Un tramway nommé désir (1947), La Rose tatouée (1951), La Chatte sur un toit brûlant (1955), Doux oiseau de jeunesse (1959), La Nuit de l’iguane (1961). Hors-scène, Tennessee Williams apporte le plus grand soin aux titres qu’il donne à ses pièces. Ce sont des petites capsules qui en recèlent le sens dramatique et poétique (indissociables) sans en éventer pour autant le mystère. Cela commence, exemplairement, dès 1945, avec La Ménagerie de verre, oxymore qui se révélera d’une rigoureuse exactitude, mais on ne saurait le comprendre avant de savoir que Laura, l’héroïne, fait collection, dans sa chambre, de fragiles petites figurines animales. Laura, si fragile elle-même, semble faire partie de sa collection. Elle est « comme un morceau de verre translucide touché par la lumière et qui en tire un éclat éphémère ». Coupée de la réalité par son infirmité, elle est une licorne minuscule posée sur une étagère : figure légendaire, émergeant d’un lointain passé, d’un monde disparu.
Williams soigne jusqu’au rythme de ses titres, voués à l’oralité de la « réclame », c’est plus sensible encore dans l’original : Cat on a Hot Tin Roof, avec sa succession de monosyllabes, imite la démarche saccadée de la chatte qui se brûle les pattes sur le toit de tôle chauffé à blanc. Sweet Bird of Youth, lent puis rapide, pourrait être le début d’un poème ou d’une chanson. Quant à Soudain l’été dernier (Suddenly Last Summer), ce titre est plutôt un fragment de récit, il pourrait être l’entame d’une fable. Mais surtout, comme le monologue classique, il élargit l’horizon du hic et nunc du théâtre : le drame a déjà eu lieu, il ne peut être que relaté, malgré la censure qui voudrait l’interdire.
On remarquera, dès les titres, la prédominance de la métaphore animale, qui sera une constante de l’imaginaire poétique de Williams : ménagerie, chatte, ou oiseau. Cette animalité sous-jacente, omniprésente, renforce l’intemporalité du théâtre, primordiale pour Tennessee Williams, afin de tenter de surmonter le pouvoir destructeur du temps, qui le hante. Le théâtre sera le lieu du temps arrêté. « Ah, si seulement on pouvait tenir à distance l’intrusion dévastatrice du temps ! » : c’est là son souhait constant – et constamment contrarié.
Dans Un tramway nommé Désir Tennessee Williams décrit ses personnages. Blanche, tout habillée de blanc, à l’allure hésitante « a quelque chose qui fait penser à un papillon de nuit » (dans l’original : « a moth »). Par contraste, l’image de base de Stanley est celle d’un « oiseau mâle au riche plumage ». Dans La Nuit de iguane, l’iguane, sorte de gros lézard exotique, est capturé par des gamins mexicains surexcités et attaché à une corde. De son côté le héros, Shannon, va délivrer l’iguane, mais se trouver pris au piège lui aussi, lui pourtant épris de liberté jusque à la transgression : attaché dans un hamac avant d’être délivré par la douce Hannah.
Car le monde est une jungle, et le théâtre, à sa manière, va le dévoiler, dans toute sa cruauté. En 1959, dans sa présentation de Doux oiseau de jeunesse, Tennessee Williams affirmait sa conviction : « Nous sommes tous des gens civilisés, ce qui veut dire que nous sommes tous des sauvages au plus profond de nous-mêmes, mais que nous observons en surface quelque apparence de conduite civilisée ». Et il rappelle un récit d’Hérodote qui avait inspiré l’une de ses toutes premières nouvelles : la reine d’Egypte Nitocris invite ses ennemis à un banquet souterrain sur les rives du Nil, et au milieu du banquet, elle fait ouvrir les vannes du fleuve et noie tous ses invités. « Comme des rats », précise Williams.
Hors-scène encore, par l’écriture, Williams aime à décrire les décors où vont avoir lieu ses pièces. Sweet Bird of Youth se déroule dans un « grand hôtel » suranné du golfe du Mexique, mais on entend par les fenêtres les cris stridents, menaçants, des grands oiseaux prédateurs, et le bruit de leurs ailes… Sous le raffinement, déjà et toujours, rôde la sauvagerie.
Dans Soudain l’été dernier, le jardin de Mrs Venable ressemble lui aussi à une jungle tropicale, ou à une forêt préhistorique « où les êtres vivants avaient des nageoires qui se transformaient en pattes ». Là encore « cris stridents, bruits d’ailes qui se débattent », « comme si le jardin était habité par des bêtes, des serpents, des oiseaux, tous à l’état sauvage ». Mrs Venable explique que Sébastian, dans ce jardin, nourrissait les plantes carnivores avec des mouches amenées de loin à grands frais : animal, végétal, il y a comme une confusion originaire des espèces. Les noms de lieux portent la marque des temps anciens, « Cabeza de Lobo ». L’hôpital psychiatrique lui-même s’appelle « Lion’s View ». Quant à la métaphore centrale, inspirée de Melville dans son récit « The Encantadas », elle est emblématique, c’est celle de l’éclosion annuelle des tortures de mer, à laquelle assistent Mrs Venable et son fils et qu’évoque Mrs Venable : plage en mouvement, ciel en mouvement… « rempli d’oiseaux carnivores et du bruit des oiseaux… », des oiseaux qui planent et qui piquent pour attaquer « Ils plongeaient sur les tortues juste écloses, les retournaient, les ouvraient, arrachaient et mangeaient leur chair ». Image saisissante qui préfigure celle où Sebastian va être littéralement dévoré par une horde piaillante et pillarde de gamins affamés. Cette fois, c’est Catherine qui raconte cette scène à peine croyable de cannibalisme, mais c’est le docteur qui a le mot de la fin : « Je pense que nous devrions au moins considérer comme une possibilité le fait que cette jeune fille ait dit la vérité… »
C’est cela, le théâtre. On nous demande de considérer « au moins comme une possibilité » le fait que l’incroyable soit vrai. Que par l’imagination visionnaire d’une représentation « fictive », le plus secret de nos pulsions, de nos fantasmes, de notre « sauvagerie » soit révélé. Genet lui aussi, l’a bien vu, qui disait, dans « Comment jouer Les Bonnes » : « Je vais au théâtre afin de me voir, sur la scène (restitué en un seul personnage ou à l’aide d’un personnage multiple et sous forme de conte) tel que je ne saurais – ou n’oserais – me voir ou me rêver, et tel pourtant que je me sais être ».

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