TransLittérature, n° 32, hiver 2007 – Colloque Journée de Printemps, 17 juin 2006.


« Et le chien dit « merci ! »  »

Gertrude Stein, Faust ou la fête électrique

Parmi tous les thèmes que nous avons eu l’occasion d’aborder lors des Journées de Printemps d’ATLAS (« le conte », « le voyage », « le corps », « le double », « l’insomnie »), « traduire le parler des bêtes » s’est trouvé être, à l’expérience, l’un des plus riches en découvertes, en inventions, en interrogations. Dès qu’on se lance dans cette exploration, on s’aperçoit de la richesse infinie de notre rapport langagier aux animaux, que ce soit dans la mythologie, les fables, les légendes, le théâtre, les chansons (alouette, gentille alouette, colimaçon borgne, souris verte, grand méchant loup…), voire l’art lyrique (Prokofiev, Pierre et le loup ; Ravel, L’Enfant et les sortilèges). Il y avait à la BnF, peu avant la Journée de Printemps d’ATLAS, une exposition consacrée au « bestiaire médiéval ». On y expliquait comment les modes de représentation de l’animal, au Moyen-Âge, permettaient d’interpréter le monde selon le sens littéral, historique et allégorique. Comment l’animal, réel ou fantastique, était tour à tour miroir de la société, compagnon du saint, incarnation des vertus cardinales (dragon, lion, échassier, licorne), comment il était porteur des rêves de pouvoir et de conquête. Malgré la raréfaction, de nos jours, des saints et des vertus cardinales, il semble qu’il garde l’essentiel de ces fonctions.

Dans sa conférence, Elisabeth de Fontenay devait évoquer la croyance à la métempsychose qui accrédite « l’idée d’une réciprocité entre ce qu’expriment les bêtes et ce que nous disons ou pensons. » Elle cita Michelet, dont elle affirma qu’« il donne à lire, dans Le Peuple, quelques pages parmi les plus belles dont la langue française ait honoré les bêtes. »

Elle évoqua également la musique, en montrant comment celle-ci peut « traduire » à sa façon le silence de la vie animale. Et parla du livre consacré par Adorno à Gustav Mahler : « La musique offre une voix à ceux qui n’ont pas de langage par une imitation sonore de leurs manières ».

Se bousculaient devant nous, pour d’éventuels ateliers, d’une part les textes qui font parler les bêtes, le plus souvent à l’image des hommes à une époque et dans une langue données, d’autre part ceux qui parlent des bêtes (et qui, par empathie, pénètrent parfois jusqu’à leur être intime : Buffon, Colette, Jules Renard — tiens, il s’appelait Renard). Bien évidemment les fables, d’Esope à La Fontaine ou Florian, jusqu’à celles de Desnos et aux Animaux de tout le monde, de Jacques Roubaud. Bien évidemment Les Métamorphoses d’Ovide, et La Métamorphose de Kafka. Bien évidemment les livres liés à notre enfance : Winnie l’ourson, Le Livre de la jungle de Kipling, les lapins de Beatrix Potter, Le Merveilleux Voyage de Nils Holgersson de Selma Lagerloff, les Histoires naturelles de Jules Renard. Sans oublier La Chèvre de monsieur Seguin, ou les chiens de traîneau de Jack London. Et puis, du côté des grandes personnes, La Légende de saint Julien l’Hospitalier de Flaubert, les Dialogues de bêtes de Colette.

On aurait pu faire un atelier sur « Le Corbeau » d’Edgar Poe, avec une comparaison des deux traductions en français de Baudelaire et de Mallarmé. Et un atelier sur le riche bestiaire de Victor Hugo : la pieuvre — qui, il est vrai, ne parle guère — mais aussi le faune ou homme-chèvre, le paon — lui, on l’entend — et sa « roue arrogante », le bourdon, l’aigle des Alpes et ses « glauques prunelles ».

