Hommage à Sylvère Monod

Vingt-troisièmes Assises de la Traduction Littéraire, ATLAS, Actes Sud, novembre 2007.

Je commencerai par évoquer la dernière fois que nous avons vu Sylvère Monod à Arles. C’était en novembre 2003, lorsque, en tant que troisième président d’ATLAS de 1989 à 1992, il était venu célébrer avec nous, comme l’a rappelé Hélène hier, nos vingtièmes Assises. Il avait terminé son intervention par une phrase qui donnera bien le ton de mélancolie souriante, ou, pour reprendre sa propre formule « de plaisir un peu mélancolique » avec lequel il prenait congé de nous : « Arles, ATLAS, les Assises, ont joué un rôle très important et dans l’ensemble très heureux, vers le soir de ma longue vie. »

Une longue vie qui s’est terminée au mois d’août dernier. On peut affirmer sans beaucoup de risque de se tromper que Sylvère a consenti à sa mort avec une parfaite sérénité. L’amour exemplaire, durable, rayonnant, qui existait entre Annie, sa femme, et lui, était l’une des forces de sa vie. En 2003, lorsqu’il s’est retrouvé à Arles sans elle, qui ne le quittait guère, et qu’il nous a dit « je trouve son absence infiniment douloureuse », cela venait droit du cœur et c’était touchant qu’il nous le confie. Rose-Marie Vassallo, sur notre site Internet, avait évoqué sa venue, en disant : « Sylvère, toujours aussi désarmant d’humour, de finesse et de jeunesse vraie, malgré le chagrin d’être venu seul pour la première fois. »

Une fois Annie morte, sans rien perdre de sa douceur souriante, Sylvère fut un homme malheureux. Mais c’était un homme qui trouvait encore dans le travail — le travail bien fait — l’accomplissement dont il avait un besoin quotidien : comme un artiste, dirais-je. Parce qu’après tout : une traduction de plus, une traduction de moins — on pourrait être tenté de lâcher prise. Pas lui. Il y a tout juste un an, pour m’annoncer qu’il ne viendrait pas aux Assises, il m’écrivait : « Je travaille beaucoup ces temps-ci, ayant la chance, à quatre-vingt-quatre ans, d’en avoir encore la capacité ! ». Il en était fier, et je dirai, tout en étant d’accord avec les gens qui parlent de sa modestie, qu’il n’était pas exempt de fierté — la fierté du travail bien fait, du bon artisan : « Travaillez, prenez de la peine, / C’est le fonds qui manque le moins. » Ainsi il pouvait se vanter, de façon assez candide et touchante (comme dans les contes, « Sept d’un coup ! ») d’avoir participé, au cours des années, à cent soixante jurys de thèse ! Presque du stakhanovisme. Mais noyer le qualitatif dans le quantitatif, c’était au fond une vraie modestie, très anti-mandarinale, cent soixante jurys, c’est de l’ordre du labeur plutôt que de l’accomplissement : il faut bien faire tourner la machine !

Sa dernière grande traduction publiée a été Middlemarch, de George Eliot, traduction d’un chef-d’œuvre long et difficile, traduction qui est elle-même un modèle de fidélité et d’habileté aussi élégante que discrète pour garder ou retrouver un ton XIXe siècle sans archaïsmes spectaculaires, en exploitant tout simplement les ressources de souplesse du français. J’espère qu’on fera un jour à Arles un atelier à partir de cette traduction de Middlemarch.

Son tout dernier article a été publié à titre posthume dans Palimpsestes, un numéro hors série qui vient de sortir en hommage à Paul Bensimon, fondateur de la revue en 1987. Sylvère n’aura pas eu la joie de tenir entre les mains ce numéro, qui porte un très beau titre : « Traduire, ou vouloir garder un peu de la poussière d’or… » C’est extrait d’une phrase de Bensimon à propos de la traduction de la poésie : « Vouloir garder un peu de la poussière d’or qui enlumine le poème original, nier que la puissance démiurgique du Verbe poétique soit toute captive de sa langue d’origine, c’est en somme aspirer à métamorphoser l’obstacle en transparence… »

La contribution de Sylvère Monod, cet homme qui savait qu’il allait mourir bientôt, est consacrée aux Derniers Jours d’Emmanuel Kant (The Last Days of Immanuel Kant), un essai de Thomas De Quincey, « cet auteur mystérieux, souvent halluciné », dit Sylvère. (Je fais ici une remarque incidente : on ne peut pas dire « Monod », pour faire court, en parlant de Sylvère, car dans cette grande famille protestante où il était né, il y a trop de Monod qui se sont illustrés : pasteurs, théologiens, chirurgiens, explorateurs, physiciens, et même un prix Nobel.)

