« On l’adore ce Munch »

Siècle 21, n° 15, automne-hiver 2009.

Le Comte de Monte-Cristo. Mon premier bonheur de cinéma. En deux épisodes, « Edmond Dantès », et « La Vengeance » : de quoi rêver toute la semaine entre les deux. C’était sous l’Occupation, j’avais neuf ans, on passait nos étés à Saint-Germain-en-Laye, parce que c’est là que mon père travaillait, à la mairie :  ça nous permettait de prendre l’air et ça lui évitait de prendre le train pour Paris soir et matin. Par chance, la femme de ménage de mes parents était aussi ouvreuse au cinéma de la ville. Alors le jeudi, avec la permission de ma mère, elle m’emmenait, gratuitement, en matinée. C’est là que j’ai vu ces films en noir et blanc qui ont fait de nous, plus tard, des cinéphiles. Et c’est au cinéma (dans un autre film, sans doute, peut-être Madame Sans-Gêne ?) que je suis tombée amoureuse d’un « air ».   Vraiment amoureuse, le coup de foudre, avec obsession, moments d’extase, nostalgie, apnée, immense mélancolie du manque. L’air en question, c’était le menuet de Boccherini. Je ne connaissais ni « menuet » ni « Boccherini », mais le menuet-de-Boccherini, cela formait un tout, comme les Malheurs-de-Sophie, ou le Général-De-Gaulle. Et pour moi, il n’y avait rien de plus beau au monde.   C’était, dès le premier coup d’archet, le bonheur et la tristesse qui chantaient dans ma tête. Nous n’avions qu’un vieux phonographe à manivelle, et trois disques soixante-dix-huit tours : une rhapsodie hongroise de Liszt, et deux valses de Chopin.  Hérités d’où, allez savoir, car cela ne faisait pas partie des habitudes, ni du budget de la maison d’acheter des disques.  Pourtant, il a bien fallu que je le réentende, ce menuet de Boccherini, pour l’aimer tant, allez savoir comment. 

Dans la maison meublée de la rue de Fourqueux, perchée au-dessus de la rue, il y avait au rez-de-chaussée un piano. Piano droit de maison bourgeoise, pas trop réaccordé mais pas trop faux, dans mon souvenir, et avec le piano ses partitions.  Albums à l’ancienne, reliés, version piano-chant des opéras-comiques ou des opérettes à succès de l’époque (enfin, de l’époque d’avant). Et les jours de chance, notre mère se mettait au piano pour notre plus grand plaisir, à ma sœur et à moi. Elle jouait et déchiffrait encore très bien, malgré toute l’horreur qu’elle professait pour les heures de torture, racontait-elle avec complaisance, passées à travailler son piano, pendant dix ans, sous la férule de sa mère. Je pense qu’elle en rajoutait un peu, ma grand-mère n’était pas madame Fichini, tout de même. Mais, disait ma mère, rien ne la satisfaisait hormis la perfection. Elle-même, ma grand-mère, était de la vieille école où, pour une après-midi de musique de chambre avec trois ou quatre amis, selon les besoins d’une sonate, trio ou quatuor, on saisissait son violon, son alto ou son violoncelle, ou bien on se mettait au piano. C’est ma grand-mère qui, allant à un concert à Paris, à la fin des années vingt, entend jouer une sonate pour piano et dit : « Mais c’est ce que j’entends le voisin du dessus répéter toute la journée… » Renseignement pris, le voisin de l’avenue de Breteuil n’était autre que Serge Prokofiev, qui, comme on sait, n’était pas seulement compositeur, mais également pianiste. Ce qui m’amuse, c’est que les internautes aujourd’hui, entendant sur YouTube la Toccata en ré mineur op.11, disent : Ah, on espère qu’il n’avait pas de voisins…

