Hommage à Cyrille Arnavon

Europe, octobre 1978.

Le Professeur Cyrille Arnavon est mort à Paris en avril 1978. Américaniste de renom, il avait enseigné aux Etats-Unis, à l’Université de Harvard, et, en France, dans les Facultés de Lyon, de Lille, puis de Caen, et enfin, depuis sa création en 1964, à l’Université de Nanterre, aujourd’hui Paris-X, dont il fonda et dirigea le Département d’études anglo-américaines. Il fut également, au cours de sa carrière, doyen de la Faculté des lettres de Dakar et directeur de l’Institut français de Londres. D’une immense culture, il avait une connaissance également approfondie de la littérature et de la civilisation de l’Angleterre et des Etats-Unis. Il est l’auteur d’une thèse de Doctorat d’état sur les romanciers réalistes et naturalistes américains, d’une Histoire littéraire des Etats-Unis parue chez Hachette en 1953 qui fait encore autorité, d’un ouvrage sur L’Américanisme et nous (1958). Il travaillait à un ouvrage important sur La Reconstruction, ou période qui suivit la guerre de Sécession : période qu’il connaissait admirablement et sur laquelle il avait longtemps fait cours.

Homme de gauche, il fut de longue date collaborateur d’Europe, où les lecteurs ont pu apprécier en particulier ses articles sur « L’écrivain en face de l’américanisme » (février 50), « Le centenaire de la guerre de Sécession » (avril 61), « Shakespeare et les Etats-Unis » (janvier 64), « Faulkner » (septembre 64), « Les romans de John Updike » (juin 66), « Les cauchemars de Norman Mailer », « Robert Penn Warren » (juin 70).

En 1968, à la suite des événements de mai où il avait pris fait et cause, en toute conviction, pour la révolte étudiante, il avait fait paraître un essai, Précis et Procès des Humanités (classiques Hachette), qui était une réflexion personnelle sur son propre rôle de professeur et sur la nécessaire transformation de l’Université. Il avait dédicacé cet essai à Bernard Herszberg, alors Secrétaire général du SNE-Sup.

Cyrille Arnavon, pour tous ceux qui l’ont connu, il suffit semble-t-il de prononcer ce beau nom musical pour évoquer sa haute, trop haute silhouette, sa présence intimidante par sa courtoisie même, son autorité qui s’imposait toute seule, comme malgré lui, sa voix vestige d’une autre époque, d’une époque imaginaire qui aurait été plus civilisée que la nôtre. Aucune trace en lui de barbarie, aucune non plus des petites ruses médiocres de la bourgeoisie. J’évoque, en pensant à lui, tour à tour la Renaissance, et cette politesse chinoise qui fait si bon usage de la distance, qui sait que « chercher le contact » est une des formes privilégiées de l’agression. Aucune trace de brutalité, ni de cette grossièreté fondamentale qui va si souvent de pair avec ce qu’on appelle les bonnes manières. J’oserai dire que Cyrille Arnavon était d’une maladresse exquise.

Le Professeur Arnavon appartenait à cette époque imaginaire où existaient non pas des « enseignants » et des « enseignés » symétriques et également impersonnels, mais des maîtres et des disciples. Plus exactement, des disciples et un maître. Avant d’être un maître, il fut lui-même un disciple : la reconnaissance de dette occupe de nombreuses pages de son essai politico-biographique, paru en 68, Précis et Procès des Humanités. Transmission d’une génération à l’autre non pas d’un savoir mais d’une exigence, d’une forme de sensibilité, d’un rapport à la culture. Complicité au meilleur sens. C’est ainsi que j’explique qu’un grand patron ait pu être aussi véritablement démocrate. Dans ce modèle utopique, la structure de l’institution (en ce cas, universitaire) recouvre une structure familiale idéale, où le fils reconnaît le père. Et si je parle de fils, moi qui fus l’assistante du Professeur Arnavon, c’est pour ajouter qu’il y avait place, dans ce modèle utopique, pour une fille adoptive. Des femmes furent placées par lui, en toute confiance, sans contrôles tatillons, à des postes de responsabilité, et nous sommes quelques-unes à nous rappeler ce que je ne nommerai pas « nos premières armes », ayant à maîtriser à la fois des auditoires houleux, des bibliographies foisonnantes et des champs par nous encore mal défrichés. Activité pionnière, dans la fièvre et l’enthousiasme et l’incertitude des effets, comment n’en aurions-nous pas, aujourd’hui, la nostalgie. Il est mort et nous avons vieilli, l’Université a changé, mais pas dans le sens que nous espérions en 1968 : un savoir sans cesse plus compartimenté, une inadaptation croissante des moyens aux fins, une hiérarchie renforcée ; pire qu’une crise, le dépérissement, à l’ombre du chômage.

De Cyrille Arnavon, patron universitaire, il faut admirer la conscience politique et le courage politique. Ce fut l’une de ses multiples contradictions que d’être toujours à gauche, dans un constant pessimisme de la pensée et optimisme de l’action. Un jour que je m’excusais auprès de lui de l’avoir affronté publiquement, pour défendre un cas que je croyais juste : « Mais la veuve et l’orphelin, répondit-il, « c’était moi ». Cette phrase était profondément juste. Tout patron qu’il fût, membre reconnu de l’Establishment, il s’identifiait aux mal traités, aux opprimés s’il faut les appeler ainsi, et c’est par un intérêt vital qu’il souhaitait mettre en danger l’ordre social, arrêter la répression, renverser le cours de l’histoire. Peut-être est-ce, là encore, par bon usage de la distance, qu’il voyait l’intérêt général comme plus complexe, plus digne d’intérêt et de curiosité que les intérêts particuliers, fussent-ils les siens propres. La justesse de vue naissait de la hauteur de vue, et celle-ci tenait en partie à cette familiarité qui lui était consubstantielle avec plusieurs cultures. C’était pour lui la seule forme de familiarité acceptable, celle qui maintient envers et contre tout le respect de la différence, le droit même au secret. Cette discrétion attentive, il la portait à ses étudiants, qui trouvaient toujours à leur disposition, et beaucoup en faisaient la demande, sa science et sa patience. Et nous-mêmes, qui collaborions avec lui, étions assurés à tout moment de cette loyauté, de cet appui qui ne demandait rien en échange.

Madame Arnavon m’a montré chez lui un livre entamé, son piano ouvert. Il en jouait, paraît-il, et nous l’ignorions, à la perfection.


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