La Quinzaine littéraire, n° 281, 16-30 juin 1978.
William Labov, Le Parler ordinaire : la langue dans les ghettos noirs des Etats-Unis, traduit de l’américain par Alain Kihm – Editions de Minuit.
Deux petits Américains noirs entrent dans une charcuterie, et l’on peut entendre cet échange :
– Ta mère !
– Ton père !
– Ton oncle !
Il s’agit là d’un échange réglé, fortement ritualisé, s’inscrivant dans un code connu et immédiatement reconnu par les deux partenaires, et traité avec une particulière économie. La grammaire à elle seule ne saurait rendre compte de ce type de communication (dont d’autres cultures connaissent l’équivalent sous la forme « et ta sœur »), non plus qu’une linguistique formaliste. C’est ici que va intervenir la sociolinguistique, qui vise à saisir la langue que parle une communauté linguistique, sa forme et ses fonctions, dans les divers contextes où elle est effectivement pratiquée. Toute une école américaine travaille aujourd’hui dans cette direction, appliquant des méthodes inspirées de l’ethnographie. Et s’efforçant en premier lieu de résoudre ce que Labov appelle « le paradoxe de l’observateur » : comment observer la façon dont les gens parlent quand on ne les observe pas ? L’objet de l’étude de William Labov, dans cette série d’articles et de travaux rassemblés en Amérique sous le titre Language in the Inner City, en 1972, et présentés aujourd’hui par les Editions de Minuit sous le titre Le Parler ordinaire, c’est le « vernaculaire noir américain » ou « VNA », c’est-à-dire « le dialecte relativement uniforme parlé aujourd’hui par la majorité des jeunes Noirs presque partout aux Etats-Unis ».
Les préjugés contre le VNA, en Amérique, se sont manifestés principalement par deux attitudes, deux « théories » ou hypothèses que Labov va se donner pour tâche de battre en brèche dans son projet qui constitue en quelque sorte une « défense et illustration du parler des Noirs américains ». Première hypothèse, celle de la « privation verbale ». Des travaux d’un Basil Bernstein sur la différence entre codes restreints et codes élaborés [1], on a tiré l’idée que l’échec scolaire des jeunes Noirs s’expliquait par le fait qu’ils ne disposaient que d’une langue pauvre, fortement « contextualisée », incapable de développer de façon adéquate des modes de pensée logique ou de raisonnement supérieur. Deuxième hypothèse, défendue par Arthur Jensen, celle de « l’infériorité génétique ». Des deux types supposés d’intelligence, le niveau 1, simple « apprentissage associatif », et le niveau 2, « apprentissage cognitif, conceptuel », seules certaines structures neurologiques permettraient les aptitudes du niveau 2, et ces structures seraient inégalement distribuées au sein de la population.
Que l’échec scolaire généralisé des Noirs des ghettos soit un fait reconnu, Labov en tombe sans peine d’accord. Mais est-ce bien l’infériorité génétique ou même la privation verbale qu’il faut mettre en cause ? Labov commence par faire remarquer que la situation dans laquelle un adulte blanc derrière son bureau interviewe un enfant noir intimidé ou même sur la défensive est la plus mauvaise façon possible de tester les aptitudes verbales de cet enfant. Les réponses monosyllabiques sont utilisées pour diagnostiquer un grand retard dans l’expression, alors que mieux vaudrait, dit Labov, apprécier la capacité de l’enfant à se défendre dans une situation jugée menaçante. Labov s’efforce au contraire de permettre aux jeunes Noirs de s’exprimer en dehors de ce type de contraintes et en dehors du cadre oppressif de l’école, en enregistrant leurs interactions au sein d’un « groupe naturel », un groupe de « pairs » comme on dit depuis David Riesman. Dans une situation où les échanges sont spontanés, motivés, animés, les participants manifestent des qualités de logique, de la vivacité dans les réparties, d’habileté dialectique dans l’argumentation, voire même des qualités d’invention verbale et poétique que leur mutisme scolaire n’aurait jamais permis de soupçonner. Ce que Labov affirme, c’est que, à l’inverse de ceux qui croient que la « culture de la rue » serait une sorte de substitut pour ceux des enfants qui ne réussissent pas en classe, c’est tout le contraire qui se produit, et les conduites compensatoires ne sont pas là où l’on croit : cette culture apporte aux enfants noirs les plus doués, les plus intelligents, les plus hardis, des satisfactions que l’école ne saurait en aucun cas leur procurer. Et il formule le postulat : « Ce sont les enfants rejetés par leurs groupes de pairs qui ont le plus de chance de réussir à l’école », inversant l’ordre des motivations.
