La Quinzaine littéraire, n° 462, 1er-15 mai 1986.

Cynthia Ozick, La Galaxie cannibale, Traduit de l’américain par Claudie Ancelot – Mazarine.

La Galaxie cannibale, au titre bizarrement symbolique, est le récit d’une vie, en forme d’apologue. Plus que d’un roman, il s’agit d’un conte philosophique, mais sur fond de notre temps, un temps qui va de la grande rafle du Vel’ d’Hiv’ à une école au bord d’un lac, en plein milieu des Etats-Unis. Le héros de l’histoire, c’est Joseph Brill, le Principal de l’école. Au début du récit, c’est un homme de cinquante-huit ans, célibataire, qui fait son jogging tous les matins. Comment est-il arrivé là ? Petit garçon juif, il a été élevé à Paris, entre la rue Vieille-du-Temple et la rue des Rosiers, entre la poissonnerie paternelle et le musée Carnavalet. Le jour où on emmène toute sa famille, il échappe par miracle, parce qu’il était resté cette nuit-là chez le rabbin Pult, pour l’aider à mettre ses livres dans une valise. Ensuite il sera caché par des bonnes sœurs dans une cave, où il lira toute la bibliothèque d’un vieux prêtre : Saint Augustin, Corneille, Rousseau, mais aussi Edmond Fleg : Jésus raconté par le Juif errant, Le Juif du pape, L’Enfant prophète. Le jeune Joseph a également gardé avec lui un trésor, cadeau d’adieu du rabbin Pult : le traité Ta’anit, imprimé à Venise. « Tu enseigneras », lui avait dit le rabbin. Et le garçon comprend qu’il accomplira cette prédiction. Il a compris qu’il avait deux âmes : « En cela il était pareil à Edmond Fleg. Il rassemble toutes ses visions et n’en sacrifie aucune. » Il fondera donc une école, une école dirigée selon le principe de noblesses jumelles, d’antiquités jumelles. Fusion du savoir de l’Europe et d’une Jérusalem patinée. La grâce de la cour fleurie de Mme de Sévigné mariée à la parfaite sérénité d’un sabbat purifié. Corneille et Racine aux côtés de Jonas et kohelet. » Après la guerre, après des études d’astronomie (fascination, déjà, pour les galaxies), Joseph Brill émigrera aux Etats-Unis et pourra fonder, grâce à une riche bienfaitrice, l’école Edmong Fleg, sorte de Sorbonne enfantine où il mettra en pratique le « Programme Dual » : « La Torah, la Guémara, les sciences humaines, le français : les eaux de Silo jaillissant de la source de la civilisation occidentale ! »

Et nous voici plongés dans une Amérique dont la population adulte se compose majoritairement d’une catégorie bien particulière : les mères d’élèves. Ce n’est pas un groupe pour lequel notre héros manifeste une sympathie excessive : « Les voix des mères étaient acides, hardies, puissantes ; il les comparait à des aigrettes criaillant au-dessus de leur couvée. Les ensembles pantalon, les chairs rebondies, les seins, les hanches secrètes des silhouettes sveltes, la glisse brillante de leurs longs cheveux ; il les voyait comme des êtres de nature, en quoi il voulait dire des véhicules chargés de sécrétions. La poche-bée de l’utérus, la maternité tout becs et ongles sanglants. » Et le Principal, au milieu de cette gent oiselle : « un paisible bouddha étincelant ».

Pourtant une mère, parmi toutes les autres, va mettre en danger la souveraineté de Brill, et ses certitudes. Une femme philosophe, Hester Hilt. Rien de directement sentimental entre eux, mais une lutte à mort d’esprit à esprit. Vu par elle, le bouddha étincelant ne se sent plus qu’un « capitaine de puces et de moucherons, guerrier au milieu de mères » : ridicule. Quand, à l’aide du midrash, « parcelles de la Tradition orale », Hester Lilt fait une conférence sur « la non-surprise de la surprise » pour dire comment accueillir l’imprévisible et remettre à leur place les vues courtes des pédagogues, Brill se sent visé. C’est au cours de cette conférence que Hester fait appel à la métaphore des galaxies cannibales, « ces mégalosaures, ces colonies de gaz primordiaux qui dévorent d’autres galaxie… et, une fois le repas consommé, la victime, tel Jonas, continue à tourner à l’intérieur du cannibale… immobile tel la Mort en digestion. » Paradoxalement la fille de Hester, Beulah Hilt, élève de l’école, est une espèce d’endormie dont les maîtres n’arrivent pas à tirer la moindre réaction, le moindre résultat. Et Brill exaspéré par la supériorité de la mère trouve là une raison de l’humilier à son tour : si elle redécoupe l’univers, c’est en fonction de Beulah, qu’elle cannibalise : « Partout où elle présente un creux — une carence, une dépression, un trou, une absence — vous, vous produisez une bosse. Vous inventez quelque chose qui corresponde au creux, qui le justifie. »

La fin du récit montrera que Hester avait raison d’attendre. Beulah deviendra (on s’en doutait un peu, depuis le début) une grande artiste, aussi célèbre aux Etats-Unis qu’en Europe. Pendant ce temps-là, Brill aura épousé une petite secrétaire frivole et rieuse, et eu un fils surdoué, pur produit (limité, terriblement) de la pédagogie de son père : « ad astra », comme celui-ci aimait à répéter à chaque distribution des prix : Naphtali connaîtra une réussite médiocre, exemplaire. Brill sombrera dans une sorte de léthargie, très affecté par la trajectoire flamboyante, inexplicable de Beulah, dans laquelle il verra un démenti de tous ses principes, et un dernier triomphe de Hester.

On voit bien le ton : une satire aux allures de fable. Il ne s’agit pas de prouver à tout prix quelque chose, non, on reste dans l’ambiguïté. Mais entre l’invention comme pour le plaisir et la poursuite d’un propos (moral, philosophique), le lien est ferme, à chaque instant. Il y a dans cette maîtrise de la fiction par une intelligence sans repos quelque chose qui rappelle l’œuvre d’Iris Murdoch, romancière, anglaise et sartrienne. Comme chez elle, un petit peu trop de contrôle peut-être : fouette cocher, on n’a pas la vie devant soi pour se prélasser. La langue est parfaite, adéquate à son objet — une vigilance sans faille là aussi, et la traduction française de Claudia Ancelot est d’une impeccable fidélité, d’une constante adresse. On a parlé, à propos de ce roman, de virtuosité : oui, c’est indéniable. Alors, de quoi se plaindre ? Eh bien, de rien, on n’ose pas, puisque tout ce qu’on demanderait, et ce serait vraiment trop injuste, ce serait un tout petit peu d’imperfection justement, un geste qui trahisse une émotion, un afflux soudain d’affect non maîtrisé, un nœud dans le bois lisse du récit, un battement de cil, un soupir, ou comme un soupçon d’ensommeillement dans la voix. Un fil qui traîne, un verre qui se brise.


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