Une psychothérapie romancée

La Quinzaine littéraire, n° 471, 1er – 15 octobre 1986.

Lisa Alther, Autres femmes, traduit de l’américain par Gérard Mannoni et Marie-Françoise Desmeuzes – Editions des femmes.

Qui avait lu et aimé Ginny, en 1978, lira et sans doute aimera Autres femmes, de la même Lisa Alther. Il s’agit cette fois de ce qu’on pourrait appeler une psychothérapie romancée, et le livre est présenté comme l’aboutissement de « discussions sans fin sur les techniques thérapeutiques et sur la signification de la vie » avec Nancy Magnus, à qui le livre est dédié. Il y a deux héroïnes au roman, l’une, Caroline, qui décide d’entreprendre cette psychothérapie, et l’autre, Hannah, la « psy ». Les séances (et le livre) dureront l’espace d’une saison, un long hiver blanc et froid dans une petite ville du Vermont ou du New Hampshire, près du Canada, une petite ville au bord d’un lac, Lake Glass, et qui sert de station balnéaire, l’été, aux Bostoniens. Il faut sans doute voir une valeur symbolique dans le fait que la cure durera aussi longtemps que le lac sera pris par les glaces, et que Caroline ira mieux au printemps (faisant le projet de ne plus voir Hannah que pour un occasionnel déjeuner) lorsque les cahutes de pêcheurs auront disparu et que l’eau circulera à nouveau librement.

Pourquoi est-ce que Caroline allait mal ? Oh, pour toute une série de raisons, qui seront démêlées peu à peu au fil des séances. Les données de base ce sont, dans son enfance (mais oui), un père absent (prisonnier des Japonais), une mère surmenée, anxieuse. Plus tard, au retour du père, une tendance de la famille à s’occuper des malheurs du monde plutôt que des besoins immédiats des enfants. Et l’on a un portrait assez drôle, voire outré pour être drôle, des entreprises charitables des parents de Caroline : lorsque Caroline amène ses deux fils passer Noël chez leurs grands-parents, Jason reçoit comme cadeau de Noël des bottes, trop petites, que Caroline a apportées, à la demande de sa mère, pour une vente de charité au profit des Boat people, et que son père a rachetées à ladite vente de charité. Une autre source de problèmes pour Caroline, c’est une phrase qui revient comme un leitmotiv et qui structure ses rapports avec autrui : « Je sais ce que tu veux » (lui disent les autres ou pensent les autres) « et tu ne l’auras pas ». Ça a commencé quand elle était petite fille et qu’on lui a enlevé sa petite couverture rose qu’elle aimait trop. Et puis ça s’est répété. Du coup, Caroline a appris à ne pas montrer qu’elle tenait à ci ou à ça, pour qu’on n’ait pas l’idée de le lui prendre. Elle a aussi développé un trait de caractère dont Hannah va lui montrer, peu à peu, le côté excessif et morbide : dès qu’elle a une relation un peu intense avec quelqu’un, homme ou femme, voilà qu’elle le comble de cadeaux, de sollicitude. Hannah n’aura pas trop de peine à lui démontrer que là où Caroline voyait altruisme il faut lire : peur de perdre l’autre, manque de confiance en soi. Qu’est-ce que le moi ? Pas grand-chose, alors on rajoute des cadeaux. Homme ou femme car, voyez-vous, au début de sa thérapie, Caroline est en fin de parcours dans sa liaison avec une femme, Diana, et dès la deuxième rencontre avec Hannah, elle annoncera sur un ton de défi : « Je suis lesbienne ». L’autre ne pipera pas — c’est le b a ba, tout de même. Caroline partage avec Diana — et ses fils, et la fille de Diana — une sorte de chalet qui donne sur le lac et qu’elle avait construit avec son mari du temps de leur retour à la terre (le temps des hippies). Ce trait de caractère est l’occasion d’un autre portrait drôle, celui des surenchères d’altruisme entre Caroline et Diana : « En faisant l’amour elles attendaient que l’autre jouisse la première, jusqu’à se lasser toutes les deux. Elles se battaient pour avoir le toast le plus brûlé, pour prendre en deuxième la douche devenue tiède. Elles se seraient battues pour quitter le Titanic en dernier ou l’Arche de Noé la première. »