Ce que le linguiste Labov s’efforce de montrer, c’est que le VNA est un système linguistique hautement structuré qui diffère de l’anglais standard par un certain nombre de différences stables et systématiques. Son analyse, qui se veut une « description synchronique de la structure du VNA tel qu’il se parle aujourd’hui dans les centres de population noire des Etats-Unis », tend à prouver que les différences grammaticales mises en évidence ne permettent jamais de conclure à une mise en jeu des opérateurs fondamentaux du système logique. Le VNA utilise « des procédés facultatifs permettant de constater, de mettre en évidence, d’emphatiser ou d’effacer des éléments de la phrase sous-jacente ». Extensions ou limitations de certaines règles formelles, options distinctes pour des éléments redondants, voilà en quoi consistent les différences. Bref le VNA « dispose de moyens différents mais équivalents pour exprimer le même contenu logique » [2].
Là où le lecteur profane suivra Labov avec le plus de plaisir, c’est dans son étude minutieuse, et quasi amoureuse, des insultes rituelles, des séances de « vannes » telles qu’elles se pratiquent dans les bandes de jeunes noirs, ces « Jets » et ces « Cobras » auxquels Labov dédie son livre. « Ta mère elle est tellement racho qu’elle fait du hula-hoop dans un applejack », « ton père à toi il a des dents qui lui poussent du derrière », « on caille tellement chez toi que les cafards i’ se baladent avec des manteaux de fourrure », il y a là un matériau « royal », comme Freud le disait du rêve, pour le linguiste qui analyse tout ce qui sépare une insulte rituelle d’une insulte personnelle, le mélange des genres a une saveur qui rappelle certains raffinements de la cuisine chinoise. Il faut ici noter l’habileté du traducteur qui a su trouver des équivalents respectant le rythme ou la rime quand c’est ceux-ci qui semblaient importants, et créer un argot « reconstitué » qui ne sente pas trop la poussière des dictionnaires. Bien sûr, on peut se demander s’il n’arrive pas à Labov de sauter de l’autre côté de son cheval, de voir avec une naïveté de touriste des beautés inédites là où circulent des stéréotypes, des métaphores figées qui ne sont plus perçues que comme instrumentales par les locuteurs. Il est parfois aussi difficile d’être à l’abri du contre-préjugé que du préjugé. Labov peut aussi prêter le flanc à une critique politique. Car une fois qu’il a démontré, le plus sincèrement du monde, et avec preuves à l’appui, la validité du VNA, quelles conséquences en tirer ? Faut-il simplement, en comprenant mieux le fonctionnement du VNA, en s’apercevant par exemple que les homophones y sont plus nombreux, atténuer les difficultés scolaires des élèves noirs en se montrant plus attentif à leurs problèmes ? Ou bien faut-il interpréter ses thèses — et on n’a pas manqué de le faire — dans le sens de programmes « alternatifs » en VNA ? Les Noirs les plus politisés sont divisés, et à juste titre, sur l’opportunité d’un tel développement, qui peut être une façon détournée de les écarter de l’instrument de pouvoir que représente l’anglais standard dans une société dominée par les Blancs. Les Noirs, sous ce rapport, connaissent des contradictions qui ne sont pas très éloignées de celles que peuvent connaître ici ou là-bas les femmes des mouvements féministes ou les militants de mouvements autonomistes. La sociolinguistique telle que la pratique Labov a le mérite de pratiquer un « réalisme critique », ou du moins de le prendre pour visée. Elle ne saurait prétendre être à l’abri des « retombées idéologiques ».
[1] Les travaux de Basil Bernstein, de l’Université de Londres, sont connus des lecteurs français par l’ouvrage également publié par les Editions de Minuit : Langage et classes sociales : codes socio-linguistiques et contrôle social (1975, traduction et présentation de Jean-Claude Chamboredon). La polémique Bernstein-Labov a été lancée en 1969 par un article de Labov intitulé : « La logique de l’anglais non standard ». Cet article constitue le chapitre V du Parler ordinaire. Notons que dans une postface à Langage et classes sociales, Bernstein se défend de prêter le flanc à la critique de Labov.
[2] Le volume II des Editions de Minuit regroupe les chapitres d’une plus grande technicité et destinés plus particulièrement aux lecteurs déjà initiés à la linguistique, particulièrement à la phonologie et aux formalisations de la grammaire générative et transformationnelle. L’analyse porte sur deux points techniques précis, en discutant certaines des conclusions de Chomsky : « Contraction, effacement et variabilité intrinsèque de la copule en anglais » et « Attraction et concordance des négations » (le fameux we ain’t got no luck).

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