Revue Française d’Etudes Américaines, n°10, « Les Théâtres de l’Amérique », Marie-Claire Pasquier (guest editor), octobre 1980.

Vous allez vous promener dans ces textes, entre ces textes, à pas plus ou moins pressés, avec un œil plus ou moins exercé. Vous voudrez retrouver, sous un éclairage flatteur ou insolite, ce que vous vous flattez de connaître : ah oui, l’avant-garde américaine, ah oui, le théâtre politique, ah oui, Bob Wilson. Vous voudrez aussi vous laisser guider, voir se dessiner des perspectives, des voies, des embranchements que vous ne soupçonniez pas. En somme, vous voulez « vous attendre à des surprises ». Et elles seront là sans doute où vous ne les attendiez pas. Vous en saurez toujours trop ou pas assez, il y aura un trou là précisément où vous saviez trouvez un petit monticule de références accumulées. Vous ne rencontrerez que ce que vous ne cherchiez pas, au détour d’une formule, d’une affirmation, d’une question.

Qu’en est-il du théâtre politique aujourd’hui ? N’en revient-on pas à des formes de théâtre « de chambre » ? Pour qui joue-t-on, peut-on encore jouer ? Le théâtre est-il devenu, comme l’affirme Grotowski, une « ville-fantôme » ? Faut-il se retourner vers les classiques, Tchekhov par exemple ? Pourquoi voit-on se développer un théâtre d’images, et de nouvelles formes d’opéra ? C’est en réponse à nos questions que Herbert Blau, dans « A Dove in my Chimney », analyse les pratiques théâtrales d’aujourd’hui, les illusions et les désillusions, la systole et la diastole de la pulsation théâtrale. Parmi les figures qui hantent son paysage, on voit passer Marx aux côtés de Balzac, Kafka, Beckett, Troïlus, Réjane… Il fait écho à un Chaikin qui, au bout de vingt ans de pratique théâtrale, déclare « I am without a course » et ne parle que de la mort. Un Chaikin qui, en même temps, donnait à Paris une bouleversante démonstration de théâtre pur. Le critique anglais Chris Bigsby, lui, balaie d’un regard panoramique le vaste territoire du post-modernisme, éclairant le théâtre par le roman, par la musique, par le cinéma. Parmi les figures qui passent ici, Tristram Shandy, Irving Goffman, John Cage, Kosinski, Willy Loman et Emperor Jones, et puis Beckett encore. Une des formes les plus intéressantes de la nouvelle théâtralité semble bien être la performance : toutes sortes de théories et de pratiques se développent autour du terme quasi magique de « performance art ». Un article l’analyse comme une sorte d’opéra éclaté de sens et de simulacres.

Et puis il y a les bilans. Le regard rétrospectif. Un des liens les plus forts entre le nouveau théâtre américain et la France a été, dans les années 60 et 70, le Festival de Nancy, qui a vu défiler tout ce que les Etats-Unis apportaient de neuf, de dérangeant, de criard ou de muet. Bonne occasion de dresser une liste, de rappeler les productions et les manifestes, grâce à une importante documentation préservée par le Festival lui-même. Autre festival, le dixième Festival Tenaz, en juin 79 et en Californie, qui permet de voir où en est le théâtre « chicano » dont on croit parfois en France, à tort, qu’il n’a donné naissance qu’à un seul groupe, le Teatro Campesino. Et le Théâtre noir, dira-t-on ? Nous avons pris le parti du gros plan cernant deux événements récents, et importants : le spectacle For Colored Girls, produit par une femme, autre regard, autre voix, peut-être l’aube d’un autre théâtre. Et puis le paradoxe illustré par la situation de LeRoi Jones/Imamu Baraka, avec la gloire de l’écrivain d’un côté et les difficultés dans lesquelles se débat le citoyen de l’autre. Un seul écrivain blanc, Sam Shepard. En 78 nous prophétisions qu’il pourrait bien être celui qui permettrait au théâtre américain de réinventer la parole et les mots. Quelque chose de cet ordre semble se confirmer. Il y a d’autres créateurs qui s’affirment aujourd’hui avec éclat : Lee Breuer, Richard Foreman, Meredith Monk. Mais sur le plan de l’écriture pure, Sam Shepard (auteur des textes de Tongues et de Savage/Love joués par Chaikin) paraît être sans rival. Cette affirmation est (un peu) injuste pour des auteurs de talents tels que Arthur Kopit, Rochelle Owens, Robert Coover, Israel Horovitz, Paul Foster, John Guare. Nous leur donnons leur place dans la chronologie sélective que nous avons établie.

« Les théâtres de l’Amérique ». Pourquoi ce titre ? Les Américains, de plus en plus, substituent au terme de « théâtre », trop restrictif et institutionnel, celui de « performing arts ». Nous avons voulu nous aussi utiliser un pluriel. Et nous avons voulu, en rattachant ces théâtres à l’Amérique qui leur donne naissance ou asile, montrer que ces formes d’expression ont un sol et un horizon, nous parlent d’un pays lui-même multiple et contradictoire, d’une société qui ne cesse de produire, en même temps qu’elle-même, le spectacle d’elle-même.


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