A Saint-Germain, donc, ma mère ouvrait une partition et chantait, en s’accompagnant au piano, les airs qu’elle connaissait pour avoir été, avec sa propre grand-mère, entendre des opérettes en matinée, elle aussi.  Et c’est ainsi que j’ai découvert — et chanté avec entrain, à ses côtés, La Fille de Madame Angot (« très joli-ie, peu poli-ie, possédant un gros magot, pas bégueu-eule, forte en gueu-eule, telle était Madame Angot » … « Marchande de marée, à la halle aux poissons, elle était adorée, pour cent mille raisons. Jours de fête et diman-anches quand on l’asticotait, Les deux poings sur les han-anches elle se disputait. ») Et aussi Les Cloches de Corneville (« Digue digue digue, digue digue don, sonne sonne sonne donc, joyeux carillon » … « Vive le cid’ de Normandie, rien ne fait danser comme ça, et cette tisane-là, guérit toute maladi-e. » … « Nous avons fait un beau voyage, (bis) Nous arrêtant à tous les pas (bis).   Nous avons rencontré, monsieur l’maire et l’curé, la baronne et sa bonne… le facteur (docteur ?) et sa sœur ») … Oh bonheur, un peu plus tard au lycée, de m’apercevoir que les sœurs aînées de ma meilleure amie, objets de ma fervente admiration, connaissaient-elles aussi, pour des raisons sans doute comparables, ces airs et les chantaient : quelle complicité culturelle !

Si j’y repense, ce devait être assez charmant comme scène, cette très jolie femme vive et coquette de trente ans, Lucile notre mère,  et ses deux petites filles, Zabeth et moi,  habillées de robes d’été trop courtes (de l’été d’avant), six et neuf  ans, devant le piano, chantant des chansons idiotes qui les transportaient d’aise — et les transportaient, tout court, dans un univers qui n’avait plus rien à voir  avec Saint-Germain-en-Laye, la guerre, l’Occupation, les soucis des grandes personnes. Mais il n’y avait personne pour observer la scène, et nous nous en fichions pas mal, notre mère comme nous, du spectacle que nous aurions offert s’il y avait eu un spectateur. 

Il y avait, parmi les partitions piano-et-chant (en français), l’Orphée de Glück, c’était notre morceau de bravoure, nous le réclamions chaque fois. Ni ma sœur ni moi n’oublierons jamais « Quel est l’auda-cilleux, Qui dans ces som-bres lieux, Ose porter- ses pas, Et devant le – trépas, Ne-Fré-Mit-Pas.  Que la peur la- terreur, S’emparent de – son coeur, A l’affreux hur-lement, Du Cerbère é-cumant, Et ru-gi- ssant. » Et lorsque nous « faisions » le chœur des Furies, c’est avec enthousiasme que nous chantions « NON ! » en réponse aux implorations d’Orphée : « Laissez-vous toucher par mes pleurs, Spectres ! — NON ! Larves ! —NON ! Ombres terribles, Soyez sensibles, A l’excès de mes malheurs, Spectres — NON ! Larves — NON ! »  Mais nous aimions bien aussi lorsque notre mère chantait, avant ou après cette horrible caverne, « Cet asile heureux et tranqui-ille par le bonheur est habité, C’est le vivant séjour de la félicité… »

C’est bien plus tard seulement que j’apprendrai, dans mes cours de solfège, ce qu’est une appogiature. Mais je l’ai pratiquée, in vivo, dans Orphée.  Bien plus tard aussi j’apprendrai, par les disques, que le rôle d’Orphée, « ton époux qui t’adore », est tenu par une femme — une chanteuse contralto, en duo avec Eurydice, soprano.  Pour nous, cela allait de soi, puisque c’est notre mère qui chantait tous les rôles, et cela ne nous dérangeait pas le moins du monde. Mais que nous étions dans le vrai de la musique, et de son pouvoir d’émotion, nous ne le soupçonnions pas.  Ce que j’aime, à y repenser, c’est la totale candeur de ces plongées dans le mythe des deux petites filles charmées par leur mère, et leur totale réceptivité. Sans soupçonner non plus que c’était un privilège qui allait nous accompagner une vie entière. Avoir connu Orphée par la voix de sa mère plutôt que par un disque, c’est irremplaçable. On nous l’aurait dit que cela aurait tout gâté, mais il n’y avait personne pour nous le dire. Et notre mère elle-même était dans la nostalgie de sa propre enfance plutôt que dans un rôle d’éducatrice. C’est un rôle qui ne l’a jamais intéressée, elle me l’a très vite confié, auprès de ma ribambelle de frères et sœurs — qu’ils en aient gardé le meilleur souvenir, je n’en donnerais pas ma main à couper.   

