La Quinzaine littéraire, n° 464, 1er-15 juin 1986.
Robert Coover, Une éducation en Illinois, traduit de l’américain par Robert Pépin – Seuil.
« C’est aujourd’hui que se marie le duc de Windsor » : tel est le coup d’envoi d’Une éducation en Illinois (publié aux Etats-Unis en 1975 sous le titre : Whatever Happened to Gloomy Gus of the Chicago Bears? Nous sommes donc le 3 juin 1957, il y a presque cinquante ans déjà, et le hasard veut — mais il y aurait long à dire sur le rôle impertinent ou pertinent du hasard dans les fictions de Robert Coover — que la sortie du livre en français coïncide avec la mort de Mrs Simpson duchesse de Windsor, à l’âge de quatre-vingt-neuf ans. Quatre jours plus tôt a eu lieu à Chicago ce qu’on a appelé le « Memorial Day Massacre ». Il faut rappeler que les années 35-37 sont, sur fond de guerre d’Espagne et de Brigades internationales, une période épique du mouvement ouvrier américain, avec la montée puissante du C.I.0. (fondé par John L. Lewis en octobre 35), l’épidémie de grèves, les occupations d’usine, la riposte souvent brutale du Big Business. Le 30 mai 37, donc, dix grévistes sont tués par la police de Chicago au cours de la grande grève des aciéries. Gloomy Gus, Gus le Morose, héros fictif de Coover, sera la onzième victime de cette journée historique, voilà l’hypothèse de départ du récit. Et c’est l’occasion pour le narrateur, Meyer, de retracer à bâtons rompus l’étrange carrière et l’étrange personnalité de Gus le Morose. Meyer a lui-même une personnalité qui colore le récit. Entre deux crises de vagabondage, il est sculpteur-soudeur, et il a entrepris une œuvre monumentale, un portrait de trois mètres de haut de Gorki (qu’il admire et cite volontiers, en ces temps de gauche américaine tournée vers la Russie soviétique) fait de bouts de métal soudé. Il construit le visage au coup par coup, travaillant sur le menton, sur le nez, sur les rides du front ; ce qui lui donne le plus de mal, ce sont les yeux : il a beau épingler des dizaines de croquis au mur (anticipant Warhol, mais il ne le sait pas), il ne les « voit » pas. Jusqu’au jour où il saisit l’expression voulue, tendre et douloureuse, sur le visage de son amie Golda qu’il surprend en plein orgasme.
Meyer est juif, et un jour, il trouve sur sa porte une croix gammée. Faut-il l’ignorer, l’effacer ? Il décide de la déguiser en trois petits carrés qu’il décore de fleurs, préférant à la lutte ouverte le commentaire ironique. Il a un chat, Baron Noir, qui aime plus que tout les têtes de poisson. Baron Noir est à sa façon un commentaire ironique sur les luttes qui agitent le monde autour de son maître : essayez un peu d’expliquer à un chat que l’union fait la force…
Gus, c’est le contraire de Meyer. C’est le semi-robot, un pur produit du conditionnement. Alors que Meyer, en artiste, s’intéresse plus à la chorégraphie des gestes qu’à leur finalité, pour Gus, gagner n’est pas ce qu’il y a de plus important, c’est la seule chose qui compte. Il a deux zones d’activité : le football (américain), et les filles. Le malheur, c’est que les deux activités se mêlent un peu, dans sa tête. Dans le football, il fonctionne au réflexe conditionné, dans l’amour aussi. Qu’il entende le chiffre « 29 » et il fonce : plaquage en règle. La fille se retrouve les yeux au beurre noir sans comprendre ce qui lui est arrivé.
La vie de Gus, c’est bien simple, c’est une espèce de tunnel qui se creuse au fur et à mesure qu’il avance. Discipline, discipline. Séances d’entraînement, grilles d’emploi du temps. Un strict minutage des exercices. Sur le terrain, Gus peut être formidable (victoire ou orgasme garantis), mais il s’en faut d’un rien pour faire dérailler la machine, pour que Gus bondisse, mais du mauvais côté, et alors là, désastre…
On imagine le parti qu’un écrivain ayant le sens du burlesque peut tirer de ce scénario de base. Est-ce pour accumuler les gags, l’écriture courant, les pieds en canard, après l’image, que Coover a choisi ou inventé un tel héros ? Peut-être est-ce parce que Gus est un « héros des temps modernes », si l’on entend par temps modernes la toute-puissance de la machine et l’homme devenant à son tour machine : le film de Chaplin, rappelons-le, est de 1935. Ce héros brutal et dérisoire, que rien n’amuse (« Gloomy »), sera broyé par le système même qui l’a produit. Son expérience est si morcelée qu’il n’arrive jamais à insérer ses gestes dans un projet : d’une séance de copulation sur l’autre, il quitte et oublie les filles : quant aux matches, il ne les gagne que s’il reconnaît une situation prévue et résolue à l’entraînement. Il est toujours entre deux mi-temps, deux sonneries, deux lampes rouges ? il se meut dans des séquences hors-temps, hors-histoire. Pourtant le récit lui-même fait place à l’Histoire, avec majuscule, celle qui pour les Marxistes a un sens, Guernica, Guadalajara, l’Internationale sera le genre humain. Oui mais, comme dit le vieux et sage rabbin : « L’Histoire n’est rien d’autre que l’activité de l’homme en train de suivre ses buts. » Folie que de faire des prévisions : « Aussi interminable que semble être la lutte contre l’oppression, elle pourrait très bien prendre fin un jour ». C’est Simon, le sceptique, qui parle, et à travers lui, peut-être, Coover le « post-moderne ». Privilégions, dit le romancier, dans un monde ouvert, aléatoire, le récit ouvert, aléatoire. Au coup par coup, le nez, le menton, et tant pis pour les yeux, pour le regard qui unifierait le tout. Du coup le héros se retrouve, au choix, à l’image du monde ou à l’image des nouvelles techniques narratives. Sa conduite est une combinatoire de gestes dont la seule règle est l’obéissance pure à des contraintes, et l’imprévisibilité. Gus est le produit d’une société aliénante, mais il est aussi un « effet de post-modernisme », pourrait-on dire. L’écrivain, lui, s’invente un double, un narrateur-artiste qui, en toute liberté, commente les déclics et les ratés du héros et repousse à demain l’achèvement de l’œuvre : il commence à parler quand le héros est mort, mais continue à parler au héros quand celui-ci est déjà mort.
Cela dit, l’invention bouffonne, qui met du désordre dans les découpages, ne perd pas ses droits. Disons que c’est la grâce du chat. Pas plus que Baron Noir ne saurait se laisser enrôler dans un syndicat, Coover l’écrivain ne s’efface derrière un propos théorique, expérimental, post-opératoire. Bien vivant, il ne se contente pas de jouer le jeu, il mène la danse ; et le lecteur, sur un toit brûlant, danse lui aussi.

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