Sorcières, mai 1978.
Ma poupée est en biscuit. Je la croque, à petites bouchées menues. Ma poupée est en chocolat, avec des cheveux de réglisse. Je la lèche ici et là, ma salive couvre sa figure d’une bave légère. Le chocolat n’est pas sucré, c’est de la teinture dans du celluloïd. Ma poupée me mange, elle est dans mon ventre, c’est une boule qui s’arrondit, elle boit suce aspire ma sève, elle pousse, elle pousse et moi je deviens grise, les yeux creux, la bouche vieille.
Ma poupée sort de moi, en forçant l’orifice, comme une pomme soudain projetée au-dehors. Ronde, rose, pleine, éveillée. Du moi en petit et du quelqu’un d’autre complètement. Hop je la rattrape, je l’empêche de se sauver trop loin, l’emmaillotte, je lui donne à boire mon lait blanc et sucré, comme font les grandes personnes. Et je te la couche, et je te la relève, et je te la tourne, et je te la baigne, et je te la renifle, et je te l’asperge d’eau de toilette, et je te la frictionne, et je te la talque, et je te l’enfarine, et je te la fais sauter en l’air, et je te l’attrape par une jambe, et je te la tire par un bras, et je te la fais traîner dans le sable, et je te la secoue par les pieds. Je refuse de prêter ma poupée. Je l’endors en lui chantant des berceuses. Si elle crie un peu plus fort, je chante un peu plus fort et je secoue un peu plus fort, en cadence. Dormez-vous. DORMEZ-VOUS.
Ma poupée est sur mon dos. J’ai appris à la ficeler toute seule, elle ne tombera que si je tombe. Son paysage est double, des deux côtés de ma nuque, de la colonne de mon cou, de la forêt de mes cheveux. J’ai des yeux dans le dos, qui ne voient que mon dos. Et moi, ce que je vois, c’est le dos de qui ? Sur le dos de qui sont peintes ces maisons, ces rivières, ces portes et ces fenêtres ? Regard peint sur un décor de toile peinte.
La poupée de ma poupée n’est pas ma poupée. Elle est hors de mon atteinte, hors de l’éclat de mes yeux, qui fend et brise, hors de l’éclat de ma voix, qui troue et meurtrit. Maman est méchante, mais nous n’offrons qu’un double dos. La poupée de ma poupée m’impose une distance, proclame une autonomie. Elle décrète, dans la chambre, le droit au secret, le droit aux murmures qui se taisent si j’approche. Elle m’assigne ma place, elle me circonscrit, elle me fait voir comme exorbitant ce droit que je m’arroge d’avoir prise sur tout, de caresser, gifler, coiffer en tirant les cheveux, laver avec du savon qui pique, couper les ongles avec de grands ciseaux, enfoncer des bâtonnets dans les oreilles, des compte-gouttes dans les narines, enfourner, avec brusquerie, thermomètres et suppositoires, embrasser en serrant trop fort, poser des questions quand ça me plaît et ne pas répondre aux questions quand ça me dérange. Droit de jouer avec la chair de ma chair, de la malaxer, la chatouiller, la tripoter, la patouiller, La poupée de ma poupée considère ces abus naturels d’un regard qui me blâme. J’ai beau l’ignorer, la braver, elle m’impose une loi qui n’est pas ma loi, qui se fait loi pour moi. Tacite, insolente, froide, arbitraire, intraitable, une loi qui me fait la loi.
Ce n’est pas moi qui l’ai donnée, cette poupée de ma poupée. Un jour mon frère prodigue l’apporta, pour voir ensemble fêtés elle et lui. Ce n’est pas moi qui l’ai nommée, je dois subir ce diminutif mouillé, qui offense mon goût. Je ne lui adresse pas la parole, mutisme intransigeant de part et d’autre, je traverse la chambre sans un mot, elle n’est pas pour moi quelque chose devenue quelqu’une. Elle n’a pas les bonnes proportions. Ma poupée à moi, quand je la tiens contre moi, pèse dans mes bras, me tient chaud, je peux presser ma joue contre la sienne, respirer son odeur, lui souffler mon haleine dans les cheveux. Celle-là est trop légère, inerte, ne sentant rien. Elle n’attend rien de moi, elle n’est pas à mon image, elle ne peut pas m’aimer. Elle me fait géante, brutale, insouciante. Je cesse d’être la dépositaire des ressources et vertus maternelles, d’apparaître comme patiente, protectrice, nourricière, consolatrice. Je ne sais pas voir, je ne sais pas entendre. Je ne vois que vinyle, polyéthylène, rembourrage de mousse, chiffon et chiffons, oripeaux. Marchandise qu’un marchand fit assembler, à la chaîne, par calcul d’un profit, et qu’un marchand remplaça aussitôt vendue par la même. Et moi un jour, sournoisement, profitant d’un départ en vacances, je vais la jeter aux ordures, quand elle sera usée, salie, grise, ternie, déchirée. Ou, comme on dit, vieille. Morte.