S’agit-il d’un roman féministe ? De l’héroïne on pourrait dire (je pastiche ici la jaquette) : « Elle avait tout essayé : le féminisme et les confitures, l’amour saphique et le tissage, le service des urgences à l’hôpital (Caroline est infirmière) et le ski dans les Montagnes Blanches. » Dans cette mesure (et dans cette mesure seulement) il y a du féminisme dans ce roman. Ou alors il faut dire : après le temps du militantisme vient le temps de la comédie. L’héroïne n’a pas le sens de l’humour, elle est trop prise dans la signification-de-la-vie, mais l’auteur l’a, jusqu’à la misogynie. Si un homme avait écrit le roman, on lui reprocherait de faire rire des bouffées de chaleur de la ménopause, ou des seins au silicone « renflés comme des boules de fromage ». Elle a le regard juste, sans complaisance, pour décrire Caroline se dépouillant « laborieusement de sa robe de cocktail comme un homme-grenouille de sa combinaison mouillée » ou se redressant, pendant une séance où elle va mieux, « comme un plant de pommes de terre débarrassé de ses parasites », ou encore annonçant fièrement à Hannah qu’elle a couché avec une inconnue pendant le week-end « comme un chat qui dépose une souris morte au pied de son maître. »

Hannah est moins soumise que Caroline à ce regard. Elle ne trône pas non plus du haut de sa supériorité. Certes, en face de l’instabilité de Caroline, elle est dotée d’un mari très gentil, Arthur, qu’elle a épousé voilà bientôt trente-cinq ans. Mais elle a eu sa part d’avatars (l’auteur en rajoute un peu, pour faire bonne mesure) : née en Australie, une mère morte de typhoïde, un père qui l’abandonne, un jeune mari qui meurt à la guerre, deux enfants qui meurent asphyxiés à cause d’un poêle mal réglé. Elle a survécu, elle fait son métier avec cœur et conviction, mais tout de même, elle fait la part des choses : peut-être qu’il y a une hiérarchie des malheurs. Hannah est quelqu’un à qui l’on s’attache, au cours du récit (alors que Diana, malgré ses seins attrayants et sa gentillesse, est comme une ombre), et on est content pour Caroline de savoir qu’elles resteront ou qu’elles deviendront amies, toutes les deux : celle qui était lesbienne, et celle qui ne l’était pas.

Ce qu’il y a de bien avec un roman du genre best-seller, c’est que le lecteur est pris en main en tout confort, en toute sécurité : plaisir de la surprise et plaisir du familier sont dosés avec soin, un peu de l’un, un peu de l’autre. La saison s’écoule doucement, et la vie se découpe en tranches, journée après journée, séance après séance. Hannah sortit du parking, Caroline fit la queue au self, Hannah coupa en deux son sandwich, Caroline sortit sa chemise de nuit de la commode de pin, Caroline réfléchissait en empilant les cartons, elle acquiesça de la tête et porta sa crevette à la bouche. Le livre s’inscrit dans une tradition féminine, finalement, d’attention aux gestes quotidiens, aux enfants, aux bêtes, aux plantes, au temps qu’il fait. Peut-on, ce faisant, échapper aux stéréotypes ? Eh bien, sans doute pas, mais qui voudrait cela ? Pas le lecteur dudit best-seller. Lisa Alther, qui connaît bien son public, échappe en tous cas au piège de la fiction édifiante : pas de Prince charmant, en fin de parcours, pour venir témoigner du succès de la cure et en goûter les fruits. Rien ne nous sera dit des futures amours de Caroline. La dernière image est celle des oiseaux migrateurs revenus du sud après l’hiver et perchés dans les branches, au bord du lac couleur d’étain.


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