Vingt-sixièmes Assises de la Traduction Littéraire, ATLAS, « Traduire Eros », Actes Sud, 2009.
Atelier d’anglais (américain)
Henry Miller est depuis toujours la brebis galeuse de l’université. Parmi les participants à l’atelier, nombreux étaient ceux qui avaient fait, un jour ou l’autre, ici ou là, des études de littérature américaine. Aucun n’avait le souvenir d’avoir jamais vu une de ses œuvres au programme, et je ne pouvais que confirmer. En le relisant pour cet atelier, je voyais bien la difficulté de faire lire à un public d’étudiants, d’étudiantes, des textes aussi crus, aussi dénués des figures obligées du libertinage ou des conventions de la galanterie à la française. Aucun enjolivement rhétorique. Comme Whitman qui, avant de devenir un classique, fit scandale à son époque : Who touches this touches a man. Chez Miller aussi, sans souci de hiérarchie, de bon goût, grande importance accordée à l’expérience personnelle « vécue », ainsi qu’au toucher, aux odeurs, aux fonctions naturelles. Whitman disait déjà : Copulation is no more rank to me than death is. Dans Tropique du Cancer, Tropique du Capricorne, Nexus, Plexus, ou Sexus (dont, « Traduire Eros » oblige, j’avais extrait deux passages), les toilettes ne sont jamais loin de la chambre à coucher, il faut laver sa verge, etc., la satiété peut aller jusqu’au dégueulis. Pour qui « enseigne la littérature » (oui, c’est comme ça qu’on dit), pas moyen de se raccrocher aux fleurs parfumées de la rhétorique, ni à l’esthétisme. Alors, la femme prof devant quarante étudiantes ? No way. Over my dead body.
Une littérature résolument masculine. Misogyne ? Bien sûr, mais à la différence de Whitman (et de la littérature érotique de la « Beat Generation »), Miller n’est « même pas » homosexuel. Ses hommes sautent sur tout ce qui bouge, sans y mettre de vice, mais aussi sans prendre de gants : avec appétit, voracité même. Le membre viril est le joujou chéri de ces messieurs (on pourra détecter dans cette formule la contre-attaque féministe…). Un bestiaire, pour renforcer l’animalité de l’acte sexuel : oui, des comparaisons tout de même, sinon des images, provocatrices, parfois inspirées, parfois pas. By this time my prick was like an electric eel. Ou encore : It’s wonderful to fuck your own wife as if she were a dead horse. Et « la » femme, objet des fantasmes de l’homme, adore ça, bien sûr : nous avons droit aux fantasmes de la jouissance féminine, vus par l’homme. Give me that fat prick. Ou encore : O god I want him to fuck me as if I were a cow. On ne multipliera pas les citations, pour ne pas se faire accuser de complaisance hypocrite, cette arme des prudes.
Il ne faut pas s’étonner que Miller ait été interdit aux USA, et seulement publié, à ses débuts, en France, par Obelisk Press (ancêtre de l’Olympia Press de Maurice Girodias). Est-il sympathique, cet homme ? Pas forcément. Il se montre tel qu’il est : a lazy bum. Portrait par John Calder, qui fut aussi l’éditeur de Beckett : randy, cowardly, hassle-avoiding, self-indulgent. Alors, pourquoi le lire (et, éventuellement, le traduire) aujourd’hui ? Parce que c’est un libertaire, un artiste puissant qui se roule dans les orgies du verbe. Un Boris Vian, un Serge Gainsbourg. La sexualité est chez lui une force vitale instinctive qui s’oppose aux hiérarchies, à la toute-puissance de l’argent, au monde mécanisé de l’Amérique moderne, à l’hypocrisie, à toutes les formes de préjugés. Du coup il résiste aux modes, aujourd’hui encore, il « tient le coup », il vous empoigne. Tout en témoignant d’une certaine époque, celle des expatriés américains, pauvres mais riches de leur libido, de leurs appétits. Des artistes qui sont de grands baiseurs. L’époque d’un Paris à l’hygiène rudimentaire, celle des putains et des maladies vénériennes. Très important, les maladies vénériennes, l’ambivalence vis-à-vis du corps de la femme leur doit beaucoup. La crainte de la syphilis couvre de son ombre les rapports avec les prostituées, jouant un peu le rôle du sida plus tard. Rappelons-nous le jeune Beckett, celui de More Pricks Than Kicks. On trouve chez lui une misogynie comparable, parce que l’acte sexuel est à la fois attirant et repoussant.
