Quand l’écrivain se fait héros de roman

La Quinzaine littéraire, n° 386, 16-31 janvier 1983.

Philip Roth, Zuckerman délivré, traduit de l’américain par Henri Robillot – Gallimard.

Les lecteurs français connaissent Nathan Zuckerman, écrivain : il était le narrateur de L’Ecrivain des ombres (traduit en France en 1991). Le voici héros du roman qui porte son nom, lancé dans le récit par une citation de Lonoff, héros, lui, de L’Ecrivain des ombres : « Que Nathan voie ce que c’est que d’émerger de l’obscurité. Qu’il ne vienne pas cogner à notre porte en disant qu’il n’a pas été prévenu ». Grâce à un roman scandaleux, Nathan est devenu célèbre et richissime. Et, Lonoff a bien raison, ce n’est pas de tout repos. Un peu ahuri, à la Woody Allen, content pas content, Nathan reçoit des secousses de tous les côtés. On l’interpelle à tout moment : « Bon Dieu, avec tout votre fric, qu’est-ce que vous fabriquez dans un autobus ? » On le confond avec son héros, on le fait chanter par téléphone en menaçant de prendre sa mère en otage. On lui envoie des lettres d’insultes : « Cher Monsieur Zuckerman, il est difficile de parler des Juifs avec plus de rancœur, de mépris et de haine… »

Nathan vient de déménager après avoir quitté sa troisième ou quatrième femme. Chaque fois qu’il divorce, son père, effondré, téléphone à l’« ex » pour s’excuser de la conduite de son fils, pendant que Nathan, lui, s’excuse auprès de sa mère : « Maman, je suis désolé pour tout le monde de présenter un palmarès conjugal aussi désastreux. »

Pourquoi a-t-il quitté Laura ? Elle était trop parfaite, un parangon de vertu. C’est une avocate qui n’est que dévouement, le sort des déserteurs et objecteurs de conscience occupe le plus clair de son temps (le roman se situe en 1969, année, comme par hasard, de la parution de Portnoy). Nathan finit par se dire que cette femme est trop bien pour lui. Car lui c’est le traître, qui expose aux yeux de tous les traits intimes de sa famille et de ses proches, qui exhibe les détails peu reluisants de la vie sexuelle de son héros. Pourtant, ce qu’il reproche à Laura, c’est de lui renvoyer à la figure une image de lui dont il cherche, de livre en livre, à se délivrer : « Ce n’est même pas la vertu de Laura qui t’ennuie à périr – c’est ce visage édifiant, digne, intègre, tristement vertueux qui est le tien propre. Normal qu’il te rase. »

Disponible, que va faire Nathan de son temps et de son argent ? Pour ce qui est de l’argent, il suit aveuglément les conseils de son agent littéraire et va voir un spécialiste des placements financiers, et puis il se commande six complets d’un coup chez le tailleur de Rockefeller. Eberlué, il subit le feu roulant des questions techniques : braguette à glissière ou à boutons, doublure or ou lavande, fente médiane ou deux fentes latérales… Pour ce qui est du temps, il fait des rencontres. Un demi fou intarissable qui s’accroche à ses basques, finit ses sandwiches, lui raconte sa vie, et dont Nathan finit par soupçonner qu’il est peut-être son maître-chanteur. La plus adulée, la plus merveilleuse des stars, irlandaise, elle porte le nom altier de Caesara 0’Shea. Il passera avec elle une soirée très remarquée « Chez Elaine », et une nuit trop courte au « Pierre », son hôtel. Elle le renverra à l’aube parce que « le brossage des dents, les chasses d’eau, c’est trop pour moi ». Exemple du style « efficace » de Philip Roth pour dire la fin d’une brève romance entre une star et une célébrité.

Il y aura aussi la mort du père, en Floride. Comme à la fin de A Bout de souffle ce père, rendu presque muet par une attaque, aura une dernière parole ambiguë sur laquelle Nathan n’en finit pas de s’interroger. Il a cru entendre « salaud » et son père le regardait. Il a peut-être dit « si haut », ou bien « c’est l’heure ». Mais dans l’avion qui les ramène après l’enterrement, Henry, le frère, éclate d’un seul coup, plein de larmes et de colère : « Il a bien dit « salaud », Nathan, il t’a traité de salaud » ». C’est bien vrai, Henry le pense, Nathan est un salaud, un égoïste, un renégat : « Pour toi, tout est exploitable, tout est… exposable ! » La moralité juive, l’endurance juive, la sagesse juive, les familles juives, tout est bon à alimenter ta machine à faire rire… Papa n’est pas mort de rire, il est mort de chagrin. Il est mort dans la plus affreuse détresse. » Paroles dures à entendre.

