Le proche et le lointain

Théâtre/public, n° 49, janvier-février 1983.


Richard Marienstras, Le Proche et le lointain : sur Shakespeare, le drame élisabéthain et l’idéologie anglaise aux XVIe et XVIIe siècles – Les Editions de Minuit, collection « Arguments », 1981.

Shakespeare proche ou Shakespeare lointain ? La position de Richard Marienstras est claire dès l’introduction : il s’agit de « rendre à l’intelligibilité ce qui, dans l’œuvre, devient de moins en moins intelligible, et permettre à la sensibilité ou à l’émotion de renaître à son contact. » Lointain, proche, proche, lointain ? C’est nous qui devons faire le voyage. Il faut, avant de rejoindre l’œuvre et pour la rejoindre, l’éloigner de nous au maximum, la saisir enracinée dans son époque.

Pour cela Marienstras se livre, sur l’époque élisabéthaine, à un travail aussi riche et rigoureux que celui qui assura jadis le succès de Mythe et tragédie en Grèce ancienne de J.-P. Vernant et P. Vidal-Naquet. Une fois de plus nous apparaît lumineusement, concrètement, le lien qui existe entre le théâtre — microcosme, monde de représentations — et la pensée juridique, qui fonde la cité. Les textes juridiques qui fixent la définition de la société par elle-même sont, eux aussi, un monde de représentations, ce sont eux qui définissent des rapports de domination, de hiérarchie, d’exclusion. Rien de plus passionnant que de découvrir, grâce à Marienstras, le Traité des lois de la forêt, de John Manwood (1592), ou la classification des diverses catégories d’étrangers sous Jacques Premier d’Angleterre telle qu’elle est élaborée par Sir Edward Coke, procureur général du royaume. Ce qui est légitime ne l’est que par rapport à ce qui est déclaré illégitime, ce qui est dans la loi ne l’est que par opposition à ce qui est déclaré hors-la-loi. Il peut s’agir d’un lieu (la forêt), d’un statut : qu’en est-il de la « substance » du sujet, qu’en est-il de « l’ennemi perpétuel » (Juif, Turc, hérétique ou païen), qu’en est-il de l’individu qui, par sa fuite, se met hors de la protection de la « loi positive » sans pour autant être situé « hors de son allégeance naturelle ni hors de la protection naturelle du roi » ? Qu’en est-il de l’opposition entre « civilité » et sauvagerie ? Car c’est malgré tout la violence qui le plus souvent fonde les lois, comme le rappelle le Machiavel de Marlowe dans Le Juif de Malte : « C’est la force qui fit d’abord les rois, et les lois étaient d’autant plus sûres qu’on les écrivait, comme Dracon, avec du sang ». Quant au roi, qui domine l’édifice social « comme la tête domine le corps », eh bien il ne peut être l’agent régulateur des déséquilibres publics que parce que sa nature est double, et qu’il participe lui-même à la fois de la civilité et de la sauvagerie.

Cette opposition, Vernant et Vidal-Naquet l’avaient étudiée en analysant « Chasse et sacrifice dans L’Orestie d’Eschyle ». Analyse féconde que Marienstras poursuit à son tour en consacrant un chapitre à « La forêt, le sauvage et le sacré », un autre chapitre à « La forêt, la chasse et le sacrifice dans Titus Andronicus ». Cette même opposition lui permet d’éclairer la tragédie d’Othello, qu’il étudie sous le titre : « Othello ou l’époux éloigné ». Il en fait l’analyse suivante : « Othello est une pièce où l’homme que l’opinion moyenne de la cité désigne comme un être bestial et un sorcier, parce que c’est un être venu de loin, est amené à détruire deux individus qui incarnent, chacun dans leur ordre, la perfection : lui-même et Desdémone. Et il le fait sous l’influence d’un mal, ou d’un quasi-démon, qui gîtait au cœur même de la cité ». Et Marienstras conclut : « Ainsi Shakespeare, prenant ses distances par rapport aux idées reçues sur les étrangers, en modifie le caractère et la portée sans entièrement s’en libérer. »

Le livre se termine par deux chapitres qui explorent l’un, une dimension du lointain, le voyage, l’autre, une dimension du proche, l’inceste. A suivre dans sa démarche un critique intelligent, on devient intelligent, un critique qui a du cœur, il vous donne du cœur. On voudrait lire encore, poser les questions qui viennent à l’esprit sur Roméo et Juliette, Le Marchand de Venise, Richard III… Sans Jérôme Lindon, paraît-il, ce livre aurait été « plus long et moins lisible ». On est prêts à lire tout aussi lisible et plus long.


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