Album Masques, « Tennessee Williams », mai 1986 [1].
Katherine Hepburn vêtue de blanc immaculé et descendant souveraine, implacable, dans son ascenseur en forme de trône, pour aller nourrir ses plantes carnivores dans son jardin-jungle. Elizabeth Taylor enfermée dans la fosse aux lions d’un asile de fous, lieu hallucinant où vocifèrent toutes les misères humaines. Anna Magnani, la Magnani, échevelée, en peignoir et combinaison, bec et griffes dehors pour éviter de se faire écharper par ses harpies de voisines : on n’est pas sicilienne pour rien. Vivien Leigh, en peignoir elle aussi, mais comme vide, absente, hantée par des vérités déchirantes qu’elle n’arrive plus à recouvrir de ses mensonges : les yeux charbonneux, perdus au loin, tandis qu’elle brosse, brosse ses cheveux avec une brosse à dos d’argent, vestige des splendeurs passées. Ava Gardner, tropicale, sur une plage tropicale, par une nuit veloutée, dangereuse. Telles sont quelques-unes des images qui surgissent, d’abord, si l’on pense aux héroïnes de Tennessee Williams. Car c’est par le cinéma d’abord que son univers nous est devenu familier, comme si nous l’avions rêvé nous-mêmes : Soudain l’été dernier, de Mankiewicz ; La Rose tatouée, de Daniel Mann ; Un Tramway nommé Désir, de Kazan ; La Nuit de l’iguane, de John Huston. A quoi il ne faut pas manquer d’ajouter Baby Doll, de Kazan, avec Carroll Baker ; La Chatte sur un toit brûlant, de Richard Brooks, avec, là encore, Elizabeth Taylor ; Doux Oiseau de jeunesse, du même Brooks, avec Geraldine Page.
Le terme qui vient à l’esprit pour dire ce qu’elles ont en commun, ces femmes hors du commun, c’est celui de monstre sacré. Je parle ici des stars qui nous ont fait rêver aussi bien que des héroïnes qu’elles incarnent : monstre sacré, Vivien Leigh, cette Anglaise qui est Blanche DuBois après avoir été Scarlet O’Hara — il faut une Anglaise pour être dans toute sa pureté fitzgeraldienne, la Southern belle — et qui sombre dans la folie, après ce rôle. Monstre sacré, Katharine Hepburn, avec ses traits inaltérables, depuis quarante ans — la peau se tend sur l’os un peu plus, et les yeux étincellent d’un éclat de pierre ; chaque année, inaltérablement. Mrs Venable, qui aura remplacé sa canne par une chaise roulante, évoquera l’été, le dernier été, où son fils, le poète, est mort sans elle, dévoré (mais elle refuse de le croire) par une horde piaillante et pillarde de gamins affamés. Monstre sacré, la Magnani, excessive en tout, le rire et les larmes, la caresse, l’insulte : bouleversante. Qui ne voudrait être emporté par ce tourbillon, étouffé sous ces caresses, giflé, meurtri, nourri, couvert de baisers, appelé sur le quai d’une gare, retrouvé dans une chambre d’hôtel ; sous la pluie, sous un soleil brûlant, en plein naufrage, en pleine guerre, dans un camp, de retour à la maison : elle serait là, ses yeux perpétuellement inquiets plongés dans vos yeux, et sa bouche la tendresse même.
Elizabeth Taylor, la star des stars, les plus beaux yeux du monde, le monde à ses pieds, une vie de légende, les hommes et les fortunes qui viennent se fracasser contre ce rocher de marbre en forme de femme ; et puis, au fond de l’âme, une force de destruction qui altère le marbre même. Elle est Maggie, la chatte sur un toit brûlant, cynique et rusée qui doit ramener Brick son mari, bel animal plus félin qu’elle (c’est Paul Newman) dans son lit.
Ava Gardner, l’archétype même de la séduction qui trouble les femmes autant que les hommes, sensuelle, voluptueuse, inaccessible ; le rayonnement, la présence, la flamme d’une comtesse aux pieds nus, d’une gitane sauvage, indomptable ; elle a joué dans La Nuit de l’iguane, elle aurait pu être Maggie la chatte elle aussi ; mais malgré l’alcool, la cheville cassée, et le souvenir de Skipper, le trop cher ami perdu, Brick n’aurait jamais pu s’interdire son lit, qui le pourrait ?