L’article de Sylvère a pour titre : « Traduire une traduction ? » (très important, le point d’interrogation). Il lui permet de reprendre sa problématique de prédilection, la retraduction — exercice dont il aimait rappeler qu’il l’avait pratiqué tout au long de sa longue carrière. Le texte de De Quincey est en grande partie inspiré par ou pompé d’un texte en allemand de Wiasanski : Immanuel Kant in seinen letzten Lebensjahren. Le terme « retraduction », précise-t-il, a deux sens possibles que l’anglais distingue par les termes de translate again (traduire à nouveau un texte déjà traduit) et translate back (tenter, à partir d’une traduction étrangère, de reconstituer le texte d’origine). Sylvère avait animé à Arles, en 1990, une table ronde sur « Retraduire Dickens », précisant que sa propre pratique « avait beaucoup varié en une cinquantaine d’années d’exercice du métier » (!). J’ai relu cette table ronde, c’est un morceau d’anthologie et le compte rendu par Sylvère est un modèle qui sait passer de l’oral à l’écrit sans léser personne mais avec une exigence de concision et de cohérence. Je vous y renvoie (Actes des septièmes Assises). Au cours des mêmes Assises, il avait animé un atelier sur Joseph Conrad. C’est l’occasion de rappeler qu’il fut successivement responsable chez Gallimard de l’édition dans la Pléiade des Œuvres de Conrad et de celles de Dickens. Dans les conclusions de l’atelier retenues par lui, on retrouve son ton « pince-sans-rire », tongue in cheek, à la limite du pastiche : « La révision de traductions existantes est un travail ingrat, frustrant et voué à engendrer l’insatisfaction. » Ou encore : « L’incompétence patente est plus rare dans les traductions que d’autres défauts : la lourdeur, l’imprécision, le rembourrage, la tentation de briller, de se mettre en valeur, bref le manque de principes rigoureux » (p. 84).

Vous noterez le reproche : « manque de principes rigoureux ». C’est tout Sylvère. C’est un homme qui avait, pas seulement une technique ou une pratique, mais une éthique de la traduction, comme il avait une éthique du travail, une éthique de vie. J’ai toujours pensé qu’avec un nom comme le sien, il ne pouvait être que protestant. Même quand on m’a détrompée (« non non, il était converti au catholicisme »), j’ai continué à le penser protestant. C’est le fameux bâton brisé : dans l’eau, on a beau savoir qu’il est droit, on le voit brisé.

La plupart d’entre nous ont connu Sylvère tard, le Sylvère poivre et sel de la présidence d’ATLAS. C’est d’ailleurs à ce titre que je lui rends hommage devant vous et avec vous aujourd’hui. Quand je lui ai annoncé que je n’étais plus présidente d’ATLAS, et qu’Hélène Henry reprenait le flambeau, il m’a répondu par une petite lettre très gentille — c’était en avril 2006, quatre mois avant sa mort. « Welcome to the club of past presidents. Nous sommes quatre maintenant. Il faudra bientôt songer à constituer un bureau. Compte tenu de mon état — qui s’améliore un peu mais lentement (aucun apitoiement) je ne me proposerai pas comme secrétaire perpétuel. » D’Hélène, il me disait l’avoir connue toute jeune : « Elle était dans la même classe au lycée de Caen que ma fille aînée, et très brillante élève » (ce qui n’étonnera personne).

Je ne connais que de seconde main les étapes de sa carrière universitaire pour la bonne raison que les quinze premières années se sont déroulées justement à Caen, et qu’il n’est arrivé — ou venu — à Paris, Paris-VIII puis Paris-III, qu’en 1964, et qu’il a pris sa retraite — de professeur — dès 1982 à l’âge de soixante et un ans pour se consacrer, devinez à quoi ? à la traduction littéraire. À commencer par « son » auteur, Dickens, sur lequel portait sa thèse de doctorat d’Etat, intitulée tout simplement, à l’ancienne, « Dickens romancier ». Françoise du Sorbier se souvient d’avoir travaillé avec lui à l’occasion de l’édition de la Pléiade, de 1977 à 1979, elle lui rendra hommage dans le prochain numéro de TransLittérature : « Il avait, dit-elle, cette relecture créatrice qui sert le texte et vous aide à donner le meilleur de vous-même. Quand il faisait une critique, il la justifiait et l’assortissait d’un petit commentaire humoristique. »

