Stevenson dans les méandres de notre imaginaire

La Quinzaine littéraire, n° 516, 16-30 septembre 1988.

Jean-Pierre Naugrette, Robert Louis Stevenson : L’Aventure et son doubleOff-Shore, Presses de l’Ecole Normale Supérieure.

En exergue au chapitre intitulé « L’Aventure », Jean-Pierre Naugrette cite Baudelaire :

Et nous allons, suivant le rythme de la lame

Berçant notre infini sur le fini des mers.

Ce double vers délimite bien (ou plutôt, se refuse à délimiter) le propos poursuivi, à travers vents et marées, d’île en île et de trésor en trésor : l’aventure stevensonienne ne serait que la projection sur la carte du monde d’une cartographie plus intime, et l’aventure serait la recherche du double, dès l’origine, perdu. Les autres modèles, les autres « pères » seront Freud, mais aussi Marie Bonaparte et Marthe Robert, Bachelard, les voyageurs Saint John Perse et Rimbaud, et puis Jules Verne, ce voyageur « second », tel que l’accompagne le navigateur Michel Serres.

Doubles, et doubles de doubles. À commencer par le système des « deux familles » qui est, selon Marthe Robert, le principe constitutif de tout récit mythique. Les héros de Stevenson sont volontiers (sans l’avoir voulu) orphelins, ou enfants trouvés, ils parcourent le vaste monde, ses terres et ses mers, à la recherche d’un père introuvable, d’un substitut de père, figure souvent maléfique, parfois terrifiante. Il est certain, et cela devient ici évident, que la force envoûtante des récits de Stevenson s’enracine ou s’amarre dans les recoins les plus secrets de nos fantasmes les plus archaïques. Comme dans les contes de fées, les héros passent (et le lecteur avec eux) de la plus folle frayeur au plus total émerveillement. Exemple d’émerveillement : au terme d’un long périple, on trouve un coffre, on en soulève le couvercle, et que trouve-t-on ? « Plusieurs rouleaux de tabac, deux paires de très beaux pistolets, un morceau d’argent en barre, une vieille montre espagnole, un compas de cuivre, et cinq ou six curieux coquillages des Indes occidentales. » De quoi faire rêver, en vérité. Mais du rêve, on peut facilement plonger dans le cauchemar, dès qu’on quitte la terre ferme de la réalité quotidienne. Exemple : un sac ruisselant de pluie se révèle contenir, une fois dénoué, non pas un cadavre, cela ne serait rien, mais le cadavre d’un homme, et on sait lequel, on le reconnaît, alors qu’on avait enfermé là le corps d’une femme… Dans une fable allégorique, le jeune Jack croit pourfendre des fantômes, mais quand il rentre à la maison, il trouve le résultat bien tangible de son expédition : son oncle la tête défoncée, son père le cœur transpercé, et le corps de sa mère est fendu par le milieu. Commentaire : « Lorsque l’enfant paraît, le cercle de famille agonise à grands cris… » Il y a, dans tous ces récits, des morts qui n’en finissent pas de mourir, ou qu’on a enterrés vivants, ou qu’on a crus morts et qui vont vous persécuter pour l’éternité. Il y a du sang, et une demande de sang qui n’est jamais assouvie : « Il n’y a pas encore assez de sang versé … À votre poste, David, ce n’était là que la goutte avant le repas… » À votre poste, David, les lecteurs attendent…

Mais il y a aussi des refuges, et Jean-Pierre Naugrette explore les lieux maternels, les lieux-refuges, dans la configuration de ces paysages arpentés, sillonnés, par de jeunes héros en fuite ou en quête d’un trésor. Bateaux, cavernes, sont des lieux ambivalents, et sur la carte de l’île au trésor, le marécage voisine avec la cache du butin : « Le corps à deux entrées de cette mère-paysage ne cesse d’égarer le héros sur la mauvaise piste, sur l’autre circuit ou l’autre caverne sombre qui débouche sur la fange, sur l’interdit, le sang ou la fièvre. » La mer est elle-même utérine, Saint John Perse le rappelle dans Amers : « Mer utérine de nos songes et Mer hantée du songe vrai… » S’il y a (et c’est souvent) immersion, c’est à la fois baptême, retour au liquide maternel, et mortelle plongée dans les profondeurs. Herrick, dans Le Creux de la vague, se laisse glisser dans l’eau étoilée. Il reviendra au rivage, mais sera dorénavant « celui dont la vie s’est changée en eau ».

Naugrette n’est jamais naïf, mais il a retrouvé, pour lire Stevenson, l’innocence avertie de l’enfance. Il nous promène dans une exploration enfantine et rusée du corps maternel, objet de convoitise et de répulsion. Pourquoi Stevenson ? pouvait-on se dire au départ. On comprend qu’il est l’un de ceux qui, avec Jules Verne et Henry James, vont le plus loin dans les méandres de notre imaginaire.


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