Des stars de Broadway ont, au théâtre, incarné les grands rôles féminins de Tennessee Williams. Elles aussi ont marqué ces rôles de leur talent. C’est Barbara Bel Geddes (tombée, quelque trente ans plus tard, dans Dallas) qui crée Maggie en 1955, en face de Ben Gazzara (pour Kazan). En 1961, Bette Davis joue dans La Nuit de l’iguane. Laurette Taylor fut Amanda, la mère, dans La Ménagerie de verre. Jessica Tandy, en 1947, créa le rôle de Blanche, en face de Kim Hunter dans le rôle de Stella, et de Marlon Brando, déjà, dans celui de Stanley Kowalski. Sur une photographie de cette production, Jessica Tandy porte une robe à traîne en satin qui laisse les épaules découvertes, une robe de reine déchue, avec un châle qu’elle tient sur un bras replié, tandis que de sa main libre elle lève un verre de cuisine à moitié rempli en déclamant à la cantonade (c’est la légende de la photo) : « Quelqu’un veut aller se baigner, se baigner au clair de lune ? Est-ce que quelqu’un est en état de conduire une voiture ? »
Comment naît un personnage dans l’esprit d’un auteur dramatique ? Il est difficile de le savoir, même pour l’auteur lui-même. Tennessee Williams dit que, pour lui, c’est souvent une image qui est le point de départ. Ainsi, dans le cas de Blanche : « Je voyais une femme assise sur une chaise, en train d’attendre vainement quelque chose, peut-être l’amour. La lumière de la lune brillait à travers la fenêtre, suggérant la folie. J’ai écrit la scène en lui donnant le titre : La Chaise de Blanche au clair de lune. » De cette vision lunaire, il reste sans doute la lumière blafarde, irréelle, cette lumière sans soleil et sans chaleur qui éclaire la vie de Blanche, l’héroïne au nom lunaire lui aussi. Blanche, quand elle arrive chez sa sœur mariée à un ouvrier, fait une entrée incongrue. Elle est tout habillée de blanc, comme pour une garden-party, avec un collier de perles et des boucles d’oreilles, des gants blancs, un chapeau blanc. « Sa beauté délicate doit éviter les lumières trop vives. Il y a quelque chose dans son allure hésitante, et dans son costume blanc, qui fait penser à un papillon de nuit. » Quand elle n’est pas soutenue par l’illusion romantique (lorsqu’elle valse, par exemple), Blanche n’est qu’une fleur fanée, une pâquerette « cueillie depuis quelques jours ». Par contraste, l’image de base de Stanley est celle d’un « oiseau mâle au riche plumage ». La fatigue tire les traits de Blanche, Williams emploie à propos d’elle le terme clinique de « personnalité neurasthénique ». Une des dernières images qu’elle évoque elle-même, avant d’être emmenée vers l’asile psychiatrique, c’est celle de sa mort — une mort poétique, improbable : elle mourra, dit-elle, en plein océan, pour avoir mangé des raisins non lavés. « Je mourrai en tenant dans ma main la main du médecin de bord, un beau garçon, très jeune, avec une petite moustache blonde et une grosse montre en argent… Et on m’enterrera en mer, cousue dans un sac blanc tout propre, et on me lâchera par-dessus bord, à midi, dans la pleine lumière de l’été — dans l’océan aussi bleu que les yeux de mon premier amant. » Blanche, dans la réalité de la pièce, se laisse emmener sans résistance par un jeune médecin, en s’accrochant à son bras comme elle se tiendrait, gracieusement, au bras de son cavalier dans un bal. En lui disant : « J’ai toujours compté sur la bonté des étrangers ».
