’assailliront et le balayeront comme les Tartares la Chine, car toutes les murailles de Chine que l’homme peut élever en son âme ne sauraient arrêter de façon permanente l’invasion de ces hordes barbares que la Vérité engendre sans cesse dans les entrailles de son Septentrion glacé mais fécond : en sorte que l’Empire de la Connaissance Humaine est impuissant à maintenir une dynastie, puisque la Vérité donne toujours de-nouveaux empereurs à la Terre. »
Commentaire de Jaworski (représentatif de son beau travail d’écriture, et de son « autorité transformatrice », comme dirait George Steiner) : « Le paradoxe de la Vérité arctique (alors que la Vérité solaire n’énonce que sa clarté), c’est que visée, recherchée, elle est cette extrémité stérile (barrenness) où la recherche se fige : mais en même temps, c’est un principe actif. Le Nord est une fin, et aussi une origine, gelée et pourtant féconde, génératrice, qui toujours assaille l’esprit à l’arrêt, l’obligeant à se remettre en mouvement. Nouvelle version (régénération de la métaphore), nouvelle image de la certitude impériale œuvrant derrière ses murs, toujours renversés par un flot sauvage. » Jaworski a su retrouver, pour parler de Melville, un souffle melvillien, il a su retrouver le geste amoureux, respectueux, lent et délicat, de la paraphrase et de l’imitation (qu’il serait peut-être temps de réhabiliter). En voici un deuxième exemple. Il s’agit d’un bref sous-chapitre intitulé « Le Désert et l’Empire » qui nous éclaire sur l’opposition proposée par le titre du livre.
Qu’est-ce que l’Empire ? « L’Empire, c’est l’espace conquis et fait territoire, pourvu de frontières, quadrillé, protégé. Bornes, murs qui assurent la permanence d’autres limites, justifient l’ordre intérieur, gardent l’immuable… La réalité du Visage disparaît. » Qu’est-ce, à l’inverse, que le Désert ? « Pas de routes, mais le principe d’un interminable Chemin. Pas de limites, mais un seuil toujours déplacé, reporté, fuyant… L’écriture désire le Désert comme le seul horizon de sa quête et de sa vérité. Toujours les architectures carcérales deviendront des tombeaux, toujours les rêves métalliques s’écrouleront. Il faut croire aux mirages qui flottent au-dessus des sables océaniques. Ils ont moins de solidité que les pierres des murs, mais ils orientent et raniment sans cesse la question de l’errant vers l’inachevable réalité du voyage et des phénomènes. Mouvement, pause. Les haltes au Désert sont des repos dans la demeure de l’Etre où rayonne le feu du Visage, du Visage contemplé, partagé comme un don. »
Jaworski entreprend-il seul, seul avec Melville, son voyage ? À une exception près, la Bible, il met ce qu’il faut bien appeler une certaine coquetterie à ne pas citer un seul critique, un seul écrivain, en dehors de ceux que cite lui-même Melville. Ce n’est que hors-livre, en quatrième de couverture, que sont mentionnées les références : « …d’autant plus intimement proche que son commentaire est lesté de tout un invisible ballast : Kafka, Blanchot, Bataille, Jabès, Bakhtine, J.-J. Mayoux, J.-P. Richard, Derrida, Deleuze, ceux qui ont construit le lieu d’où l’on lit, aujourd’hui, « Melville ». » On remarquera qu’il s’agit d’un ballast à deux étages : avec ou sans initiales. Invisible ? Pas toujours. Parfois, par son poids même, le lest refait surface. On donnera juste ici un exemple de phrase qui clame sa dette ou frôle le pastiche, comme on voudra : « Notre lecture est ainsi, d’entrée de jeu (dès qu’elle tente de se frayer une entrée dans la parole inaugurale, inaugurante, dans la logique de ce jeu), soumise à un déplacement doublé d’une vacillation. Il faudra veiller à prolonger et maintenir cette avance, cette avancée sur le fil d’un écart : entre l’écrit, qui commence avec le premier mot, et l’écriture, qui ne commence véritablement jamais, sans pourtant cesser de (se) poser la question de son origine. »
Comment termine-t-on un article sur le beau livre de Jaworski ? On s’en doutait, par une citation. Qui est extraite de Pierre, et qu’on laissera sans commentaire : « Pierre, à présent, commençait à distinguer des mystères entremêlés de mystères et des mystères fuyant devant des mystères. »

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