Depuis Portnoy Philip Roth n’en finit pas de plaider la cause de l’écrivain qui, au nom de la vérité peut-être, mais aussi pour assurer sa propre notoriété, a renié, exposé sa famille. Tantôt il plaide coupable, tantôt non coupable. Mais le paradoxe, c’est que cela fait chaque fois encore de la littérature, encore du scandale, encore de la notoriété. Le délit s’estompe, ce qui est présenté ici c’est plutôt l’ombre d’un roman à scandale, nous ne le connaissons que par des reflets déformés, et c’est plutôt la malveillance, l’aigreur, la rancune, la jalousie qui sont exposées. Le frère est un raté un peu ridicule, le père est cloué, muet, dans sa petite voiture, jusqu’à la dernière goutte de venin. Quant au héros, l’amour indéfectible de sa mère (« n’écoute pas tout ce qu’ils te diront ») semble lui donner raison. Et nous, lecteurs, sommes mal placés pour le juger, parce que Philip Roth nous prend habilement au piège, par un jeu allusif comme le striptease, de notre curiosité malsaine (qu’est-ce qu’il a bien pu dire dans ce bouquin ?)

D’ailleurs ce Nathan, tellement cynique dans son œuvre, qui décape, dépouille, déballe, et ne respecte aucun secret, est dans la vie plutôt désemparé, plutôt persécuté. Délivré ? Tout au plus les liens se délient. Au dernier chapitre Nathan loue une magnifique limousine avec chauffeur armé au tarif de 27 dollars 50 de l’heure (cartes de crédit acceptées). Et il va faire un tour à Newark, le quartier pauvre où il a passé son enfance mais qui est aujourd’hui déserté par les Juifs et occupé par les Noirs. La synagogue où il a appris l’hébreu est devenue une église épiscopale méthodiste africaine. Et à la question qu’un inconnu lui pose « Qui êtes-vous ? »  Nathan répond « Personne ».

Note finale désenchantée. Mais on s’amuse assez, le reste du temps, à lire ce récit. La drôlerie joue sur les rapprochements incongrus, les surprises, les exagérations, les invraisemblances plausibles, les détails saugrenus. Nathan veut savoir si on a téléphoné pour lui : « Le Roi des Rollmops a appelé, il vous adore, mon chou, vous êtes le Charles Dickens juif, ce sont ses propres paroles. » Nathan répond : « Je ne peux rien pour lui ». Message suivant : « Mais vous aimez les harengs, c’est dans le bouquin ». À la rencontre arrangée par l’agent entre Nathan et Caesara, il y a un côté burlesque. Nathan admire sa robe : « Sa robe était une composition spectaculaire de voiles couleur de flamme, de perles de bois peintes et de plumes de cacatoès. » Dans sa chambre d’hôtel, il y a « une douzaine de roses jaunes accompagnées d’une carte : « Pour ma rose d’Irlande, mon amour, mon amour, mon amour, F. » Le lendemain, espérant la revoir, Nathan apprend que Caesara est partie pour la Havane : « F » n’était autre que Fidel Castro. Mais attention : « C’est le secret le mieux gardé du monde… »

On dira : encore un roman qui prend pour héros un écrivain.  C’est un peu le cercle vicieux de cette littérature qui, comme souvent la littérature américaine, se veut au plus près de l’expérience vécue. On commence par écrire son autobiographie, du coup on est écrivain, du coup on écrit pour parler de l’écrivain qu’on est devenu. Les rapports avec l’œuvre au passé, avec l’œuvre à venir, passent au premier plan du vécu quotidien. Ce qui est amusant ici c’est que c’est un objet doublement fictif (roman de Nathan inspiré par le roman de Roth) et même inexistant (il n’est pas écrit « pour de vrai », ce roman) qui permet de donner un air de réalité au personnage fictif de Nathan.


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