De quoi était fait cet humour que tout le monde s’accorde à lui reconnaître ? Sans vouloir disséquer ses formules au risque de tuer le plaisir qu’elles vous procurent, on peut remarquer qu’elles sont le plus souvent précédées par un cheminement dont par jeu, par taquinerie, par élégance, il ne donnait que l’aboutissement. Quand Sylvère disait par exemple : « Je reconnais qu’il y a quelques lacunes dans mon ignorance », c’était d’abord un retournement où je vois un hommage indirect à Oscar Wilde. C’était aussi, par une feinte modestie, nous dire qu’il avait bien le sens que, à force, à force, on acquiert une culture, et qu’il savait que c’était son cas. C’était une façon d’échapper en même temps au maniérisme hypocrite de la fausse modestie : « Oh, vous savez, moi, je sais si peu de choses. » Il savait bien qu’il en savait plus que la plupart d’entre nous, il avait tout fait pour ça ! Mais il n’allait pas nous le lancer à la figure, cette vanité tartarinesque lui paraissait trop ridicule chez les autres. Même s’il avait cette fierté, là encore, de l’effort accompli. « Quelques lacunes dans mon ignorance », c’était surtout dire qu’il n’y a jamais de quoi se vanter, car ce qu’on sait est toujours dérisoire par rapport à l’immensité de ce qu’on ne sait pas. Les langues qu’on a apprises et qu’on maîtrise sont un îlot dans l’immense océan des langues qui ne nous révéleront jamais leurs secrets.

Je vois aussi et surtout, dans l’humour de Sylvère, une attention constante à l’autre — l’interlocuteur, l’étudiant, le partenaire, ou le public. Quelqu’un d’aussi attentif dégage une présence, une attention en retour, même quand il se tait : Qu’en pense Sylvère ? Que va-t-il en dire, comment va-t-il le dire ? C’est pour ça qu’il était aussi doux, qu’il n’avait jamais besoin d’élever la voix : il savait qu’on l’écoutait. Quel excellent professeur il a dû être. Mais aussi : comme il a dû se sentir bousculé, atteint, en 1968… Il rappelait d’ailleurs en 2003, en évoquant son amitié durable avec Michel Gresset, que lui, Sylvère Monod, mandarin à l’époque, n’était jamais monté « sur le char cahotant de la révolution ».

Autre exemple de l’humour de Sylvère : au moment de l’ouverture des Assises de 1990 dont il est chargé en tant que président et qu’il résume en préparant les Actes, on peut lire, de sa plume : « Le président termine son intervention par une précision sur son état civil, en assurant l’auditoire que, malgré les fréquentes et excusables erreurs de certains correspondants de l’association, dues à un prénom insolite mais non équivoque, il n’est pas une dame. »

De là où il est, il a dû bien rire en voyant noir sur blanc dans le « Carnet » du Monde, par une excusable erreur, à l’article « Condoléances », la mention suivante :

L’UFR du Monde anglophone (Paris-III), etc.

s’associe au deuil de la famille et des proches au lendemain du décès de

Sylvère Monod

professeure (deux s — e-u-r-e)

avec cette peu excusable, à mon sens, erreur de féminiser en eure un mot en eur, ce qui est ne rien comprendre au fonctionnement de la langue française. Trop tard hélas, mais j’aurais aimé avoir cette discussion avec lui parce que je suis sûre que nous aurions été d’accord (c’est ce qui fait le charme des vraies discussions)… Si ça marchait comme ça, le français, frère qui rime avec Sylvère, serait féminin, et sœur, qui rime avec professeur, serait masculin. On féminiserait en « ionne » tous les noms en « ion », sur le modèle lion/lionne. Or, examinez la simple phrase de lui que j’ai citée. On y trouve intervention, précision, association : féminin ; auditoire, insolite, équivoque : masculin ; erreur (sans e) féminin. Rideau ! (masculin).

