Théâtre/public, n° 49, janvier-février 1983.
28 et 29 août 1982, un samedi et un dimanche, la fin de l’été, le tout petit village de Glover, Vermont. On croit qu’on les connaît par cœur, le Bread and Puppet avec leurs échasses et leurs masques, leur oncle Fatso, les bons d’un côté les méchants de l’autre, avec chaque année leur grande fête champêtre, Our Domestic Resurrection Circus. Un cirque, encore un cirque… Et puis le thème cette année est Saint François d’Assise, alors on craint le pire : les plus humbles créatures, etc. Eh bien une fois sur place : envolé le scepticisme, avec les nuages qui passent dans le ciel. On fait partie de cette immense foule à l’américaine, qui n’est jamais immense, ni embrigadée, qui reste nonchalante, qui déambule sur la colline, s’arrêtant pour regarder les multiples petits spectacles disséminés ici ou là, pour prendre un tract que distribue, débonnaire, un cheval sur échasses, une foule de familles et d’amis qui mangent et qui boivent, et s’il pleut on s’abrite, tous les plastiques multicolores surgis d’un seul coup, et on se retrouve, embrassades chastes et chaleureuses, et on perd le petit Andrew, sa mère, depuis une heure que nous la cherchions, et lui presque en larmes, eh bien elle, souriante, affable, pas inquiète une seconde : elle savait bien qu’il allait revenir.
Le mot « espace », quand on le dit, c’est un mot-clef de nos esthétiques d’aujourd’hui, un mot qui suppose la serrure et la porte. Là-bas : c’est vraiment l’espace. Il y a de l’espace, on peut bouger ou rester là, voir de près, voir de loin. Et comme on ne peut pas raconter tout ce qu’on voit, chaque moment de la fête qui vous est offerte, avec le pain et le maïs grillé et des petits chiots dont on n’a plus su quoi faire ensuite, je choisirai de dire les animaux. La suite du « bestiaire » avec sa truie, sa belette, son manchot Adélie et son bruit de sabots. Là-bas, il y a eu les grands cerfs blancs, les grands singes noirs, et il y a eu les vaches.
Les grands cerfs blancs : leur vrai nom est « white deer ». Ils apparaissaient déjà dans le Resurrection Pageant de 1975. Ils sont là, un peu poussiéreux, dans la grange qui sert de musée. Mais dès qu’ils sont sur l’herbe, et en mouvement, c’est autre chose. Leur dos tringlé exprime une maigreur dorsale constitutive, une ossature charpentée, dénudée, robuste et économe. Leur blancheur évoque, dans tout ce vert de fin d’été, un paysage de neige, un climat rigoureux, la lutte contre la faim et le froid, c’est une blancheur obstinée, ascétique.
Leurs « bois » sont représentés comment ? C’est du bois, tout simplement, des branchettes coupées à un arbre quelconque, qui mettent là un peu de brun usé, grisâtre. Ils avancent lentement, muets, toujours en troupeau, ayant l’air de savoir où ils vont, et peu importe le temps que cela prendra. En un sens, il n’est pas utile de les décrire, ce qui compte, c’est qu’ils ont acquis un droit à la présence, à l’existence, bien autant que nous qui les regardons, fraternellement, ayant froid pour eux, et oublient qu’ils ne sont, après tout, que quelques enfants du pays sous les tringles, avançant au pas qu’on leur dit.
Les singes, c’est autre chose, ils font partie du spectacle, de ce cirque-imitation-de-cirque qui déroule ses fastes et ses surprises dans l’aire de jeu, en bas, pour nous qui sommes installés sur les pentes, façon amphithéâtre, sauf les gradins. Ils sont à poils ou à plumes, on ne sait pas trop, tout en gestes, en longs bras, en sauts souples et démesurés. Ils ne signifient rien qu’une certaine liberté de mouvement, et le silence, ici, sur fond de musique, a une tout autre valeur ludique. La nature ne leur demande pas, à ces grands hôtes paisibles, le même instinct têtu, non, rien que de se déployer dans leur être (et sur leurs invisibles échasses qui en font des singes-cigognes) avec leurs petits qui ont la taille de petits d’hommes (et pour cause). Notre regard joue lui aussi, avec le grand et le petit, avec le fantastique et le familier. Nous nous reposons dans le dépaysement, c’est ce que Grace Paley, qui vient là chaque année, appelle « the humorous disparities ». Nous oublions un instant les limites de nos propres articulations, de notre peau sèche et sans plumes, de nos bras trop courts.
Quant aux vaches : nous n’existons pas, à côté des vaches, et ce sont les vraies, ensuite, qui ont l’air fausses, empaillées. Elles sont roses à têtes noires, avec des taches noires sur la robe – une robe qui flotte un peu s’il y a trop de vent. Tout un troupeau, là encore, qui descend paisiblement la colline. Accompagnées par une jeune bergère sur courtes échasses, elles sont des représentations de vaches, mais pas mécaniques, elles sont animées, douées d’un mouvement naturel ; des vaches humaines en somme, mues par une volonté humaine, mais une volonté humaine de se faire vache, ou de faire la vache. Ce n’est pas une métamorphose, c’est un lieu-image, une expressivité simple comme les fresques, qui préserve (en hommage à Saint François, certainement) ce qu’il y a de sacré dans une créature vivante (même fausse, même faite de bouts de bois et de bouts de tissu). Le silence est cette fois sur fond de clochettes qui, avec la présence du troupeau, animent la colline, la constituent en pâturage. Question : mettre une vraie vache sur une scène de théâtre, mettre de fausses vaches sur un vrai pâturage, de quel ordre est la transgression, et le trouble plaisir, dans les deux cas ?
Un artiste américain, qui est mort l’année dernière et qui était très proche, en esprit, de Peter Schumann et de son Bread and Puppet, Ken Feit, disait : « Au fond pour moi, ce qui compte, c’est la célébration en tant qu’activité subversive ». Il disait aussi : « Voir dans l’ordinaire l’extraordinaire (ou l’intraordinaire) c’est l’essence de l’étonnement (« wonder »). Les écharpes deviennent des rivières, des flammes ou le vent… La mort est un dialogue entre une main gantée et une main nue. » Grace Paley, elle, dit sa reconnaissance pour l’utilité de Peter Schumann et de ses camarades en tant qu’artistes : « Ils parlent pour les opprimés du Tiers-Monde et de l’Amérique, et on les écoute ». Tout cela, la ferveur retombée, peut paraître un peu grandiloquent. Mais sur fond de silence de vaches, et de nuages qui passent dans le ciel, cela paraît simple et vrai.

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