Le train fantôme

La Quinzaine littéraire, n° 391, 1er-15 avril 1983.

Marilynne Robinson, La Maison de Noë – Traduit de l’américain par Robert Davreu – Albin Michel.

Un jour deux petites filles, Ruth et Lucille, sont amenées par leur mère dans la maison où celle-ci a passé son enfance : « Elle déposa nos valises sur la véranda, habitée par un chat et par une imposante machine à laver, et nous dit d’attendre tranquillement. Puis elle revint à la voiture et fila vers le Nord jusqu’à Tyler où, à bord de la Ford de Bernice, elle se précipita de la cime d’un promontoire appelé Whiskey Rocks dans les profondeurs les plus noires du lac. »

Tout le livre est là, dans ce ton tranquille, dans ce regard qui remarque à la fois le chat et la machine à laver, dans ce récit qui rapporte sans trop s’en étonner les conduites bizarres qu’ont si souvent les grandes personnes. Où est-ce que cela se passe ? À Fingerbone, un village très éloigné du reste du monde dans le Nord-Ouest des Etats-Unis : un paysage désordonné entre lac et montagnes, les lents bouleversements géologiques ont laissé leurs traces. De la neige en hiver, des inondations au printemps et puis surtout la présence du lac qui hante le pays : le vent est imprégné de son odeur humide, et aussi la terre qu’on bêche ; l’eau est glauque, les profondeurs sont sans air et sans lumière, la surface est miroitante, avec des vagues tranquilles. Quand il gèle, on peut patiner des journées entières. Et puis il y a un immense pont qui tremble quand le chemin de fer y passe. Ce pont est devenu légendaire depuis qu’il s’y est produit un accident spectaculaire : en pleine nuit un train tout entier, un bolide, a piqué du nez et s’est abîmé dans les eaux « comme une belette qui se laisse glisser d’un rocher ». Et, le plus extraordinaire, c’est qu’on n’a jamais retrouvé la moindre trace de ce train (sauf une valise, un coussin et une laitue) qui s’est peut-être enfoncé plus loin, dans les profondeurs… C’est comme cela qu’est mort le grand-père de Ruth et de Lucille, laissant leur grand’mère veuve avec ses trois filles. Suivirent quelques années de bonheur tranquille, étale, entre l’heure des lilas et l’heure de la pomme.

Comment était la grand’mère, à cette époque-là ? « Elle savait mille chansons. Son pain était tendre, sa gelée aigrelette et, les jours de pluie, elle confectionnait des pâtisseries fourrées de compote de pommes. En été, elle plaçait toujours un bouquet de roses dans un vase sur le piano, des roses immenses, hérissées de piquants ». C’est elle qui va élever, quelque temps, les deux petites filles qu’Hélène, leur mère, a laissées à sa porte. Mais elle a vieilli, elle s’est tassée, elle a rétréci : « Sa bouche devint plus saillante et son front bascula vers l’arrière, le rose de son crâne tavelé se mit à luire sous ce qui n’était plus qu’une brume de cheveux, qui voletaient autour de sa tête comme la forme remémorée d’une chose altérée. » La narratrice, toujours aussi tranquille, impartiale, attentive, commente : « On aurait dit qu’en elle la forme humaine s’évanouissait comme un nuage et qu’elle virait au singe. Des touffes lui poussaient aux sourcils et d’épais poils blancs lui germaient sur la lèvre et le menton ». La narratrice sait bien, elle le dira vers la fin, qu’on n’arrive jamais à « maintenir les choses en place par un lacis de mots », mais tout de même elle s’y efforce.

Quand la grand-mère meurt on va chercher à Spokane, dans l’Etat de Washington, deux vieilles cousines anxieuses et craintives qui ont toujours vécu ensemble, et qui se protègent contre l’univers entier par d’interminables dialogues qui assurent chacune de l’approbation de l’autre, dressant un rempart dérisoire contre la menace toujours présente. Deux petites filles, une maison isolée, c’est trop pour elles et bientôt, pour les remplacer, va venir Sylvie, la sœur d’Hélène. Et Sylvie, c’est tout autre chose, elle a mené, avant de revenir, une vie errante, dont on sait peu de choses, elle garde volontiers sur elle son vieil imperméable, avec les mains enfoncées au fond de ses poches, elle a l’habitude de dormir dans ses habits, parfois même avec ses souliers, elle reste assise la nuit dans l’obscurité, elle préfère le noir : « Sylvie dans une maison était plus ou moins comme une sirène dans une cabine de bateau. Elle préférait le voir sombrer dans l’élément même qu’il était censé exclure ». Les petites filles ont tellement peur de voir Sylvie repartir comme elle est venue qu’elles se réveillent parfois en sursaut la nuit, et vont vérifier qu’elle est toujours bien là. Avec l’arrivée de Sylvie, la maison est petit à petit gagnée par l’étrangeté familière qui règne sur le lac, et devient apte à héberger les guêpes, les chauves-souris et les hirondelles, il y a des criquets dans la remise, des écureuils dans les gouttières, des moineaux dans les combles. Et après l’inondation saisonnière, la pièce du bas sent une odeur qui est comme une « infusion de chanvre, de crin de cheval et de papier mâché ».