Après la Libération, nous sommes rentrés à Paris. Changement de décor. Je suis une grande de douze ans, comme je suis l’aînée, j’ai la chance imméritée d’avoir une chambre à moi toute seule, même si c’est là que se trouvent l’unique téléphone mural de la maison, et la radio familiale (que ma mère déteste, trouve affreuse et n’écoute jamais — raison de son exil dans ma chambre). Il y a aussi un piano droit, relégué là pour les mêmes raisons : peu esthétique, et rappelant de mauvais souvenirs. Elle acceptera de me faire donner quelques leçons et puis, ne supportant pas mes sonatines de Clementi, sous un prétexte quelconque, elle se débarrassera du piano. Le goût de jouer ne me quittera pas pour autant, ni la culpabilité de faire subir à autrui mes tâtonnements d’éternelle débutante. Je ne peux jouer que si je suis complètement seule et à ce moment-là, s’il y a un piano, j’ai une envie quasi compulsive de jouer. De déchiffrer mal et lentement quelques airs « à ma portée ». Oui je sais déchiffrer, je connais bien mon solfège, une partition, ça me « parle », mais je suis vite intimidée par trop d’altérations à la clef, et trop de triples croches, et trop de notes qui grimpent au-dessus de la portée ou au contraire s’enfoncent dans les basses où il faut calculer leur valeur deux par deux, du connu à l’inconnu — la, fa, ré, si : ça ralentit, forcément !… Pour Chopin, c’est fatal. Restent les Schubert, les Bach, les Beethoven ou les Mozart des anthologies pour apprentis pianistes. Je collectionne les « Méthodes ».  Et je n’ai pas de mémoire, ou plutôt, je ne fais pas confiance à ma mémoire. On m’a bien expliqué qu’il y avait une mémoire des doigts — je devrais le savoir puisque je suis experte pour taper sur le clavier de la machine à écrire ou de l’ordinateur sans regarder les touches — mais pour le piano, je n’ose pas y croire. C’est la corde raide, un regard vers le sol, et je suis perdue. C’est comme ces images qui, lorsqu’on regarde à travers elles, l’œil fixe, vous apparaissent en trois dimensions. Un clignement de l’œil, par inadvertance, et la magie cesse d’opérer.  

Ma mère avait appris à faire des chapeaux comme « dérivatif », j’avais appris le mot à cette occasion, après la mort accidentelle de sa petite fille de deux ans.  Elle avait suivi des cours, et puis elle avait monté un atelier à domicile, elle avait deux ou trois aides, comment disait-on ? Pas des apprenties, pas des ouvrières, pas des assistantes. Des « arpètes », c’était pour rire.  La plupart du temps, c’était simplement des amies, gagnées par son enthousiasme, contentes de sortir de chez elles, de passer des après-midis d’ouvroir en bonne compagnie, et peut-être d’arrondir leurs fins de mois. Cet artisanat avait un côté ludique, et même artistique, on « créait » des modèles uniques, originaux, ma mère y mettait un talent de décoratrice — décoratrice de têtes.  L’atelier était animé, mais sans stress.  On savait que l’après-midi, à partir de deux heures, une pièce de l’appartement (la chambre de ma sœur), plus la salle à manger lorsqu’il venait des clientes, était réquisitionnée.  Mais cela n’empiétait pas, curieusement, sur notre vie domestique. On ne venait pas dans ma chambre. La vie-des-enfants, aussi, dans leur chambre, suivait son cours, personne ne gênait personne. On se saluait dans l’entrée, et après cela, chacun pour soi. Notre mère toujours affairée, alors que ce soit à cela ou à autre chose… En un sens, elle était cantonnée dans l’atelier, cela nous donnait plutôt plus d’espace vital. Et je n’ai pas le souvenir d’Alice, ou Ghislaine, ou Marie-Rose s’aventurant jusqu’à la cuisine pour se faire, par exemple, une tasse de thé. J’étais là en observatrice : de ma chambre j’entendais les voix, à travers la cloison, pas moyen de faire autrement. J’aimais distinguer les timbres des voix, parfois j’écoutais les conversations, mais il fallait prêter l’oreille, sinon c’était un « fond » qui ne m’empêchait pas de faire une version latine.  D’ailleurs ces bavardages pendant l’ouvrage n’avaient rien d’impudique ni de secret. Ghislaine et Marie-Rose avaient des noms à particule, et en famille, le soir, on s’amusait de ce qui nous apparaissait comme leur snobisme, de la formule récurrente : « Elle est née quoi ? »  Tout de même, quand j’apprenais que Georges, le mari de Marie-Rose, un bellâtre coureur, « se promenait à poil dans l’appartement », je savais que cela choquait ma mère comme cela me choquait moi. 