Bonne occasion également de faire un atelier sur les proverbes : Qui vole un œuf vole un bœuf, À bon chat bon rat, La bave du crapaud n’atteint pas la blanche colombe… Chaque langue a les siens, rendus difficilement traduisibles par les jeux d’allitérations et les allusions aux traditions. Cela vaut également pour les expressions toutes faites : fine mouche, fait comme un rat, langue de vipère, larmes de crocodile, mouche du coche… Autre problème intéressant de traduction : le genre des animaux pour les langues à genres. Le rat et la souris, Mickey et Minnie : pas commode. Et dans Alice au pays des merveilles, donc. Et Moby Dick : est-ce une baleine, est-ce un cachalot ?

Finalement, on eut Aristophane : référence presque obligatoire que l’auteur des Guêpes, des Oiseaux, et des Grenouilles, pièces qui mettent en scène des animaux à des fins satiriques. On eut Toni Morrison, qui s’est essayée à la fable « détournée » avec The Ant and the Grasshopper, titre directement inspiré d’Esope. Et l’atelier d’écriture de Cathy Ytak fut intitulé « Bzouf ! Bzouf ! mais que fait l’abeille ? »

En préparant ma présentation de « …Et pourtant elles parlent », je suis tombée sur des trésors que je n’ai pas toujours pu exploiter. Quel regret d’avoir sacrifié la « cantate ornithologique et philomélique » de monsieur Dupont de Nemours, cantate chantée « en fausset » par les enfants de la maison au cours d’une soirée chez la marquise de Villiers… Monsieur Dupont de Nemours, membre de l’Institut, mort en 1817, qui s’était savamment occupé du langage des animaux, en particulier des oiseaux, et qui se faisait fort de distinguer les trois chansons du rossignol. « Celle de l’amour suppliant, d’abord langoureuse, puis mêlée d’accents d’impatience très vive. Puis le mâle chante avec éclat très peu de paroles rapides, coupées, suspendues par des poursuites qu’on prendrait pour de la colère : aimable colère. ». Lorsqu’on travaille au nid, on ne chante plus, mais après la ponte, le rossignol « distrait sa compagne des soins pénibles de l’incubation par les charmes d’une harmonie indicible ».

Ce Dupont de Nemours avait par ailleurs « rendu dans notre idiome » un morceau qu’avait directement transcrit du « texte pur de la langue des rossignols », « sous la dictée de l’oiseau même », un ornithologiste allemand, le docteur Bechstein. Le morceau commence par :

« Tiouou, tiouou, tiouou, tiouou,

Shpe tiou tokoua [graphie allemande, on le notera au passage]

Tio, tio, tio, tio. »

Dans « notre idiome », cela donne :

« Dors, dors, dors, dors, ma douce amie

amie amie,

Si belle et si chérie. »

On se prend à rêver d’un « dictionnaire rossignolien-français ». (Je vous renvoie au Livre des singularités, par G. P. Philomneste, Paris 1841, aimablement communiqué par Ann Grieve.)

Le rossignol est couvert d’éloges : voir l’empereur de Chine, voir le poète du XVIe siècle Guillaume du Bartas, voir Buffon, qui le qualifie de « coryphée du printemps ». Mais il ne fait pas l’unanimité. Écoutez Sébastien Mercier, qui le déteste cordialement : « Le rossignol est un animal détestable, un musicien féroce, un mauvais faiseur de fausses notes qui, n’allant que par écarts, ne parcourt la gamme que pour y faire des sauts périlleux. Écoutez-le, le saltimbanque, il joue des gobelets avec sa voix ; c’est le versificateur des oiseaux. »

« Versificateur » : injure suprême, mais reconnaissance a contrario. Au moment même où je parlais du langage des oiseaux, par cette belle matinée du samedi 17 juin, toutes fenêtres ouvertes sur les pelouses de la Cité universitaire, un merle moqueur (bon, disons que c’était un merle moqueur) est venu me donner la réplique avec un magnifique à-propos : au point que certains purent croire que c’était concerté entre lui et moi. Eh non, ce n’était qu’une heureuse coïncidence. Mais on sait bien que ça n’existe pas, les coïncidences : une heureuse coïncidence, cela s’appelle la chance.


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