L’image prédatrice qui caractérise Mrs Venable, c’est elle-même qui prend la parole pour l’évoquer, après la mort de son fils. C’est une image animale, exotique, cruelle, une image inspirée de Melville (Melville, avec sa Nouvelle-Angleterre et ses océans lointains, exerce une fascination certaine sur ce Sudiste qu’est Williams). Mrs Venable et son fils Sébastien sont allés aux Îles Galapagos pour visiter ce lieu dont parle Melville dans le récit « The Encantadas ». Et puis ils y retournent pour assister à un événement dont Melville n’a pas parlé, l’éclosion annuelle des tortues de mer : « La plage étroite, couleur de caviar, était tout en mouvement. Mais le ciel était en mouvement lui aussi… rempli d’oiseaux carnivores et du bruit des oiseaux… et le sable était vivant, vivant, et les tortues de mer qui venaient d’éclore se précipitaient vers la mer, tandis que les oiseaux planaient et piquaient pour attaquer, planaient, piquaient pour attaquer ! Ils plongeaient sur les tortues juste écloses, les retournaient, les ouvraient, arrachaient et mangeaient leur chair. »
En préface à Doux Oiseau de jeunesse, Tennessee Williams évoque la première histoire qu’il ait écrite et publiée, à l’âge de seize ans, et qu’il dit inspirée d’Hérodote. Il y racontait comment la reine égyptienne Nitocris avait invité tous ses ennemis à un banquet dans une grande salle souterraine de son palais, au bord du Nil, et comment, en plein milieu du banquet, elle était sortie de table, avait fait ouvrir tout grand les vannes, laissant les eaux du Nil envahir la salle verrouillée et noyer tous les invités comme des rats. Williams dit voir dans cette histoire le paradigme de tout ce qu’il devait écrire par la suite. Mais la Nitocris de Doux Oiseau de jeunesse est elle-même meurtrie. C’est une star de cinéma sur le déclin, Alexandra del Lago, qu’on appelle « Princesse ». L’image d’elle qu’on a dès le début est celle d’une femme que la lumière blesse, que le présent blesse. La scène qu’elle raconte est celle de la soirée de gala où l’on projette pour la première fois son dernier film, un film où elle n’a sans doute plus l’âge du rôle. Elle porte pour ce gala une robe avec une immense traîne, et quand elle s’enfuit pour éviter ce qui, pense-t-elle, ne peut être qu’un désastre, elle oublie sa traîne et, dans le grand escalier de marbre qu’elle descend en courant, elle se prend les pieds dedans, tombe, et roule, roule comme une fille à matelots ivre morte. C’est cela l’image qui est son trait de caractère : un grand oiseau blessé.
Le personnage de femme pour lequel Tennessee Williams a le plus de tendresse est peut-être celui de Laura, la jeune infirme de La Ménagerie de verre. On sait que le modèle de Laura est Rose, la sœur de Williams, la fragilité même, adorée de son frère, et qui sera un jour enfermée pour schizophrénie. Williams devait dire d’elle : « Les pétales de son esprit sont repliés par la peur ». L’image végétale — fleur fanée, fleur fragile — est toujours moins cruelle que l’image animale, sauf dans le cas des plantes carnivores du jardin-jungle de Mrs Venable. L’image centrale de Laura, c’est « Blue Roses ». Pourquoi ces roses bleues ? Par un jeu de mots avec la pleurésie qu’elle eut enfant : « pleurosis », la prononciation est presque identique. Mais sa fragilité est celle du verre. Elle semble, nous dit Williams, faire partie elle-même de sa collection d’animaux de verre miniature. Plus tard dans la pièce, quand enfin un jeune homme ami du frère va venir lui rendre visite, et que sa mère, Amanda, essaie de revivre à travers sa fille l’époque où elle-même avait des admirateurs, où elle l’habille, lui arrange les cheveux, une beauté fragile, irréelle, s’empare de Laura. Elle est « comme un morceau de verre translucide touché par la lumière et qui en tire un éclat éphémère. »