Une fois par an, c’était le grand jour, on présentait la collection, on avait donné des noms aux chapeaux (je me souviens de « Paddock »), et on défilait, façon mannequins, devant les clientes invitées pour l’occasion. Nous, les enfants, on observait tout ça des coulisses. 

Où entreposait-on les fournitures ?  Qui les achetait ? Comment partageait-on les tâches, les profits ? Ma mère payait-elle un salaire à ses employées ? J’ai l’impression que tout cela se passait de la façon la plus informelle. Et pourtant, ma mère devait être une patronne efficace, car jamais je n’ai perçu la moindre discussion, le moindre conflit. Elle qui était si « nerveuse » et facilement « à bout de nerfs », comme mère, la gifle et les cris toujours prêts à jaillir, avec les « J’en pleurerais ! » qui nous douchaient sur place : eh bien, dans sa vie professionnelle, là, sous le même toit, elle était calme et charmante : enjouée. Un jour, récemment, je lui ai demandé (mais je connaissais la réponse) : « Tu les déclarais ? » La formule même n’avait aucun sens. « Alors comment les payais-tu ? » — « Oh, quand on touchait de l’argent, je leur en donnais » …

Souvenir. De temps en temps, l’arpète, c’est moi, on m’envoie par le métro dans le quartier du Quatre-Septembre chercher une commande dans une boutique de demi-gros.  C’est là, rue de Choiseul, rue Rambuteau ou rue de Turbigo, qu’on trouvait les grandes merceries qui avaient pour principale clientèle les costumiers des théâtres de boulevard. Elles fournissaient les voilettes, les sparteries, les formes en bois, les fers à coquer, les calottes et les coiffes, la paille à canotiers, les feutres taupés ou non. Et je reviens avec du gros-grain, de l’apprêt, du laiton, des plumes d’autruche ou des fleurs artificielles. Selon la commande, des violettes en feuillage, des touffes de roses, du lilas en lierre. Des grappes de cerises. Il en existe encore une ou deux, rue de Choiseul, de ces grandes merceries à l’ancienne, où l’on peut se fournir en rubans ou en boutons. Des curiosités, des reliques. 

Ma mère a en permanence les doigts noircis par les feutres qu’on détire, à la pattemouille, sur des formes. Plus tard, quand, jeune veuve courageuse, avec la même ardeur, elle deviendra antiquaire, ce sera le brou de noix qui, indélébile, tachera ses mains.  Décaper les meubles laissera aussi des traces, mais cela n’altérera en rien sa coquetterie de femme élégante. Des années plus tard, son nouveau mari, mon oncle, trouvera la formule, qui s’applique aussi à la jardinière, à la cuisinière du monde bourgeois désargenté : « des mains de châtelaine ». 

