La Quinzaine littéraire, n° 456, 1er-15 février 1986.
Claire Bruyère, Sherwood Anderson – Klincksieck.
De Sherwood Anderson on connaît surtout, en France, et même en Amérique, Winesburg, Ohio, publié pour la première fois en 1919. Avec tendresse, avec précautions, Sherwood Anderson y décrit l’un après l’autre, dans de brefs récits, des personnages qui ont chacun leur secret, leur bizarrerie ; tous ont dans la tête quelque chose de cassé, de tordu, d’hors d’usage, qui fait d’eux des « grotesques » au milieu de le petite ville bien-pensante. Et le lecteur reste hanté par Wing Biddlebaum dont les mains s’égarent, comme malgré lui, en caresses à demi innocentes, chaque fois que passe à leur portée un petit garçon, ce qui déclenche un beau scandale ; ou par Alice Hindman qui, à vingt-sept ans, une nuit, cède au désir fou qui s’empare d’elle de se promener nue sous la pluie, dans les rues de la ville, et de s’adresser au premier passant venu, qui en reste tout abasourdi. L’écrivain s’attache à capter ces « moments de révélation » qui, sans lui, resteraient enfouis dans la confusion désordonnée du vécu. Et c’est tout le problème du rapport à l’écriture qui se pose pour Sherwood Anderson : l’écrivain est là pour dire les histoires de chacun, ces mille contes qui existent à l’état latent ; il est un raconteur d’histoires. L’histoire est là, en lui, comme un enfant dans le ventre de sa mère, mais rien ne « dit » qu’il va réussir à lui « donner le jour ». La peur qui saisit l’écrivain, c’est celle de ne pas trouver ses mots, de ne pas trouver de mots du tout : « Il y a une histoire — je ne peux pas la dire — je n’ai pas de mots. L’histoire est presque oubliée mais parfois je la retrouve. » Voilà comment débute un texte intitulé « Le Muet ».
Le livre de Claire Bruyère porte un beau sous-titre : « L’Impuisssance créatrice ». Car tout le problème est là : une volonté très forte de porter à son terme la gestation de l’œuvre, de porter jusqu’au sens la vie, de capter le désordre, ou plutôt de l’assagir en lui donnant forme ; et puis la peur, qui va jusqu’à l’obsession, de ne pas y parvenir. La vie des personnages créés par Sherwood Anderson est le plus souvent un lamentable fiasco, mais qui s’éclaire soudain en une fulgurante illumination si l’écrivain est là pour la saisir dans sa vérité. Quant à l’écrivain lui-même, il est hanté par la peur de son propre échec, dans la vie et dans l’écriture. Claire Bruyère reprend l’ensemble de l’œuvre de Sherwood Anderson (vingt-trois ans d’activité) à la lumière de cette obsession majeure. Bien souvent en lisant ce livre, on pense à Pavese, hanté lui aussi par l’impuissance et l’échec. En exergue à la première partie, Claire Bruyère cite Blanchot : « Pour écrire, il faut déjà écrire. » Cesare Pavese, lui, disait à peu près : pour vivre avec une femme, il faut déjà avoir vécu avec une femme.
Pour cerner un tempérament si peu affirmatif, si peu truculent, si peu blindé de certitudes, tout naturellement les chapitres prennent des formes interrogatives : « L’Amérique impuissante ? » « Comment dire ? » (on dirait du Nathalie Sarraute). Ou même (et là, il pourrait s’agir de Beckett) : « De nulle part à rien ? » Ce chapitre fait allusion à un épisode de la vie de Sherwood Anderson (mais nul écrivain n’était là pour capter ce moment) : un jour il est parti de chez lui, l’esprit totalement vide, et on l’a retrouvé hospitalisé dans une ville voisine ; il a raconté plus tard qu’il avait erré de champ en champ, dormi dans les fossés, mangé des grains de maïs cru, et qu’il fuyait, dans la terreur, tout ce qui ressemblait à une forme humaine. Il avait aussi griffonné à l’intention de sa femme une lettre presque illisible qui répétait : « Go to Elsinore » (pour, de là, aller au couvent, sans doute…). On retrouvera chez ses personnages ce perpétuel désir de fuite. Au fond, ce qu’ils ne supportent pas, c’est, comme le dit Tennessee Williams, d’être enfermés à l’intérieur de leur propre peau, prisonniers à vie. Ils voudraient, comme l’écrivain lui-même, échapper à leur seule identité pour devenir les autres, des milliers d’autres, entrer dans la vie des autres, et pouvoir en sortir, librement.
On ne s’étonnera pas que, dans une telle œuvre, l’enfance soit privilégiée, l’enfance qui peut encore à son gré se projeter dans la vie des autres. Anderson petit garçon mettait tant d’intensité émotive à regarder, pendant des heures, les chevaux dans un pré, qu’il pouvait en avoir les larmes aux yeux. Les plantes, les animaux, la nature, comptent autant que les êtres humains. L’enfant reçoit l’amour de sa mère comme « la pluie tombant sur les arbres ». Dans l’une des nouvelles, les petits garçons, qui partagent le même lit, attendent que leur mère vienne enduire leurs mains toutes craquelées d’engelures d’une sorte de graisse fondue bien épaisse qui va calmer l’irritation. On devine la pérennité d’un tel souvenir d’enfance. Mais l’étonnement de l’enfant devant le monde qui est aussi celui de l’artiste peut facilement devenir désarroi, confusion. Souvent les personnages ne sont autres que de vieux enfants, des fruits qui ont pourri sans jamais mûrir : on est toujours trop jeune ou trop vieux. « Est-ce que vous ne voyez pas que je suis vieux ?… Je suis si jeune que je ne trouve pas mes mots dans la confusion des mots. » Et voilà, on en revient au problème de l’écrivain. Ce sont, pour un lecteur un peu sensible, les œuvres les plus émouvantes, celles où l’écrivain cherche ses mots, échappe toujours de peu (et parfois n’échappe pas) à la défaite, à la déroute, à la confusion. Le livre de Claire Bruyère sait capter cette émotion, au fil des pages, grâce à une grande richesse de citations (malheureusement non traduites : on attrape le torticolis d’une langue à l’autre) tirées des très nombreux récits méconnus de Sherwood Anderson. Avec ferveur, avec patience, on explore le mystère d’une âme au moins autant que la maîtrise toujours en péril d’un grand écrivain américain.

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