Les héroïnes de Williams sont à un très haut degré des héroïnes de théâtre : elles vivent toutes, pour des raisons diverses, dans l’illusion ou le mensonge, le faux-semblant, le refus de la réalité. Elles tentent de donner le change, elles jettent de la poudre aux yeux, elles se réfugient dans des discours en toc. Leur monde est une galerie des glaces qui les « assassine de reflets », comme disait Artaud du cinéma. Oui, elles font tout un cinéma, justement, elles jouent les grandes dames, elles cachent leur linge usé, leurs yeux meurtris, leurs amants à la sauvette. Avec courage, mais c’est pathétique parce que, un jour ou l’autre, la perruque tombe, la chaise bascule, le pied tourne, la bouteille d’alcool apparaît sous l’oreiller, le collier se casse. Elles craquent. Mais bravo, elles ont bien joué, il faut les applaudir. Amanda idéalise son passé de jeune fille romantique, à la Scarlet O’Hara, et veut faire vivre sa pauvre fille infirme, qui ne tient pas debout, dans le même tourbillon de valse. Elle lui « avantage » les seins avec des houppettes à poudre. « Mais que fais-tu ? » demande Laura. « On appelle cela des Gay Deceivers, répond-elle, tandis que la musique joue A Pretty Trap : tout n’est que piège, et Tom lui-même donne à sa sœur une écharpe magique qu’il dit tenir de Malvolio le Magicien et qui permet de faire s’envoler des canaris du bocal à poissons rouges… Laura est coupée de la réalité par son infirmité, elle est une biche minuscule et fragile posée sur une étagère. On la voit assise sur une chaise d’ivoire (sans doute parce que, dans les tours d’ivoire, il ne peut y avoir que des chaises d’ivoire). Baby Doll est une poupée-de-chair : on la croit poupée, mais elle est de chair, on la croit de chair, mais elle n’est qu’une poupée. Voluptueuse, elle se refuse, mariée elle reste vierge, ce qui rend fou son mari. C’est une femme-enfant qui refuse de grandir, d’entrer dans le monde des adultes, mais elle a un corps qui attire les hommes malgré elle ; c’est une allumeuse, elle-même prise au piège de ses désirs inavoués. Le désir qu’a d’elle son brave homme de mari lui fait horreur, mais le plaisir, cela doit bien exister, tout de même.
A l’inverse, Princesse n’accepte pas de vieillir. Elle a été une star, et une star, c’est aussi le composé d’une image et d’un corps. Le corps n’a pas le droit de se flétrir puisque l’image doit rester éternelle. L’âme de l’actrice s’accroche à cette image, le corps refuse de suivre ou plutôt il va trop vite, il dégringole. Mrs Venable, elle, se ment sur son fils, elle a bâti une statue, Sébastien est et doit rester cet être éthéré, ce pur poète délicat et raffiné, toujours vêtu de blanc ; le récit de sa mort ignominieuse ne peut être qu’un mensonge, il faut faire enfermer celle qui prétend arracher le voile. Le refus de la réalité va dans ce cas jusqu’à une cruauté implacable ; il faut, pour se nourrir, être carnivore ou même cannibale, tout jardin est une jungle. Du haut de ce trône qui lui permet de dominer le monde, armée de sa canne, Mrs Venable est prête à briser tout ce qui lui résiste. Maggie la chatte prétend être enceinte alors que son mari fait chambre à part, la fortune familiale est à ce prix. Que la stérilité fasse semblant d’être fertile, voilà peut-être le comble de l’illusion théâtrale.
Dans Qui a peur de Virginia Woolf ?, le couple sans enfant inventé par Albee avait trouvé une autre solution, tout aussi théâtrale : l’enfant imaginaire. Mais Maggie, à la différence de Martha, et à la différence de Blanche ou d’Amanda, est une réaliste. Elle ment aux autres, mais pas à elle-même. Elle prendra la situation à bras-le-corps, pour obliger son mari à venir dans son lit, elle utilisera les grands moyens.
Blanche, elle, commence aussi par mentir avec aplomb mais bientôt elle vacille, prise à son propre piège ; entre mensonge et illusion, elle ne s’y retrouve plus. Au bout de la longue route où elle avance en trébuchant, la folie est là, doucereuse, et l’enfermement, symbolisé par les blouses blanches. La folie, c’est quand on cesse d’écouter vos discours. Là où le théâtre finit, l’hôpital psychiatrique prend la relève. Pourtant théâtre et folie ont partie liée : voir Œdipe, voir Artaud, voir Marat-Sade. Tant que l’actrice peut encore jouer celle qui devient folle, on est dans le théâtre. Mais si l’actrice devient folle, alors il faut baisser le rideau. Williams joue avec le feu, ou avec les eaux du Nil.
[1] Repris dans les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, sous le titre « Mortal Ladies Possessed : les personnages de femmes chez Tennessee Williams », La Comédie-Française – L’Avant-scène théâtre, mars 2011.

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