 Pour l’heure, ma préférée des modistes d’occasion s’appelle Violette, elle est grande avec un grand nez, une belle voix, elle est suisse et protestante, et j’adore les protestants (puisque je l’adore, elle). Quand elle raconte (dans la pièce d’à côté) que leur tortue s’appelait Sophie Bugatti, je trouve cela original et charmant, mais sans comprendre pourquoi c’est censé être drôle. Jamais entendu le nom « Bugatti ». Elle a un fiancé qui a été prisonnier pendant la guerre, elle va l’épouser, je serai demoiselle d’honneur, quelle humiliation, je suis trop grande pour ces singeries. Et voilà qu’un soir de l’hiver 1945, elle va aller directement au Théâtre des Champs-Elysées en sortant de la maison, de l’avenue Bosquet, il n’y a que la Seine à traverser — pour un concert. Elle a deux billets et, à la fin de l’après-midi (quelqu’un s’est décommandé ?), elle demande à ma mère si je peux l’accompagner. On ne peut pas imaginer plus inattendu, aussi providentiel qu’inattendu. Comme ça, à l’improviste, une femme que j’adore, et je vais sortir le soir seule avec elle, comme une grande – mais oui bien sûr, elle me raccompagnera. J’ai des parents gentils, ils ne me priveraient pas de cette joie. Je crois qu’on l’imagine mal, cette joie, elle est complète, rayonnante, bondissante, en même temps elle serre le cœur, je n’ose pas y croire, pourvu qu’il n’y ait pas d’ici ce soir un tremblement de terre, une alerte, le retour du fiancé. Et puis il n’est pas question de trop la montrer, il faut jouer les blasées : bon, un concert, on ne va pas avouer que c’est le premier. D’ailleurs j’ai été au théâtre, déjà, je suis une petite fille parisienne et bourgeoise, abonnée au Français. Mais un concert, c’est autre chose.  Le chef d’orchestre est Charles Munch dont elle semble faire grand cas, c’est la première fois que j’entends son nom.  Il y a un lien avec Strasbourg, la Libération de Strasbourg, je crois comprendre que c’est une célébration « historique », et qu’on célèbre le chef, grand résistant, autant que le programme. Un programme dont je retiens aujourd’hui le grand moment pour moi : deux des Concertos brandebourgeois de Bach.  Le troisième et le cinquième peut-être.  Une découverte éblouie. Violette est dans l’attention fervente des mélomanes, parfois elle ferme les yeux, et quand elle me parle, au milieu des applaudissements, c’est pour me dire : « On l’adore, ce Munch ».  Formule que je retiens comme une prière.  Hosanna in Excelsis.  Deo gratias

A quelques jours de là, je repère sur le programme de la radio (je suis la seule à écouter la radio, dans cette maison), que justement, par une coïncidence qui me paraît incroyable, un signe du destin, on va jouer un des Concertos brandebourgeois, j’ai noté l’heure, je me fais une fête. Mais voilà, voilà, que c’est l’heure du dîner, et on m’appelle avant que le concert ait commencé. Je suis une petite fille obéissante, en plus il y a un invité. Alors je vais m’asseoir, et je pleure tout doucement. La chance d’une vie entière, et je la manque. On s’enquiert, et, comme je l’ai dit, j’ai des parents gentils, on m’autorise à sortir de table et à aller les écouter, mes fameux Brandebourgeois. Eux savent qu’il y aura bien d’autres, tant d’autres occasions de les entendre encore et encore, mais moi je ne le sais pas. Comme je ne sais pas — mais cela, personne ne le sait — que l’invité, le frère de mon père, deviendra un jour le second mari de ma mère…

Bref épilogue Da Capo : retour à l’opérette.  Cette fois c’est la naissance d’encore un petit frère — le dernier.  Ma mère a décidé d’accoucher à domicile, alors pendant une semaine, semaine bénie, on nous expédie ma sœur et moi, après le dîner, à cinq minutes de là, dormir chez notre tante chérie, Douce, une artiste qui fréquente des artistes. Des peintres, des musiciens, tous les soirs c’est fête chez elle, nous sommes aux anges. (Des années plus tard j’apprendrai par ma cousine qu’on les avait de leur côté expédiés chez leur grand-mère, son frère et elle, pour nous laisser la place ! Je crois qu’elle nous en voulait encore).  Il y a là un ami compositeur, il s’appelle Claude Pingault, et avec Jean Nohain ils ont écrit une opérette (on préfère désormais dire « comédie musicale », comme les Américains), Plume au vent.  Il se met au piano, il chante, tout le monde chante, et c’est reparti pour les chansons idiotes qu’on sait encore par cœur, Zabeth et moi : « La bonne soupe aux choux, Avec des pommes de terre, Il n’y a que chez nous que l’on sait bien la faire… », « Pour la pharmacie je n’étais pas fait, Pour la pharmacie et tous ses soucis, J’ai l’air d’un crouton de vieux pain rassis, Assis, Ici… » … « Et ouf on respire, Et ouf ça va mieux, Et ouf on peut dire, Que l’on est vraiment heureux… »

Je n’ai bien entendu jamais vu le spectacle qui, m’a-t-on dit, avait eu un certain succès. Mais un jour, rentrant d’Angleterre, la radio de la voiture l’a soudain jouée, cette opérette. Près de cinquante ans avaient passé, est-ce croyable ? C’était hier. 


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