Combat, 21 avril 1974. Reproduit dans Théâtre/public, n°48, novembre-décembre 1982.
Le délire veut dire l’identité des doubles,
la nullité de toutes les différences.
René Girard
Deux sœurs qui ne sont pas sœurs, c’est la mise en scène du Double. D’où le caractère d’inquiétante étrangeté (le Unheimliche de Freud) du récit. Les trois séquences qui le composent sont construites selon une rhétorique du faux redoublement, de la répétition illusoire, c’est-à-dire du reflet. Le titre donne la clef, au sens musical : les deux dames qui entrent et sortent, plus ou moins précipitamment, de l’auto à deux places, sont deux fausses jumelles, deux fausses siamoises. En position narcissique l’une par rapport à l’autre, elles sont si étroitement assujetties l’une à l’autre qu’il peut être écrit, contre toute vraisemblance, que dans la deuxième séquence elles « laissent tomber un petit paquet ». Quelle main, accompagnée par le symétrique d’elle-même dans le miroir ?
Le Dragon-sphinx de la rue du Dragon ne garantit pas le nombre ni l’identité des protagonistes, et l’étrange « Bureau de placement » qui constitue la toile de fond semble n’être là que pour aiguiller la distribution des rôles. « Un jeune homme », absent de la deuxième séquence et devenu « le jeune homme » dans la troisième, semble être unique malgré — ou grâce à — son indétermination. Les deux voitures à deux places vues dans deux rues différentes ont toutes chances d’être la même voiture. En revanche qui nous oblige à croire, malgré cette différence d’âge qu’on nous tend comme un leurre, que les deux blanchisseuses, chacune dans sa rue, ne sont pas la même blanchisseuse ? Le paquet de linge, lui, est identique — ou à s’y méprendre ? — et l’apparition de la deuxième blanchisseuse ne peut que provoquer, d’où que vienne le regard — dames en auto, jeune femme du prix de beauté, dragon, lecteur — une illusion de fausse reconnaissance, Les deux caniches blancs redoublent sur le plan de l’image, de la reproduction photographique, à la fois les deux sœurs qui ne sont pas sœurs, les deux blanchisseuses, et les deux paquets de linge. Quant à l’étonnante figure d’opéra muet qui, en gestes excessifs, traverse la scène comme sur un praticable, tout empêchée par la dignité un peu ridicule de sa coiffure, elle est pure expressivité à deux faces, Jean-qui-pleure et Jean-qui-rit, elle est à elle-même son propre double.
La jouissance trouble qu’il y a à voir le même reproduire le même est illustrée doublement, non seulement dans l’agencement formel des énigmes et correspondances du récit, mais aussi, dans son contenu, par le sentiment qui anime la blanchisseuse double lorsqu’elle contemple le caniche double de la photographie : « ardeur » la première fois, « plaisir et excitation » la seconde : on peut rêver sur le « mais c’est tout » qui accompagne les deux termes. On peut rêver aussi sur le fait que les deux dames, devant la même image, sont « pleines d’admiration » : jouissance sublimée que le choix de la catachrèse révèle être tout aussi comblante.
Scénographie parabolique, théâtre de situations qui, comme le jeune Brecht, expérimente avec l’ellipse des motivations. Récit tout en blanc et en noir, le double ayant tué l’ombre. Dramaturgie essentiellement cinématographique où les déplacements « à plat » donnent l’illusion de profondeur, où la narratrice s’efface et donne à voir les sentiments : l’élan est précipitation, la déception est chute, la lâcheté est fuite. L’épilogue que constitue la troisième séquence s’évertue, en bonne dialectique, à brouiller le jeu du reflet. A tout couple vient s’adjoindre un tiers. Les deux caniches de la photo ont engendré un vrai caniche blanc, qui occupe avec les deux dames la voiture à deux places. Rassemblés pour le finale, les autres protagonistes sont « tous les trois alors ensemble ». Ultime citation du double, le « petit paquet », rappel en miniature du paquet de linge, se trouve à la fois tenu à la main par la jeune femme du prix de beauté et dans la bouche du caniche : résolution énigmatique d’un énoncé limpide.
Deux sœurs qui ne sont pas sœurs
de Gertrude Stein
Première séquence
Au coin d‘une rue d’un boulevard extérieur de Paris une blanchisseuse d’un certain âge avec un paquet de linge qu’elle était en train de livrer, s’arrête pour prendre dans ses mains et regarder la photo de deux caniches blancs et elle la regarde avec ardeur. Une automobile de deux places stationnait le long du trottoir. Tout à coup, deux dames en descendent et se précipitent sur la blanchisseuse en demandant à voir la photo. Elle la fait voir et les deux dames sont pleines d’admiration jusqu’au moment où une jeune femme qui est coiffée comme si elle venait d’avoir un prix au concours de beauté et après s’être égarée dans la rue, passe et à ce moment voit l’auto vide, se dépêche d’entrer et se met à pleurer. A ce moment les deux dames entrent dans l’auto et jettent la jeune femme dehors. Elle tombe contre la blanchisseuse qui commence à la questionner, et l’auto conduite par les deux dames part, et tout à coup la blanchisseuse voit qu’elle n’a plus sa photo. Elle voit un jeune homme et elle lui raconte tout de suite l’histoire.
Deuxième séquence
Quelques heures plus tard, devant un bureau de placement rue du Dragon, il y a une autre blanchisseuse plus jeune avec son paquet de linge. La voiture des deux dames approche, s’arrête, et les deux dames descendent et font voir à la blanchisseuse la photo des deux caniches blancs. Elle regarde avec plaisir et excitation, mais c’est tout. Juste à ce moment la jeune femme du prix de beauté approche pousse un cri de joie et se précipite vers la voiture. Les deux dames entrent dans leur auto et, en entrant, laissent tomber un petit paquet, mais toujours elles sont en possession de la photo et elles précipitamment.
Troisième séquence
Le surlendemain la première blanchisseuse est toujours dans sa rue avec son paquet de linge et elle voit la jeune femme du prix de beauté approcher avec un petit paquet à la main. Et en même temps elle voit le jeune homme. Ils sont tous les trois alors ensemble et tout à coup elle passe, l’auto, avec les deux dames et il y a avec elle un vrai caniche blanc et dans la bouche du caniche est un petit paquet. Les trois sur le trottoir les regardent passer et n’y comprennent rien.

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