La Quinzaine littéraire, n° 516, 16-30 septembre 1988.

Thornton Wilder, Mr. North, traduit de l’américain par Eric Chédaille – Presses de la Renaissance.

Dans un coin de la couverture, en triangle, une photo : devant une demeure d’allure patricienne, avec ses colonnes blanches et son fronton néo-classique, un jeune homme tout de blanc vêtu, avec casquette, chandail sous la veste, sac en bandoulière. Il est à demi assis sur la barre de sa bicyclette, un pied à terre, l’autre encore (ou déjà) sur la pédale. Il porte des bottines fines à bouts de cuir, le bas de son pantalon en forme de jodhpurs est retenu par des pinces. Est-ce Thornton Wilder lui-même, à Newport, Rhode Island (dans la baie de Narragansett) en 1926, l’été de ses vingt-neuf ans ? Sinon, c’est son alter ego, le héros-narrateur Theophilus North (appelez-moi Teddy). Il est à bicyclette parce que, venu passer l’été à Newport avec l’idée de donner des cours de tennis, peut-être, aux estivants fortunés, sa voiture (vieille, très vieille) l’a lâché, il a donc loué une bicyclette. Quand il ira régler le prix de la location et achètera une voiture un peu moins vieille pour repartir, c’est que l’été (et le livre) seront finis.

Il aura, entre temps, trouvé un emploi qui consiste à faire la lecture, tout haut, à des vieillards dont la vue baisse, à des femmes délaissées et neurasthéniques, à des jeunes filles souffrant de migraines. Un peu comme un écrivain public qui sait tout sur chaque famille du village, ou bien comme le diable boiteux de Lesage, Teddy pénètre dans les maisons les plus fermées et découvre les secrets les mieux gardés : chaque famille a le sien. À chaque chapitre correspond une nouvelle maison, un nouveau secret jusque-là soigneusement dissimulé. Teddy possède, parmi ses talents, celui de détective. Il mène chaque fois son enquête, et comme il est jeune et qu’il a bon cœur, il finit chaque fois par dénouer l’intrigue, par retourner la situation : la jeune veuve sur qui pesait un soupçon lourd et injuste pourra se remarier, le vieillard séquestré retrouvera sa liberté et, tout étonné, sa santé, le jeune infirme italien (un génie, celui-là, mais un train lui a broyé les pieds quand il était petit) osera pour la première fois sortir avec une jeune fille.

Si on ouvre Mr. North avec l’idée de lire un roman, on risque d’être dérouté, un peu comme la première fois qu’on goûte un avocat : on croyait que c’était un fruit, alors on trouve que, comme fruit, ça n’est pas très sucré. Mais accompagné d’une vinaigrette, on découvre que c’est presque meilleur qu’un artichaut… Eh bien là, on aurait tort de s’impatienter parce que l’intrigue démarre si lentement qu’on croit qu’elle va tomber en panne comme la voiture de Teddy. On aurait tort de chercher à tout retenir des personnages qui défilent, tort d’être déçu de les voir céder la place à d’autres dès que commence un nouveau chapitre, alors qu’on commençait à les connaître. Non, il faut prendre ce livre pour ce qu’il est : les souvenirs de jeunesse d’un écrivain célèbre, rédigés cinquante ans après les événements, vus avec toute la justesse émue de la nostalgie. Teddy ressemble comme un frère à Thornton Wilder : comme lui il a été élevé en Chine (pourquoi inventer un trait aussi inutile s’il n’est pas véridique ?), a fait ses études à Yale, a passé un an en Italie à faire de l’archéologie, a fait la guerre comme garde-côtes. Il est beaucoup question d’un cahier où le narrateur a noté, au jour le jour, ses impressions et les portraits des gens qu’il rencontre : Thornton Wilder a dû retrouver, vers les soixante-dix ans, ces notes de jeunesse, et décider de leur redonner vie par le biais d’une fiction. L’auteur de Our Town et de The Skin of our Teeth sait dramatiser un épisode, explorer les dimensions d’une situation, donner vie à un personnage. Tamisés par la distance, ces personnages sont à la fois authentiques et « fabuleux » : ils sont saisis dans leur contexte social, ils font ressurgir, comme on dit, « toute une époque » (le début de ce fameux « jazz age », prospère mais encore marqué par la guerre). En même temps une femme malheureuse est aussitôt au désespoir, un mari cruel est l’essence même de la cruauté, l’infirme est un génie. L’auteur a un peu l’air de dire : ah, on n’en fait plus, des gens comme ça. Par un jeu de références culturelles (les personnages s’appellent par exemple Van Winkle, comme le personnage de Washington Irving, ou Wentworth, comme dans The Europeans de Henry James), la réalité est subtilement décalée, et la ville elle-même, avec la fable des « neuf cités », est tirée du côté du mythe. Tout cela ne manque pas du charme promis par la photo de couverture.


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