Le Nemours, 23 avril, 13 heures

Siècle 21, n° 14, printemps-été 2009.

Dimanche, vers midi, rien dans la maison, pizzeria fermée, je décide de descendre déjeuner au Nemours. Je veux, comme d’habitude, laisser les touristes à la terrasse et me poser à l’intérieur, à une table aérée, près d’une porte ouverte, mais comme il fait beau, toutes les tables ont été mises dehors, je cherche donc une place en terrasse. Une fois trouvée, je commande : quiche aux brocolis. Pas que j’aime trop les brocolis, mais quiche plus crudités, plus un verre de vin, ça fait un déjeuner. À côté de moi deux dames très dames, habillées en dimanche, perruquées ou tout comme, prennent un café. À la table suivante, ah, ils ont pris la même chose, des quiches, ça confirme que mon choix était le bon. Distraitement, je lève la tête de la quiche vers le mangeur : ça par exemple ! C’est Jospin, Lionel Jospin, de profil, avec ses cheveux blancs, bien reconnaissable. Donc en face, logiquement… Oui, elle est là, Sylviane Agacinski, sa femme. Et avec eux, assis à côté de Jospin, à la petite table ronde, un respectueux jeune homme, pas si jeune en fait, un peu roux, teint coloré, un petit bouc d’une couleur différente, poivre et sel, costume sombre. Un journaliste ? Un critique d’art ? Un écrivain ? En vrai badaud, je regarde, j’écoute : oh, discrètement, à ma façon inimitable : le cou tendu, le regard myope, l’air un peu abruti pour masquer ma curiosité. J’attrape des détails, des bribes de conversation. Tout me paraît précieux, venant de ces « people » — à qui me lie, quoi exactement ? Eh bien le fait que je croise souvent à la SGDL ou à la Maison des écrivains Noëlle Châtelet, la sœur de Lionel, avec sa belle chevelure et son air préraphaélite, elle daigne même me reconnaître et me saluer, maintenant, à force. Et puis surtout Sylviane, la philosophe, elle, ce n’est pas la première fois que je la vois. Quand Jacques Derrida était rentré de Tchécoslovaquie après un bref mais retentissant séjour en prison, nous étions tous allés Gare de l’Est accueillir notre héros vers sept heures du matin, il y a même des photos dans les journaux où l’on m’aperçoit, et on avait pris un café tous ensemble, Marguerite, leur fils Jean, Sylviane et quelques autres. Et puis à Matignon, un jour où on recevait le Tout-Paris culturel, dont moi, flattée, qui faisais du name-dropping avec mon « compère » Jean Guiloineau, elle était là en maîtresse de maison, élégante et belle. Là, je n’avais pas de raison particulière de l’aborder, j’avais juste tourné autour. Une autre fois encore, oui, je me rappelle avec qui j’étais, ça situe ça autour de 95, un autre théâtre, Bobigny, un spectacle de Bob Wilson, elle était avec Lionel et le fils de Sylviane, le jeune Daniel, ils étaient juste derrière nous. Ça restreignait la curiosité, je ne pouvais pas me retourner tout le temps. J’aurais bien voulu, mais je ne pouvais pas.

De côté, à la terrasse d’un café, et moi étant seule, c’était plus facile. Les gens le reconnaissaient-ils ? Certains oui, d’autres non. C’était discret et sympathique, le petit sourire en partant, Ah, je sais qui vous êtes et je vous aime bien, et lui, habitué, évidemment, un petit hochement de tête d’homme politique à ses futurs électeurs, mais rien d’ostentatoire, les gens respectaient son droit à la vie privée : couple qui, après une exposition ou une promenade dominicale, vient se poser pour déjeuner à la terrasse d’un café. Ma voisine, venue remplacer les deux dames, seule elle aussi, a eu en s’installant le petit sursaut de reconnaissance que j’ai bien repéré, puis elle s’est plongée dans son livre, et je n’ai pas pu lui arracher le moindre regard de complicité du genre : Vous avez vu qui est là ?