Parmi les qualités d’écrivain de Miller : le sens dramatique, l’art de la mise en scène, la vis comica ; souvent les ébats sont interrompus par un chat, un voisin, une visite impromptue, un clochard, sa propre femme. Le porno classique est détourné par le comique. Miller tire de puissants effets, à ses propres dépens, des situations les plus lamentables. Rappelons aussi que « l’expérience vécue » est colorée par le souvenir, avec une part d’affabulation, de jubilation à raconter. Comme dans les BD, Miller isole les détails, les grossit, avec un effet d’exagération qui, en même temps, déréalise, comme dans l’hyperréalisme.
Miller s’est toujours défendu de l’appellation de « pornographique », mais revendiquant l’obscénité. Au cours de l’atelier, on en discuta. Puis on aborda certains des problèmes de traduction. À commencer par le simple it, pas si simple, it désignant parfois l’organe, parfois l’acte sexuel. Exemples : give it to me, and went to it, what about trying it in the tub?, do you think I might have another crack at it, what say ? L’organe, lui, est le plus souvent prick. En français, on dispose (entre autres) de verge, pine, bite : éternel problème du féminin / masculin : baleine ou cachalot ? Cunt, de son côté, peut être métonymique pour une fille : he found a cunt. (Chez Koltès, dans Roberto Zucco, on dit « une femelle »). Quant à fuck et fucking, c’est parfois pris au sens littéral, parfois au sens figuré, ce qui orientera la traduction.
Pour le texte proposé, on disposait de la traduction de Georges Belmont. Avantages : Georges Belmont était un ami, un familier, un contemporain de l’auteur, ce qui donne de la crédibilité à ses traductions, et un parfum d’époque. Question : faut-il aujourd’hui le restituer, ce parfum d’époque, et, à vouloir faire du Carco, ne risque-t-on pas la parodie involontaire ? Parfois la traduction de Belmont accentue involontairement la misogynie. Exemple : They had apparently returned at an early bour to do a bit of quiet fucking of their own. Belmont : « …pour tirer un coup tranquillement de leur côté ». Pourquoi avoir privilégié ici le point de vue de l’homme ?
On s’attarda sur une citation un peu longue, bel exemple de la virtuosité de l’écrivain, en analysant la traduction de Belmont. La scène se passe dans un décor urbain sinistre. Voici la phrase :
We weren’t talking, we were simply parking our sexual implements in the free parking void of anthropoid chewing gum machines on the edge of a gasoline oasis. Night would fall poetically over the scene like a shot of ptomaine poison wrapped in a rotten tomato.
Traduction de Belmont :
« Nous ne parlions pas, simplement nous parquions nos engins à sexer dans le vide réservé aux machines anthropoïdes à mâcher le chewing-gum, au bord d’une oasis d’essence. La nuit tomberait poétiquement sur la scène, comme une décharge empoisonnée de ptomaïne enveloppée dans une tomate pourrie. » (On notera au passage « engin », pour retrouver le masculin.)
De quoi occuper toute une séance. Du coup, on sacrifia Anaïs Nin, qui écrivit et fit écrire à ses amis une œuvre de commande (des nouvelles publiées sous le titre de Delta of Venus: Erotica) Parce qu’un collectionneur d’ouvrages érotiques était prêt à les payer, et que tout ce petit monde avait besoin d’argent — pour le téléphone, le loyer, l’un pour aller chez le dentiste, l’autre pour remplacer le miroir de son studio de danse. All of us needed money, so we pooled our stories. Coup de téléphone de l’agent du commanditaire : The old man is pleased. Concentrate on sex. Leave out the poetry. Commentaire d’’Anaïs Nin : I was sure the old man knew nothing about the beatitudes, ecstasies, dazzling reverberations of sexual encounters. Cut out the poetry was his message.
Pour la sensibilité féminine d’Anaïs Nin aux choses d’Eros, écoutons sa préface :
I had a feeling that Pandora’s box contained the mysteries of woman’s sensuality, so different from man’s and for which man’s language was inadequate. The language of sex had yet to be invented. The language of the senses was yet to be explored.

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