C’est à Sylvère Monod que nous devons d’avoir instauré ce que nous appelons maintenant « la conférence du deuxième jour », consacrée à un grand traducteur du passé. Il avait inauguré ce qui devait devenir une tradition en intitulant cette toute première conférence « Amédée Pichot : un grand Arlésien traducteur. » (On saisit la douce perfidie de l’intitulé). Il se moquait gentiment de celui qu’il appelait « notre ami l’Arlésien », disant qu’il était pour lui un « pré-rival » en quelque sorte puisqu’il avait commis une traduction de David Copperfield sous le titre, « merveilleusement ingénieux choisi par lui », « Le Neveu de ma tante ». Et Sylvère nous avait fait rire en déclarant : « Reconnaissons-le : on ne retrouve pas le texte… mais ce qu’on trouve est un assez joli morceau de prose française, écho assourdi mais inspiré du texte de Dickens » (p. 94).

L’année suivante, deuxième conférence, pleine de charme et sur un ton beaucoup plus admiratif, consacrée à Jacques Amyot, traducteur de Plutarque au XVIe siècle. On y retrouve sa façon de procéder par la négative, qui permet de dire à la fois ce qu’on ne dit pas et ce qu’on dit, ce qu’on dit en disant qu’on ne le dit pas, de suggérer sans dire, de faire la moitié du chemin et de proposer au lecteur ou à l’auditeur de faire l’autre. Exemple :

« Je ne prétendrai pas que la lecture de Plutarque soit pour tous les esprits un bonheur constant et sans mélange. Ses vies contiennent inévitablement de nombreux récits de bataille, genre littéraire qu’on peut aimer et admirer plus ou moins et où il apparaît souvent que les grands capitaines sont parfois sans doute les plus hardis, mais souvent aussi et surtout les plus rusés. » On admirera le glissement de « parfois sans doute » à « souvent aussi et surtout ».

Il prend l’exemple d’Artaxerxès, et voici Plutarque lu par Sylvère :

« On ne se cantonne pas dans l’hétérosexualité »…

« …Il a épousé (pas de lien direct avec la phrase précédente) au moins une et plus probablement deux de ses propres filles, mais il ne se contentait pas de si peu puisqu’il avait au moins trois cent soixante autres concubines exquises en beauté. »

Commentaire : « Un gros travailleur, décidément » (p. 32).

Sylvère admire dans la langue d’Amyot une souplesse que permet l’époque, qui est une époque « de recherche, de prolifération et de flottement ». Il lui semble que « les qualités éclatantes de cette prose sont le naturel, la liberté, l’expressivité ». Il admire la limpide élégance des phrases même lorsqu’elles sont longues d’une demi-page, et il livre en vrac ce qu’il appelle « un petit lot de perles discrètes ». Je vous en livre deux que je lui emprunte :

« Elle n’avait point le mauvais bruit d’avoir été polluée et incestée par ses propres frères. »

« La maisonnette d’un pauvre paysan, où il n’y avait pour tout logis qu’une seule chambre si petite qu’il n’y pouvait gésir qu’une seule personne, encore bien maigrement » (p. 36).

On peut lire Plutarque dans le texte, mais « aussi et surtout » on peut se délecter à lire Sylvère Monod lecteur de Jacques Amyot traducteur de Plutarque.

C’est dans les Actes des dixièmes Assises, 1993.

Comment Sylvère terminait-il ses interventions ? me suis-je demandé pour éventuellement m’en inspirer. Ce traducteur qui voyait si volontiers dans tout texte son double pratiquait avec virtuosité le pastiche. On le voit donc terminer son discours par des vers (plus proches de Rostand que de Victor Hugo, dit-il) ou par une péroraison pompeusement annoncée et suivie de la péroraison de sa péroraison. Une autre fois il cite puis imite une épitaphe boursouflée d’un personnage vaniteux de Dickens. Qui, lui-même, imitait le style boursouflé de certaines épitaphes. Une exception, la dernière à ma connaissance, au soir de sa longue vie, lorsqu’il nous a dit en toute simplicité merci « de tout cœur ».

Quant à moi, j’avais cru que le souci de conclure me serait finalement épargné, puisque j’avais prévu de terminer notre hommage à Sylvère en musique, cette musique anglaise ancienne qu’il affectionnait. Comme Arnaud Leroy a préféré commencer, délicate attention pour sa fragile et précieuse viole de gambe qu’il venait d’accorder, me voici obligée d’avouer que je n’ai pas de conclusion… En notre nom à tous, je remercie Arnaud grâce à qui nous avons pu entendre, dans un beau moment de recueillement, une pavane du capitaine Hume dédiée au roi de Suède en 1605.


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