Sylviane est belle par son élégance bourgeoise : joli port de tête, jolis gestes, coiffure naturelle, à mi-longueur, minceur parfaite. Et puis elle a cet air intelligent qui justement est : pas d’air. Ne fait pas des mines, ne prend pas des poses, ne joue pas à être-regardée. Si elle écoute, elle écoute, si elle parle, elle parle. Quand, après le repas, elle s’est éclipsée un instant, ce qu’ils ont fait tous les trois à tour de rôle, j’ai admiré sa silhouette, son allure. Veste noire courte sur un jean gris anthracite. Bottines noires vernies en faux lézard ou faux crocodile (bon, ça, ça se discute). Bijoux ? Sans doute, mais c’est ce que je n’arrive jamais à remarquer, je ferais un très mauvais témoin en cas de vol de collier. L’avait-elle ou pas ? Ce n’est pas à moi qu’il faut demander. Lui aussi est en jean, veste « de ville » bleu foncé : très sobre. Cravate ? Je dirais que non, et la chemise bleue des énarques. L’invité, lui, a une cravate, il est un peu « engoncé ». Très bien élevé, ne monopolise pas la parole, mais alimente la conversation. Au début, elle se déroule entre lui et Lionel, Sylviane manifeste son intérêt mais prend peu la parole. J’entends des mots comme « Douste ». C’est amusant, dans une conversation dont on ne perçoit que des bribes, on repère mieux les noms propres, qui font sens même isolés, alors que le sens d’une phrase, question, réponse ou développement, se perd dans les explétifs, les hésitations, les mots qui manquent, on ne saisit pas les allusions, les repères, les enjeux, l’argumentation, ce que les linguistes appellent les « implicatures ». C’est d’ailleurs frustrant, quand on croise des gens dans la rue, et qu’ils ne se donnent pas la peine de vous donner la clef. Le temps qu’ils aient dit, Oui, euh, eh ben, c’est ce que je dis, remarque, moi je trouve… c’est pas ça, c’est plutôt que… c’est pas comme ça que… moi j’y croyais pas, non mais c’est pas la première fois, c’est pas la peine de… enfin si on va par là… le but c’est pas… tu sais ce qu’y m’a dit… c’est des drôles de situations… moi si je pouvais… remarque, ce que je dis… on va tout de même pas… on attend le truc, c’est chouette… y m’a appelé… c’est vraiment du boulot, y a pas à faire… tous les jours c’est sympa… y m’a envoyé un mail… alors moi je lui ai dit, non mais c’est vrai, y faudrait quand même pas, c’est pas qu’je… faut pas exagérer… oui mais une fois qu’on a commencé… moi je trouve que c’est un truc infect… Bref ils ont disparu, hors de portée de voix, avant qu’on ait eu le temps de réinventer de quoi il retournait. C’est comme d’entendre une langue étrangère sans arriver à l’identifier, ou voir le titre d’un livre à l’envers dans le métro sans oser s’approcher et se tordre le cou pour le déchiffrer.

Lionel et son invité boivent de la bière, Sylviane de l’eau. Au moment de partir, un repentir, elle s’attarde quelques secondes pour avaler une dernière gorgée, poire pour la soif. Mais avant cela, une fois commandés deux parts de tarte et trois cafés, la conversation tourne à la culture et là, c’est elle qui mène le coche, Lionel se repose, se repose sur elle, lui laisse toutes les initiatives. Elle fait un séminaire avec… c’est sur l’image (ah, c’est peut-être M. J. Mondzain, il faudra que je demande). J’entends le nom de Jean Clair, c’était lui le commissaire de « Mélancolie », et je vais retrouver son nom dans le catalogue de l’exposition Vuillard. La peinture, elle est à son affaire. Quand l’invité s’éloigne un instant, en aparté, Lionel à Sylviane : « Je voulais que tu rencontres ce type… ». Voilà qui est fait. Comment vont-ils se séparer ? Sylviane sort d’une jolie petite trousse en forme de poisson deux trousseaux de clefs. Mais ô surprise, ils se dirigent, derrière la terrasse, vers deux vélos, deux beaux vélos noirs un d’homme, un de femme, et s’activent à les décadenasser. Ensuite, direction le kiosque, moi aussi je dois y aller pour acheter mon Figaro du week-end, pour les mots croisés, donc ayant réglé mon addition, je leur emboîte discrètement le pas. Ils sont toujours avec l’invité, conversation-prélude à la séparation. Ils n’ont pas mon journal, et Lionel de son côté est reparti bredouille, direction l’autre kiosque, celui qui est face au Conseil d’État. Et il achète « mon » Figaro, et le Journal du dimanche. « Qu’est-ce qui est si lourd ? » demande Sylviane (bien sûr, c’est le Figaro). Du coup, j’achète moi aussi le Journal du dimanche, sans résister au petit plaisir de faire une allusion auprès de la marchande, que je connais, sur le fait que, comme Jospin. Finement vu, finement dit. Je découvrirai qu’il y a un article sur un article de Michel Field, des entretiens avec Jospin, c’est ça qu’il voulait voir, sans doute.

Voilà, un couple du dimanche, comme les autres, le temps de traîner, les journaux tout de même, un « must » pour un homme politique. Au moment de quitter la terrasse, il est venu rejoindre sa femme, a posé sa main sur son épaule, et l’a appelée « chérie ». Et moi, anonyme, invisible, vieille dame du quartier. L’air tout de même de celle qui, par-devers elle, pense (et ça se voit) : Oh, je pourrais, si je voulais. Comme elle avait parlé de Nicole Loreaux, j’aurais pu dire : « Vous savez, j’ai participé à un de ses séminaires, et puis je connais Patrick, son mari… » (Mais si par malheur c’était Patrice ? Et si elle lui parle de moi, ayant retenu mon nom, et qui dit qu’il ne sait pas au monde qui je suis ! La honte…) Autre approche, adressée à lui : « Je suis une amie de votre sœur » ? Pas d’une véracité totale, et puis quel intérêt ? Non, je préfère jouer celle qui pourrait si elle voulait, mais qui, par discrétion, respecte le droit de ce couple célèbre de fréquenter incognito des endroits publics. Sûrement, ils apprécient cette attitude. À un moment, quand elle était assise, son regard s’est posé sur moi, par hasard, c’est là que j’ai pris mon air le plus sobre et le plus neutre, du genre : Je pense à tout autre chose.

D’ailleurs personne, pendant l’heure que nous avons « passée ensemble », n’est venu leur adresser la parole. Le petit salut courtois, de connivence, et c’est tout.


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