La Quinzaine littéraire, n° 221, 16-30 novembre 1975.
Article de Simone Benmussa et Marie-Claire Pasquier
Lear : traduction de Simone Benmussa et Marie-Claire Pasquier – Editions Christian Bourgois
Mise en scène de Patrice Chéreau (T.N.P. – Odéon)
La pièce d’Edward Bond, Lear, est bâtie non sur l’ambiguïté mais sur la multiplicité des niveaux : ce qui est surface doit être traversé. C’est au fond de la cruauté — une autopsie — que se loge la tendresse la plus éblouie ; c’est au travers d’un vieux tyran déchu qu’on trouve l’enfant ; c’est au fond de l’avilissement — viol — que Cordélia trouve la force. Cordélia prend la tête de la rébellion pour qu’enfin tout change, pour faire cette révolution que les autres n’ont fait que rêver : elle dit la libération et fait reconstruire le mur, elle dit la haine, mais ses gestes et ses regards disent la douceur. Le fou est celui qui, dans sa divagation, son errance, découvre le savoir. Lear aveugle, comme avant lui le devin Tirésias, et le Gloucester de Shakespeare, voit enfin clair. Gloucester disait déjà : « Je trébuchais quand j’y voyais. »
La véhémence de Lear habitée par ce qu’il ne peut communiquer autrement que par métaphore, a pour double un fantôme grelottant, chaque jour plus maigre, qui ne sait qu’observer avec terreur, en son corps, des métamorphoses imprévisibles. Le passé le plus ancestral et le plus aboli, du monarque destitué, rejoint ainsi cet hors-du-temps qu’est le fantôme, et tous deux réinventent, au milieu de l’errance ou de l’emprisonnement, des sentiments bannis comme la tendresse.
Le pouvoir se prend et se perd. Bond fait aussi passer ce mouvement par les langages. La parole est la situation où chacun se trouve à chaque moment par rapport au pouvoir. Mais ce serait vite et mal vu de croire que la pièce se limite au message simpliste d’un pessimisme sceptique selon lequel la structure d’oppression se reconstitue dès que le pouvoir est renversé et qu’un autre pouvoir prend sa place. Il est vrai qu’il y a dans la pièce, avec Bodice et Fontanelle, les deux filles de Lear, un ballet mécanique où la symétrie tourne en dérision les paroles et les gestes, transformant tout projet en parodie, toute action en parade bouffonne. Il est vrai que les horreurs-de-la-guerre sont la couleur et le bruit de la pièce. Mais le mur se fait et se défait, à chaque oppression répond un mouvement de révolte. Ce que Bond donne à voir, et à sentir, c’est, en même temps que l’erreur bornée, le lyrisme clairvoyant, en même temps que la menace et la peur, l’élan de confiance, et la mémoire du fond des siècles, la mémoire du mythe, en face de ceux qui sans cesse s’efforcent d’effacer le passé. Dans la mise en scène comme dans le texte, ce qui est le plus contrôlé est aussi ce qui est le plus involontaire. Moments d’évidence qui nous interdisent de traduire en termes immédiatement politiques ou psychologiques ou esthétiques tout cet enfoui manifesté.

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