Par l’auteur de « La Maison d’haleine »

La Quinzaine littéraire, n° 465, 16-30 juin 1986.


William Goyen, Arcadio, traduit de l’américain par Patrice Repusseau – Arcane 17.

Le début est magnifique. On entre dans ce texte comme on entrerait dans une eau lumineuse et douce, laiteuse, avec de brefs scintillements. D’ailleurs, la toute première image est celle d’un baigneur, surpris jadis par l’Oncle Ben, « debout jusqu’aux genoux dans l’eau de source claire à l’endroit caché où dans le temps la rivière coulait sous les arbres ». Cette belle personne inconnue, est-ce un homme, est-ce une femme ? L’Oncle Ben médusé s’aperçoit que c’est à la fois l’un et l’autre : « La partie homme lavait doucement la partie femme et la femme doucement l’homme, la partie femme baptisait l’homme et l’homme baptisait la femme. Qu’il était saint et qu’il était charnel, le corps de cet être était si saint et si charnel que j’en étais comme partagé en deux. » Le ton est donné, la sainte apparition, le secret d’un corps qui est deux en un, le charnel et le divin. Quand Arcadio, l’hermaphrodite (« Maphrodite », comme dit son père), se met nu, il ne s’exhibe pas, il « se révèle ».

Et c’est bien une vision qu’a de lui, au début, le narrateur du premier chapitre : adossé à un pied de chevalet du vieux pont de chemin de fer désaffecté, avec ses rails orange et ses traverses grises, Arcadio est assis, habillé d’un vieil uniforme militaire. Il est coiffé d’une casquette d’officier posée de travers et il joue, sur un harmonica un air étrange qui semble monter du lit même de la rivière morte. C’est, nous le saurons un peu plus tard, la valse du chien tacheté, quelques mesures nostalgiques (reproduites dans le livre : on peut fredonner l’air) : son air préféré et le seul qu’il sache jouer…

Et Arcadio prend la parole, pour cet « oyente » qui devient alors silencieux, sous le charme comme nous le sommes. Arcadio raconte sa vie tout entière liée au secret de son corps. Avec son papà Hombre, personnage priapique et pitoyable, il commence par habiter dans un bordel au-dessus d’un restaurant chinois, le China Boy, à Memphis, Tennessee. Et là, son père et le tenancier font commerce des convoitises qu’Arcadio excite chez les hommes comme chez les femmes : « J’ai pas vu souvent la lumière du jour avant d’avoir quinze ans. Je restais couché dans une ombre. Mes journées c’était des journées de lujuria luxure effrénée dans une ombre. Mes journées c’était pénombre de sueur et de jus tout chauds et de chair glissante sur des nattes et des lits dans des chambres. »

Arcadio va ensuite entrer dans un cirque : immobile encore, mais en pleine lumière, contemplé à distance. De cette époque, il garde aussi le souvenir charnel : « Mon dieu la pluie dégringolant sur le cirque. La boue sur les chaussures des gens qui venaient me regarder et l’odeur de la sciure mouillée, l’odeur de la tente mouillée. » Il a gardé sur lui une photo prise à Albuquerque en pleine fleur de l’âge : « Visage basané de ‘‘Mescain” mangé par des yeux de braise et des lèvres rouges qui ont encore un peu de rouge dessus si vous faites bien attention, et la coiffure noire de mes cheveux frisés » Son corps est à la fois son délice et son tourment. Délice de la contemplation : « Oh alors comme j’adorais me contempler, admirer ma beauté, révélé à moi-même, l’extraordinaire milagro de moi-même. » Le regard que les spectateurs portent sur lui, sur cet être prodigieux qu’il est, il le porte sur lui-même, immobile et parfait. Mais tourment d’un corps déchiré, écartelé par les désirs de la chair, par le fait d’être tout en un, et trop bien équipé, en un sens, pour la lubricité, chasseur et gibier qui se chasse lui-même : « Une roue de supplice, un acrobate forcené, mon corps à l’assaut de mon corps, j’ai bien failli mourir. »

Quand il n’est pas dans l’immobilité, Arcadio est dans la fuite, ou dans la poursuite. C’est sa mère Chupa qui vient le chercher (enfin, si c’est elle, Arcadio pense que c’est bien elle, avec sa robe verte à franges élimées et ses chaussures à boucles ornées de paillettes), et ils vont se sauver ensemble. Le chapitre s’appelle « Chanson de ma mère Chupa, interrompue par un peu de la mienne ». C’est une championne de la disparition, sa mère, une bohémienne, une coureuse : « Elle pouvait s’évanouir sous une pierre plate, glisser comme un serpent. » Quand cette « Madrequerida » aura quitté une fois de plus son « hijito », Arcadio partira à la recherche de Tomasso, l’enfant que Chupa a eu en prison, et qui est donc son demi-frère. Il le retrouve, croit le retrouver, seul garçon à la peau claire au milieu des Noirs dans la Chorale de l’Eglise de la Délivrance, quelque part en Virginie. Et l’amour fraternel qu’il a pour lui est un amour fait d’angoisse et de peur, la peur de le perdre. Chaque fois qu’il peut, dans sa peur et dans sa peine, il le serre contre sa poitrine, jusqu’à ce que l’enfant suffoque. C’est un amour plein de larmes, comme tout amour véritable. « Une fois y s’est coupé au pied et toute la journée je l’ai porté sur la hanche, l’était installé à califourchon tout chaud comme un animal brun et le soir y venait se nicher contre ma poitrine. »

Ensemble ils partent à la recherche de la mère, Arcadio dit à Tomasso qu’elle est très belle, Tomasso rêve, et il chante. Il chante « Làgrimas de dolor, làgrimas dolorosas, negro es el color de nuestras tristezas. » Et puis Tomasso meurt, certains diront que c’était de faim, Arcadio sentira contre lui le petit corps brun tout froid. La Chorale de la Délivrance chantera en battant des mains et en pleurant ses plus beaux chants pour que le gentil Tomasso monte tout droit au Paradis des Vierges.

On retrouve dans ce récit hanté d’images, lourd de l’odeur des bayous verts, et des mystères mêlés de l’âme et du corps, le grand William Goyen de The House of Breath (traduit par Maurice-Edgar Coindreau, en 1954, sous le titre La Maison d’haleine). Patrice Repusseau qui a traduit Arcadio connaît bien l’œuvre de Goyen, il lui avait consacré en 1979 un numéro spécial de la revue Delta. Il a su privilégier le pouvoir évocateur de la parole du récitant, et la musicalité des phrases.


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