Jurons si ça nous chante !

F Magazine, n° 34, janvier 1981.

Le rapport des femmes aux jurons ? Ah ! il était temps qu’on en parle, bordel de dieu. Voilà, je l’ai dit et rien ne se passe, le ciel ne me tombe pas sur la tête. Mais tout de même, ça sonne un peu faux. Que faut-il donc pour que, femmes, nous jurions avec force et conviction, pour que le cœur y soit ? Il faut qu’un simple accident apparaisse comme un signe de l’hostilité du monde, il faut alors défier bravement le complot des hommes et les choses contre nous : dent qui casse, facture oubliée, courrier pas fait, embouteillage, eau du bain qui coule froide. Devant le choc de contrariété impuissante, que disons-nous ? Merde, comme tout le monde. Et nous le répétons, comme un exorcisme. Comme pour faire savoir au monde ce que nous pensons de lui, et qui n’est pas du bien. Les jurons d’origine religieuse sont en voie de disparition.

Ce qui reste vigoureux, ce sont les jurons d’origine sexuelle (organes et fonctions), et les jurons d’origine scatologique.

L’expression « merde », universelle aujourd’hui, est à la fois devenue anodine et restée forte, en vertu de sa franchise, et du souvenir de l’époque où elle était réservée — réservée à qui, au fait ? Le puissant juron a longtemps été — et demeure, dans d’autres cultures — l‘apanage masculin, l’emblème même de la virilité. Quand Mère Ubu se risque à dire : « Taisez-vous, de par Dieu ! », Père Ubu répond : « Oh ! les anges ne jurent pas !» et c ’est en a parte que Mère Ubu profère un « merdre ! » dont l’audace et la grossièreté transgressives sont censées produire un fort effet comique. (Pourtant, osons l’avouer, Ubu, écrit par un potache pour des potaches, n’a jamais beaucoup amusé les femmes, avec les sempiternelles « cornegidouille » et « cornes-au-cul », ou ses insultantes « madame ma femelle », et les femmes se sont toujours contentées de sourire poliment — ce qui est un comble — pour complaire à leurs compagnons qui s’esclaffaient.

Les femmes, longtemps, ont été interdites-de-juron — puisqu’elles étaient des anges — avec une double exception, celle de la femme du peuple, et celle de l’aristocrate qui, en marge ou au-dessus de la loi commune, avaient droit à la langue non châtiée, au chapelet d’injures blasphématoires. Sur ce plan une duchesse, c’est connu, a toujours pu en remontrer à une harengère. Côté harengère, c’est parce que Mme Angot est « marchande-de-marée à la halle-aux-poissons » qu’on peut chanter : « très joli-i-e, peu poli-i-e, possédant un gros magot, pas bégueu-eu-le, forte-en-gueu-eu-le, telle était Mme Angot ». Dans l’éducation, on a toujours « châtié » la langue des filles avec bien plus de sévérité que celle des garçons : eux seuls pouvaient apprendre à jurer « comme papa », tandis que les petites filles devaient employer une langue aussi délicate, aussi « propre » que leurs robes et que leurs tabliers. Dans les cours de récréation, elles ne disaient pas « merde », elles disaient « crotte de bique », avec sans doute un frisson délicieux. Aujourd’hui, les choses ont changé. Dans bien des cas, qu’on s’en réjouisse ou non, les femmes ont rendu leur tablier, et leur langue s’est déliée, en même temps que leurs ailes s’envolaient. Je vois deux ou trois cas de figure, qui se recoupent : les femmes qui sont entrées dans des professions où elles sont en rivalité avec des hommes ont pris le parti de parler comme eux pour sortir du ghetto des femmes et s’imposer, comme on dit. Autre cas, qui n’est pas nouveau, celui de la femme qui, en prenant de l’âge, sort du circuit de « l’échange-des-femmes ». La surveillance se relâche alors : sa voix se virilise peut-être, son langage sûrement. Enfin, chez les filles qui sont jeunes aujourd’hui, il y a une tendance très nette à copier les habitudes vestimentaires et langagières des garçons au milieu desquels elles vivent.

Alors, la question se pose. Car, à toujours copier, ne risquons-nous pas de perpétuer un sexisme qui n’éclate jamais si fort que dans les expressions qui identifient la femme à son seul sexe, et toujours avec mépris ? Nancy Huston [1], qui fait remarquer que, dans la langue, la femme est un sexe alors que l’homme a un sexe, se montre quant à elle intransigeante et déclare : « Tous les mots obscènes que la femme emploie l’aliènent, très littéralement : ils la séparent de son corps en l’obligeant à le mépriser. » Mon point de vue personnel serait un peu différent. J’aurais tendance à dire qu’il est de bonne politique, pour les femmes, de s’emparer sans vergogne du langage dans toutes ses couleurs, même vertes et pas mûres, et dans toute sa force. C’est bien notre chance, il aura suffi que nous arrachions le droit de jurer comme des cochers pour qu’on supprime les chevaux. Mais tout de même un peu de dévergondage verbal ne peut pas faire de mal. Assez de pudeur, assez de tabous, la barbe avec l’éternelle soumission, jurons si ça nous chante. Je préfère, c’est bien mon droit, le « bon dieu de bois » que disait mon père au « zut zut zut » que se permettait tout juste ma mère. Prenons la parole, mettons-nous en colère quand l’occasion le réclame, tapons du poing sur la table. Et puis jouons à jurer, transgressons la transgression même, comme les filles qui, dans les boîtes où elles se retrouvent entre elles, détournent à leur profit les chansons de marins.

Mais là où, en tant que femmes, nous devons être vigilantes, c’est face à l’injure sexiste. Elle est toujours lancée comme une arme, c’est un geste violent, une forme de terrorisme sexuel à la portée de tout mâle et qui vient renforcer par la parole la violence effective de ceux qui ont le pouvoir ou la violence magique de ceux qui voudraient bien l’avoir. Tout cela se joue entre les hommes et c’est nous qui en faisons les frais. Quand un homme, dans la rue, traite une femme de « mal baisée », il prend une revanche illusoire sur son patron, le mauvais-baiseur. Baiser, c’est faire la loi, et « pédé », « connasse » sont autant d’insultes militantes qui proclament que la génitalité masculine est une arme, une agression toujours à redouter. Aujourd’hui, les féministes sont à leur tour promues au rang de « mal baisées » : là, au moins, les choses sont claires. C’est parfois collectivement, publiquement, qu’il faut retourner les pouvoirs, inventer des parades. Nancy Huston cite par exemple les « mal baisées » qui « défilent ensemble en riant sous des banderoles fleuries » … C’est parfois aussi dans le privé, dans son couple, que chaque femme doit surmonter la lâcheté du qui-ne-dit-mot-consent. Car, nous le savons bien, les hommes ont besoin, pour que le système fonctionne, de notre complicité.


[1] Dans son livre Dire et interdire, Payot.


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