La Quinzaine littéraire, n° 513, 16-31 juillet 1988.
Amy Hempel, Des raisons de vivre – Traduit de l’américain par Evelyne Pieiller – Flammarion
Les quinze petits textes qui composent Des Raisons de vivre ne sont pas à proprement parler des nouvelles, ce sont plutôt des « formes brèves » (au sens où l’entend Florence Delay, qui œuvre pour leur réhabilitation). Liberté de ton, jeux de ruptures, d’ellipses, minuscules récits (histoires drôles, faits divers, devinettes, anecdotes, coupures de journaux) à l’intérieur du récit. Avec ses échos, ses énigmes, la table des matières est, à elle seule, une « forme brève » : « Dans la baignoire ». « Ce soir, je rends un service à Holly ». « Célia est revenue ». « San Francisco ». « Trois popes entrent dans un bar ». Le récit qu’on ouvre en premier, peut-être, par curiosité, c’est « Com., glis., aug., cont., rép. » : comme on l’aura deviné (ou non), il s’agit de tricot, c’est l’histoire d’une femme qui tricote, tricote, comme si on lui avait « frotté les doigts dans de la toile d’araignée à la naissance ». Elle a prévu de se tricoter, entre autres, une boîte aux lettres, une voiture, et peut-être un chien avec une laisse pour le promener. En rêve, elle voit un lézard géant qui avale les gens en commençant par les chaussettes écossaises. On croit comprendre qu’elle vient de se faire avorter, et ses pensées tournent autour des enfants qu’on a eus, qu’on n’a pas eus. Ce sentiment de perte qu’elle a, elle veut et ne veut pas le perdre, car le perdre serait encore une perte. « Demandez à une femme qui vient de perdre son enfant : “Combien d’enfants avez-vous ? » « Quatre, dira-t-elle… trois. », et, des années plus tard : “Trois, dira-t-elle … quatre. » »
Quinze petits textes dont certains n’ont pas deux pages : on pourrait croire qu’il s’agit, dans un espace aussi restreint, d’entrer très vite dans le vif du sujet. Mais qu’est-ce que le vif d’un sujet ? « Raconte-moi des histoires sans intérêt, et que je puisse oublier aussitôt », demande à son amie une jeune femme qui va bientôt mourir, à l’hôpital. L’amie s’exécute. Elle raconte que les insectes passent entre les gouttes, sous la pluie, sans jamais se faire mouiller. Elle lui lit tout haut le journal : « Savais-tu que les flamants, plus ils mangent de crevettes, plus leurs plumes sont roses ? Savais-tu que les Esquimaux ont besoin de réfrigérateurs ? Sinon, comment empêcheraient-ils leur nourriture de geler ? » L’amie part faire des courses, la malade lui crie, de son lit : « Rapporte-moi n’importe quoi sauf un abonnement à une revue ! » On met une seconde à comprendre, et à rire jaune, pendant que la malade, elle, rit de bon cœur. L’amie rapporte des esquimaux, enfin, de ces glaces qu’on appelle esquimaux. Pas commode à manger dans un lit : « On a jonché les draps de papiers d’esquimaux, on a récupéré les amandes grillées piquées dans la gaze. » Un peu plus tard l’infirmière philippine qui vient faire une piqûre à la malade ôte la pile des bâtons d’esquimaux de la table de chevet : « De quoi faire des attelles à un petit animal » … La nouvelle s’intitule « Dans le cimetière où Al Jolson est enterré », à la dernière page on comprend pourquoi : « Le matin du jour où on l’a emmenée au cimetière, celui où Al Jolson est enterré, je me suis inscrite à un stage : “Vaincre la peur des voyages en avion ». “De quoi avez-vous le plus peur ? » a demandé le moniteur, et j’ai répondu : « De finir ce stage et d’avoir encore peur. » »
La toile de fond de tous ces fragments de vie, c’est la Californie. Pas la Californie des dépliants touristiques, mais un pays où il y a (comme ailleurs, plus qu’ailleurs) des médecins et des hôpitaux, des chiens et des chats, des incendies et des inondations, des supermarchés et des postes de télévision (« J’aime bien avoir mon dîner dans un sac et ma vie dans une boîte », dit l’un des personnages).
Vivre sur la plage, on pourrait croire que c’est le rêve ? Eh bien à la longue, c’est désespérant, on croirait Fin de partie, de Beckett : « Devant l’entrée il y a du sable. Il y a l’océan, et on le voit tous les jours de l’année… Je ne m’habitue pas à voir toute cette humidité à l’horizon. » En plus il pleut, en Californie. Et il y a la présence constante, fantasmatique ou réelle, des tremblements de terre : à tout moment le sol peut manquer sous vos pas, vos meubles et votre vie peuvent s’effondrer. Seule la malade aux esquimaux a une réponse relativement optimiste à ce problème : « La solution, pour les tremblements de terre, c’est de ne pas vivre en Californie ». Quant à celle qui vit sur la plage, elle rêve des plages qu’on voit sur les dépliants de l’agence de voyages où elle travaille. Ainsi va la vie, ainsi va le monde, « ainsi concourent, cahin-caha, toutes choses au seul possible », comme dirait Beckett. On comprend qu’Evelyne Pieiller se soit attachée à la voix ironique d’Amy Hempel, à ces images trompeusement douces et grises, proches de son propre univers romanesque.

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