Prix Maurice-Edgar Coindreau, 2006
Je suis bien contente qu’on m’ait demandé à moi de présenter le lauréat de cette année, Marc Amfreville. Bien contente parce c’est quelqu’un que j’aime beaucoup, comme personne, comme ami et comme traducteur. Nous sommes tous les deux « américanistes », c’est un lien : un lien culturel, et un lien de sensibilité. Ce n’est pas ici le lieu de parler de son parcours universitaire, même si je ne peux pas m’empêcher de glisser que j’ai été, parmi d’autres, sa « mandarine » puisque j’ai participé à son jury d‘habilitation, il y a six ans. Et il me paraît important de préciser que c’est au départ un poulain de Michel Gresset (poulain, mandarine, je fais ce que je ne manque pas de reprocher aux autres, je mélange les métaphores). Michel Gresset, dont on ne dira jamais assez que ce prix Maurice-Edgar Coindreau, qui nous réunit aujourd’hui, lui doit tout. C’est au départ son idée, son initiative, et c’est lui qui en a mené à bien la réalisation. Le prix lui survit, qu’il en soit remercié et que ce soit une occasion entre tant d’autres de penser à lui. Nous sommes ici comme un petit club des amis de Michel Gresset. Certains, dont je suis, comme Marie-Claude Peugeot, par exemple, sont de sa génération, d’autres, comme Marc, de la génération qui nous succède (sans bien sûr jamais nous remplacer).
Marc fait partie de ces traducteurs, plus nombreux qu’on ne croit, qui ont « leur » écrivain. Michel Gresset avait Faulkner, Sylvère Monod avait Dickens, Philippe Jaworski Melville. Jaworski dont on parle beaucoup en ce moment grâce à cette magnifique Pléiade à laquelle Marc a collaboré, Melville. Moi, plus modestement, Gertrude Stein. C’est un rapport d’allégeance, d’admiration fidèle pour un écrivain, que tous les traducteurs qui s’atttachent à un auteur peuvent comprendre.
Voyez Claire Cayron avec Miguel Torga, ou Pascale Delpech avec Danilo Kis. Voyez Georges-Arthur Goldschmidt pendant des années avec Peter Handke, Patrick Quillier avec Pessoa, Jean-Michel Déprats avec Shakespeare.
L’écrivain de Marc, c’est quelqu’un de moins connu, un écrivain gothique américain, Charles Brockden Brown, qui a été jusqu’ici traduit en français par Liliane Abensour et Françoise Charras, mais dont Marc aussi prépare une traduction, celle du roman Ormond, qui date de 1799. Sur Charles Brockden Brown, Marc Amfreville a écrit un joli livre dans la collection hélas disparue de Marc Chénetier « Voix américaines ». Et à la journée de printemps d’ATLAS sur « Traduire le double » en 2004, on avait beaucoup apprécié l’atelier qu’il avait animé sur « autoscopie et somnambulisme dans Edgar Huntly de Brocken Brown ».
Les premières traductions de Marc remontent à 1987 — les quatre premières sont en collaboration avec Anne Wicke : je trouve toujours que c’est bon signe d’avoir pu faire plusieurs traductions en collaboration avec la même personne, ça prouve qu’on ne s’est pas écharpé (c’est comme plusieurs livres chez le même éditeur, ça prouve qu’il est content de vous, et qu’il vous traite convenablement).
Marc a donc commencé à traduire il y a une vingtaine d’années mais c’est surtout depuis 2000 que la fièvre traductrice s’est saisie de lui : deux ou trois livres par an depuis 2001 : chez Bourgois, chez Rivages, Albin Michel ou au Cherche-Midi. Parmi les auteurs traduits, anglais ou américains, Rick Moody, Tibor Fischer (Voyage au bout de ma chambre), Jayne Anne Phillips (Traits d’union). Plus récemment Monique Truong (Le Livre du sel) et Lee Gowan (Jusqu’au bout du ciel) (en anglais, The Last Cowboy).
J’ai lu de près certaines de ses traductions pour des fiches de lecture pour le CNL, naturellement j’ai un devoir de réserve, je ne peux pas en faire état, mais j’ai tout de même été conquise par ce que j’aime bien appeler la fidélité inventive du traducteur. Quand on comprend très bien ce qu’on lit, qu’on saisit très bien dans quel esprit ça été écrit. Si en plus l’auteur a un rapport joueur avec l’écriture — et avec ses éventuels lecteurs, on peut se permettre pas des libertés, mais une plus grande liberté qui n’entame pas la fidélité. Voir les différentes traductions d’Alice, voir Aline Schulman avec Cervantès, voir la récente traduction collective d’Ulysse, voir la toute récente traduction de Sterne, Tristram Shandy, par Guy Jouvet.
Sans violer le secret des fiches de lecture, j’ai le droit de citer ! et je citerai deux ou trois solutions qui m’ont charmée par leur justesse, leur élégance et quelquefois leur drôlerie. On lit par exemple en anglais, à propos de l’océan : « for me, it was alive and belligerent ». Marc traduit par « Pour moi, c’était une force vive et guerrière ». Tout y est, c’est parfait et pas si simple à trouver, l’astuce c’est d’avoir mis « une force ». Du coup « vive », meilleure que « vivante » et « guerrière », plus alerte au féminin. Autre exemple, parfait aussi dans le contexte. « It didn’t work. » « Compte là-dessus. » Ou encore : « I was no good at husbanding » traduit par « Le rôle de mari m’allait comme un tablier à une vache » (on pourra trouver discutable, moi j’adore, surtout que la tournure anglaise elle-même est hardie, puisque le verbe to husband existe mais pas dans ce sens-là.) Dernier exemple : « To avoid false sentimentalities » : « Pas la peine de sortir les violons ! ». Ce sont des traductions, on le comprend bien, qui ne sont pas « réversibles ». Mais quand les écrivains se traduisent eux-mêmes — prenons l’exemple de Beckett, bien souvent ce n’est pas réversible non plus. Le lecteur n’aura pas cette position de cuistre de comparer à chaque instant (comme le font trop souvent nos correcteurs) l’original et la traduction, il rira d’aise, tout simplement.
Tout comme je ris d’aise à l’idée du plaisir que cela va faire à Marc de recevoir son prix.

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