À l’emplacement du quartier de cavalerie de l’ancienne caserne Dupleix, dans le XVe arrondissement, un nouvel ensemble résidentiel fait place en son cœur à une Allée Marguerite Yourcenar, « écrivain (1903-1987), première femme élue à l’Académie Française en 1980 ». Cette allée est bien discrète puisqu’on n’y accède que par un zigzag, soit à partir de la rue Desaix, soit de la place Dupleix. Entre un héros de l’Empire et un administrateur colonialiste des Indes, Yourcenar trouverait sans doute de meilleure compagnie Alfred Sauvy et Georges Dumézil qui ont droit également à leur allée dans le voisinage immédiat, aux abords d’un petit jardin public. Cette allée est bien courte aussi, au regard d’une œuvre dont on connaît trop mal l’étendue : poèmes, essais, pièces de théâtre, romans — parmi lesquels ces monuments que sont Mémoires d’Hadrien (1951) et L’Œuvre au noir (1968).
Le XVe arrondissement se rachète en dédiant à Marguerite Yourcenar la future médiathèque de la rue d’Alleray (2006), parfait hommage à une femme qui ne fréquenta pas l’école, mais aima les bibliothèques. Cette Française née en Belgique, et dont les cendres reposent non loin de sa résidence de l’île des Monts Déserts, sur la côte américaine du Maine, fut une vraie nomade et une Parisienne d’occasion. On lui a reproché parfois, injustement, de dédaigner la France. Il est vrai qu’elle n’eut jamais de domicile parisien, à moins de compter comme tels ses hôtels favoris, l’hôtel Wagram d’abord, puis l’hôtel St James et d’Albany. Si elle eut une résidence fixe aux Etats-Unis, ce fut un peu parce que son départ en octobre 1939 pour une visite à son amie Grace Frick la jeta dans un exil forcé, alors qu’elle avait déjà une œuvre derrière elle. Elle émergea du « désespoir d’un écrivain qui n’écrit pas » grâce à la composition de Mémoires d’Hadrien, le roman qui la ramena à Paris en 1951.
Parisienne d’occasion, elle l’avait été dès son enfance, suivant son père qui l’élevait seul depuis la mort de la mère, et qui aimait à dire « On s’en fout, on n’est pas d’ici, on s’en va demain ». Années lumineuses dans le souvenir de Marguerite que celles où père et fille résidaient avenue d’Antin. En compagnie de la gouvernante « roide et sèche » chargée de lui montrer les endroits importants, l’enfant fait une expérience initiatique. « Surtout, je suis allée dans les musées… il y avait le Louvre, il y avait Cluny, les souterrains du musée de Cluny, le palais des Thermes. Pour moi, il y avait le commencement du grand rêve de l’histoire. » Dans l’âge mûr, et jusque dans la vieillesse, elle évoque ces premières rencontres avec les traces du passé sur un ton de ferveur presque religieuse. « De la neuvième à la onzième année, quelque chose d’à la fois abstrait et divinement charnel déteignit sur moi : le goût de la couleur et des formes, la nudité grecque, le plaisir et la gloire de vivre. » (Quoi l’éternité)
Un certain nomadisme, qui l’a menée de musées en musées et de ruines en ruines, d’Italie en Grèce, est peut-être né dans ces grands lieux de culture aimés per une petite fille plutôt solitaire, et magnifiés ensuite dans toute l’œuvre. Elle regarde la ville intensément, d’un regard nourri de lectures, comme elle regardera plus tard d’autres lieux où le temps se replie sur lui-même. « Paris vu de la sorte met l’enfant de plain-pied avec des siècles fondus les uns dans les autres : la place de la Concorde est contemporaine à la fois de Ramsès II et de la Révolution. »
Après une adolescence de vagabondage à travers l’Europe, Paris pour la jeune femme des années trente a un tout autre visage. Elle y publie ses premiers livres. Peu après la mort de son père, elle se souvient du jour de 1929 où elle touche sa première avance pour Alexis ou le traité du vain combat : « J’ai marché à pied, de la rue Froidevaux, si je ne me trompe, jusqu’à la place Vendôme, jouissant de Paris, me disant : “Ce n’est qu’un petit livre, on ne sait pas ce qu’il deviendra, mais tout de même, me voilà maintenant parmi les écrivains français, il y a toute une foule avec moi” ».
Puis en 1930, c’est la rencontre avec un jeune lecteur de Grasset, André Fraigneau. On ne saura avec certitude qu’après la mort de Yourcenar que c’est lui l’Hermès dédicataire de Feux (1936), ce livre brillant d’un amour fou et malheureux. Certaines pages font entrevoir une jeune femme égarée de douleur hantant les bars, « bête fatiguée » qui traîne dans Paris aux petites heures, alors que « les rats rongent dans les poubelles les restes du jour mort ». Période très féconde malgré tout (Denier du rêve en 1944, Les Songes et les sorts et Nouvelles orientales en 1938, Le Coup de grâce en 1939). Il faudra de longues périodes de navigation en Grèce, et l’écriture, toujours l’écriture, puis sans doute la rencontre avec Grace Frick en 1937 pour que s’apaise la crise passionnelle.
À son premier retour en 1951 après onze ans d’absence, Marguerite Yourcenar n’a pas grand-chose à dire de la capitale, sinon que Paris est toujours beau, comme elle le répète dans sa correspondance. Revenue sur la scène littéraire, elle fait de fréquents va-et-vient entre Petite Plaisance, sa maison du Maine, et l’Europe. Paris n’est plus qu’une escale pour celle qui suit l’injonction du héros de L’Œuvre au noir, ce Zénon de la Renaissance, esprit trop libre pour ne pas être condamné par les puissances du siècle « Qui serait assez insensé pour mourir sans avoir fait le tour de sa prison ? » Elle voyage de plus en plus et de plus en plus loin. L’événement le plus médiatique de sa vie, son intronisation à l’Académie Française en 1981 sera paradoxalement le signal de son éloignement progressif de Paris.
L’empereur Hadrien aimait les inscriptions votives latines, « ces quelques mots gravés sur la pierre [qui] résument avec une majesté impersonnelle tout ce que le monde a besoin de savoir de nous. » Souhaitons que cette plaque d’émail bleu avec ses lettres blanches conduise la curiosité du passant au-delà de l’allée Marguerite Yourcenar jusqu’à ses livres.

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