F Magazine, n°33, décembre 1980.
Theresa Serber Malkiel, Journal d’une gréviste, traduit de l’américain par Marianne Sirgent. Précédé par Histoire d’une grève de femmes à New York en 1909 de Françoise Basch – Pavot, 1980.
Parmi les épisodes dramatiques de l’épopée ouvrière du début du siècle, on cite volontiers l’incendie du « Triangle » qui, dans le Lower East Side de New York, en 1911, coûta la vie à près de cent cinquante ouvrières. Mais on laisse dans l’ombre la grève spectaculaire qui, deux ans plus tôt, dans ce même quartier new-yorkais, fit se vider un à un tous les ateliers de confection du corsage et descendre dans la rue des milliers de femmes pour la plupart immigrées récentes, italiennes ou juives, au coude-à-coude pour la première fois. Expérience extraordinaire que cette « révolte des 20 000 » qui dura deux longs mois en plein hiver, grâce à des actes de courage individuels, à l’argent collecté auprès des « dames de la haute », au soutien des organisations (syndicats, ligues et partis) trop contentes de « faire monter les femmes en première ligne », grâce surtout à une sorte de contagion de l’héroïsme. Que réclamaient ces femmes ? Le droit de se syndiquer pour pouvoir, enfin, dire non aux humiliations et brimades dont elles étaient l’objet, chacune dans son isolement, de la part de patrons tout-puissants.
Le document d’époque qu’a fait traduire et que présente Françoise Basch rend bien le double aspect, légendaire et quotidien, du mouvement. Journal d’une gréviste est un journal fictif rédigé, peu après les faits, par une journaliste et militante socialiste, Teresa Malkiel, qui suivit de près la grève. Son héroïne, Mary, est, quand la grève commence, une jeune fille effacée, soumise aux trois maîtres traditionnels : le patron, le père, le futur mari. En fin de parcours, ayant ouvert les yeux, elle pourrait reprendre à son compte ce magnifique slogan des luttes de femmes récentes : « Nous ne sommes pas belles, nous ne sommes pas laides, nous sommes en colère. » Dans sa présentation, Françoise Basch rend lumineuses et émouvantes les contradictions qui sous-tendaient la vie de ces femmes. Différences ethniques, culturelles, entre elles, avec pour chacune l’obligation de répondre aux espérances ou aux besoins vitaux d’une famille entassée dans un taudis. Différences économiques, certaines gagnant quatre fois ce que gagnaient les autres. Et puis, dans la grève, un soutien pas toujours désintéressé des uns et des autres, et des choix d’identité difficiles, le mouvement suffragiste les reconnaissant en tant que femmes seulement, et le parti socialiste en tant qu’ouvrières seulement. Comme le montre bien Françoise Basch, c’est justement le mérite de la fiction que d’articuler pour la première fois clairement deux formes d’oppression indissociables, et de peser la question des rapports entre socialisme et féminisme.

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