Un jour, Ruth et Lucille retrouvent Sylvie, en plein jour et en pleine ville, allongée sur un banc, avec un journal sur la tête. Alors Lucille, qui commence à devenir jeune fille, commence à avoir honte, et elle va chercher à s’intégrer à « l’autre monde ». Mais Ruth, tout encombrée d’un grand corps maigre, sans grâce, va s’enfoncer plus avant dans l’univers impénétrable qu’habite Sylvie. Un jour, elles prennent une vieille barque et partent sur le lac, elles resteront parties toute une journée et toute une nuit. À la fin, au clair de lune, entre les piliers du pont qui répercutent le bruit des vagues, elles restent dans la barque, pour attendre le passage du train. Sans un mot d’abord, puis en chantant. Et la vie tout entière de Ruth lui semble alors faite d’attente. Les moments se ressemblent, mais à tout moment pourrait venir un moment qui serait différent des autres. Il faut donc une vigilance sans faille. Le train finit par arriver, comme Sylvie l’avait dit : « Alors le pont se mit à gronder et vibrer comme s’il allait s’effondrer. Dans chaque joint résonnaient le fracas et le martèlement du choc. Je vis une lumière passer au-dessus de ma tête comme un météore, et ensuite je sentis une odeur d’huile noire, chaude et fétide, et entendis le grincement des roues le long des rails. C’était un train très long. »

« L’autre monde », représenté par un shérif bredouillant, finit par trouver que trop c’est trop, et qu’il faut remettre Ruth dans le droit chemin. Un bref épilogue raconte alors comment Ruth et Sylvie mettent le feu à la maison et prennent la fuite de nuit, en traversant à pied le pont du chemin de fer, ce que personne n’a jamais fait. Les journaux locaux titrent : « Le lac engloutit deux personnes ». Et pendant sept ans la jeune fille et la jeune femme vont mener une vie de dérive, d’errance, qu’on devine semblable à celle que Sylvie avait menée déjà. Ruth a un seul regret : elle a perdu Lucille. Le dernier paragraphe imagine Lucille seule dans un restaurant, traçant ses initiales sur la buée de son verre d’eau. « Personne, dit la dernière phrase, ne pourrait deviner combien ses pensées sont peuplées par notre absence, ou savoir qu’elle ne guette, n’écoute, n’attend et n’espère plus rien — et pourtant toujours — de moi et de Sylvie ».

Ce récit appelle peu de commentaires. Chaque phrase est écrite avec un soin égal, car peut-être que chaque phrase, comme chaque moment, risque d’être la dernière. Dans la mémoire les lieux sont là, présents, avec leurs odeurs : avec l’ombre et la lumière, avec les têtards et les vairons dans les hauts-fonds, les souris et les araignées dans le tas de bois, avec les cailloux couleur de dent, de noisette ou de sucre candi. Le récit suit son cours avec la même persévérance tranquille que les vagues du lac qui effleurent les cailloux ronds comme des pois. Il n’a pas l’air d’avancer, et pourtant, saison après saison, le temps suit son cours, et les enfants deviennent des adultes. La nostalgie n’est jamais dite, c’est peut-être pour cela qu’elle est si insidieuse, comme une odeur qu’on n’arriverait pas à identifier. La folie douce de Sylvie n’est jamais appelée folie, ses silences ne sont jamais motivés. Ils sont juste là, dans leur opacité : « Elle ne répondit pas ». Nous lisons paragraphe après paragraphe, et nous comprenons tout, même ce qui ne peut pas être compris. Il n’y a pas de différence de statut entre ce qui est vu et ce qui est imaginé, ou ce qui est perçu, remémoré, rêvé. C’est le quotidien le plus ordinaire qui peut être objet d’effroi, d’émerveillement, c’est chaque minute qui passe qui est à la fois interminable et fugitive.

C’est une gageure de traduire en français un texte aussi limpide, aussi opaque. Malgré quelques créations fantaisistes du genre de « extrayai » ou l’invention d’une improbable « cidrerie » à partir d’une simple odeur de pommes, malgré la traduction systématique du fréquentatif par des conditionnels qui suspendent bizarrement le récit dans l’hypothèse au lieu de l’enfoncer dans la réminiscence, la traduction a su sauvegarder une partie du charme de l’original, grâce à une fluidité de la phrase, grâce à une sensibilité aux mots qui font image, comme en témoignent les exemples cités ici.


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