Quand décide-t-on qu’une poupée est morte ? Quand elle n’est plus bonne à rien, vieille jument. Quand on Ia jette au trou. Quand elle se fait écraser, mort violente qui la déchiquète. II y en avait une, l’autre matin, en plein soleil, rue des Pyramides près des Tuileries. Peu de voitures passaient, c’était un 25 décembre. Elle était allongée sur la chaussée, la jupe relevée sur les jambes, à la limite de l’indécence. Un de ses bras avait été arraché, il était posé là un peu plus loin, nu inerte, membre mort. C’était une poupée adulte, elle avait été Barbie sans doute, ou Jane. Elle avait mis, pour les fêtes, sa robe de fête. Et c’était véritablement un cadavre minuscule et pathétique qui était abandonné là sans ambulance pour l’évacuer, sans chien qui vienne flairer. Jusqu’à ses cheveux blonds, longs, qui lui couvraient le visage, comme par pudeur ils auraient couvert le visage d’une jeune femme morte, d’un cadavre de jeune femme. Seule, loin de toute chambre, de tout signe d’enfance, à terre dans la ville, petite mais formée dans tous ses détails, elle était rejetée par la ville et faisait partie de la ville comme une prostituée, une clocharde saoule et évanouie, une jeune droguée, une touriste étrangère qui s’est fait agresser. Héroïne de fait-divers. Fauchée dans Ia fleur de l’âge. « Elle a vécu », mais elle n’aurait pas d’épitaphe. Démembrée, mutilée, coquette, apeurée. Son âme au paradis, comme la petite marchande d’allumettes. Sa dépouille disloquée, sans défense, n’appartenant à aucune terre, aucun cimetière, aucun deuil. J’ai perdu ma poupée. Qui sait même si quelque part une petite fille faisait entendre cette plainte, se sentait coupable ou punie ou avait voulu punir, punir qui. L’autobus arrivait, la poupée est tombée, la mère n’a pas voulu redescendre. Larmes, insomnie, promesses. Rancune : je n’oublierai jamais, je ne pardonnerai jamais. Oubli. Ou bien : c’est le frère qui, par colère, l’a jetée par la vitre de la voiture. Meurtre. Sanglots, haine silencieuse, profonde, puissante, vouée à l’ennemi, cet irréductible noyau de brutalité ricanante, le garçon, tous les garçons. Pas de pacte, jamais. Ou bien : c’est de retour à la maison, seulement, que la perte est apparue. Recherches fébriles, en vain, partout. Reproches, doutes, cris, pleurs. Recherches à nouveau, aux mêmes endroits, cent fois, jusqu’au fond du lit. Délire, tourbillon d’hypothèses, manque atroce de cette présence, soupçons, besoin, besoin de la voir de la tenir encore une fois, ne serait-ce qu’une seule fois, lui dire qu’on l’aime qu’on tient à elle qu’on la protégera qu’on ne l’abandonnera pas, jamais. Où est-elle à cette heure ? Seule, grelottante.
Une anecdote me hante, glanée à l’article « poupée » d’un dictionnaire. La voici. Elle pourrait s’intituler « le chirurgien, la petite fille et la poupée », ou encore « le rire du chirurgien » : « Une petite fille à laquelle on s’était vu obligé de couper la jambe avait subi toute l’opération sans proférer une seule plainte, en serrant sa poupée dans ses bras. “Je m’en vais, à présent, couper la jambe à votre poupée”, lui dit le chirurgien en riant, quand il eut achevé l’amputation. La pauvre enfant, qui avait tant souffert sans dire mot, à ce propos cruel fondit en larmes. » Bonhomme, ce chirurgien, le mot pour rire, vraiment. Content de son beau travail, ayant bien mérité un moment d’innocente détente, une fois posée sur un linge blanc, proprement, la petite jambe avec son pied au bout. Ayant satisfait le vieux rêve masculin de la femme caryatide, de la femme unijambiste, ou de la femme tronc : infermable, offerte à tout venant, clouée sur place (celle qu’on accrochait à un arbre, avec un croc de boucher, quand on voulait lui faire l’amour).
Ma poupée n’a perdu ni sa jambe ni sa poupée. Dans sa chambre de longues heures se passent, dans un déroulement d’activités secrètes dont je ne saurai jamais rien. Théâtre occulte dont ne me parviennent que quelques échos étouffés. Souvent un signe griffonné sur la porte, à l’inverse d’une affiche, m’interdit d’approcher, même en intention. Remise à ma place, sans ménagements, tenue à distance, dehors, loin, oubliée, je supporte en silence qu’on me file entre les doigts.

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