Cahiers Renaud Barrault, n° 102, octobre 1981.
Questo visibile parlare
Dante, Purgatorio, Canto X
Samuel Beckett inscrit sa dramaturgie sous le signe de l’empêchement : empêchement de se mouvoir, de trouver ses mots, de les faire taire. Au début, les personnages étaient « complets sauf quelques extrémités ». Mais avec le temps les contraintes ne font que s’aggraver et les liens se resserrent sur des membres toujours plus amputés. Où, quand était-ce donc qu’Estragon, Vladimir, puis Clov pouvaient encore rêver de partir, que Pozzo et Lucky, même enchaînés l’un à l’autre, pouvaient sortir de scène, y rentrer, nous permettant d’imaginer, hors-scène, un espace respirable ? La parole aujourd’hui désertée, fragmentaire, privée du secours du corps, de la mémoire, de l’écoute, n’est plus soutenue que par la volonté de parler, d’où venue on ne sait, et à laquelle il faut obéir. Parole empêchée qui naît de l’empêchement même, « voix de silence ».
Rien n’est donné au personnage beckettien, ni le corps, fascia che la morte dissolve, ni le lieu ni le temps qu’il doit s’inventer tandis qu’il « s’agonise », ni la lumière du jour. Si lumière Il y a, elle éclaire par exemple « le sol plus que le corps, le corps plus que le visage ». Comme si le sol était matière animée plus que le corps qui s’y pétrit avant de s’y défaire, comme si la voix semblait, par l’orifice de la bouche, naître des entrailles de la terre.
Se défaire. Beckett, dans un des « Trois dialogues avec Georges Duthuit », reprend à Léonard de Vinci le beau terme de disfazione. Tout se défait, et ce qui importe, c’est de ne pas perdre les fragments : en vue de quelle hypothétique et impossible reconstruction ?
La situation dramatique selon Beckett, c’est le terme de predicament qui semble le mieux la décrire. Littéralement, « predicament » veut dire « situation », mais, par un pessimisme de la langue anglaise, situation inévitablement fâcheuse, précaire, désastreuse quoi qu’on fasse, comme dans le auribus teneo lupum de Térence : lorsqu’on s’est mis dans le cas de tenir un loup par les oreilles, qui saurait dire s’il vaut mieux le tenir ou le lâcher ? Le personnage beckettien est de la même façon engagé, et bien mal engagé.
Entre naissance et mort, mais pas nécessairement dans cet ordre. Ce serait simple s’il s’agissait d’aller, tout uniment, d’un début jusqu’à une fin clairement délimités et opposés l’un à l’autre. Mais « Ce soir c’est ici, je suis mort et vais naissant, sans avoir fini, sans pouvoir commencer, c’est ma vie » (Textes pour rien). Et Malone, dans Malone meurt, effectuait déjà une sorte de naissance à l’envers : « Je nais dans la mort, si j’ose dire. Telle est mon impression. Drôle de gestation. Les pieds sont sortis déjà, du grand con de l’existence. Présentation favorable j’espère. Ma tête mourra en dernier. »
Entre parole et silence. Prométhée enchaîné, cloué sur place, contemplant son malheur passé et son malheur à venir, disait : « Il m’est aussi impossible de taire ce qui m’arrive que de ne pas le taire. » Et Textes pour rien : « Et la voix, la vieille voix faiblissante, elle se tairait enfin que ce ne serait pas vrai, comme ce n’est pas vrai qu’elle parle, elle ne peut pas parler, elle ne peut pas se taire. » La parole se fait visible, comme dans le Purgatoire de Dante : « Les pauses seraient donc plus longues, entre les mots, les phrases, les syllabes, les larmes, je les confonds, mots et larmes, mes mots sont mes larmes, mes yeux ma bouche » (Textes pour rien).
Entre moi et pas moi. « L’impossible souvenir d’une seule rumeur confuse », c’est peu pour savoir où on est, quand on est, qui on est. « Si je me taisais je n’entendrais plus rien », dit la voix qui continue à parler. Mais est-ce bien moi qui parle ? Suis-je autre chose qu’un vieux crâne bourré d’échos ? ». « Me voilà hanté, qu’ils s’en aillent, un à un, que les derniers m’abandonnent, me laissant vide, vide et silencieux. Ce sont eux qui murmurent mon nom, qui me parlent de moi, qui parlent d’un moi, qu’ils aillent en parler à d’autres, qui ne les croiront pas, ou qui les croiront. C’est à eux toutes ces voix, comme un bruit de chaînes dans ma tête, ils me grincent que j’ai une tête. » Qui dit je, à quelle condition dire je ? La BOUCHE de Pas moi dit ELLE dans « un véhément refus de lâcher la troisième personne ». Malone disait lui aussi, vers les dernières pages de Malone meurt : « Mon histoire arrêtée je vivrai encore. Décalage qui promet. C’est fini sur moi. Je ne dirai plus je. »
Entre va et vient. « Comment ça va merci ça vient. » Que fait d’autre la parole que d’aller et venir, navette inlassable entre les mots dont on dispose, dont on croit disposer, et ceux qui veulent bien vous venir. Parler, c’est le pensum, ce poids de laine que l’esclave devait filer chaque jour dans un geste lassant, obligatoire, répétitif. La droite regarde la gauche en miroir, dans l’aller le retour est contenu déjà s’il n’y a ni progrès ni histoire, si nous sommes soumis, comme l’écrit Beckett dans Proust, au « perpetuum mobile de nos désillusions ».
Pas moi. Pas. On serait tenté de croire, avec le titre « Pas », à une réduction beckettienne de Pas moi jugé encore trop déclamatoire, trop univoque, trop assuré dans sa dénégation. Fausse piste. Pas, c’est Footfalls, le pied qui se pose au sol lorsqu’il va et vient, le droit puis le gauche, vers la gauche puis vers la droite, laissant son empreinte comme la voix laisse sa trace dans l’air qui aussitôt l’efface. Rythme fondamental, son imperceptible que Beckett s’efforce de capter, de transcrire : un pied placé il faut avancer l’autre, en rupture d’équilibre, un mot risqué il faut laisser trébucher ceux qu’il appelle à sa suite, en prenant le risque que peut-être ils finissent, dans leur enchaînement, par dire quelque chose. Mais s’il faut parler, meubler d’un souffle sonore l’espace clos que nous sommes bien obligés d’occuper, comme rame un galérien, ce n’est jamais qu’un vain arpentage, qu’une mesure toujours inexacte, qu’une approximation toujours à reprendre, d’oubli en oubli. Un pas, c’est le commencement qui a déjà commencé et la fin qui n’a pas encore fini. La voix s’avance dans un présent qui toujours déjà s’évanouit. « Pour finir encore. »

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