Combat, n° 9241, 19 mars 1974
De la politique fiction au cinéma pour enfants
Entretien avec Robert Merle, auteur du roman Un animal doué de raison, à propos de la sortie du film Le Jour du dauphin, de Mike Nichols.
Robert Merle, prix Goncourt, est l’auteur de Week-end à Zuydcoote, La Mort est mon Métier, L’Ile, Derrière la vitre, Malevile. Ecrivain de gauche, il a aussi publié des ouvrages sur Fidel Castro et Ben Barka. Le metteur en scène américain Mike Nichols (Catch 22, Carnal Knowledge) vient de tourner le film Le Jour du Dauphin, où l’on voit un savant apprendre à parler à un couple de dauphins et s’inquiéter de l’utilisation qui peut être faite de son exploit. Ce thème est emprunté au roman de Robert Merle, Un Animal doué de raison. Mais l’essentiel du livre semble avoir disparu de l‘adaptation cinématographique.
Collaboration du romancier ?
Je n’ai pas collaboré, ni même assisté au tournage du Jour du Dauphin, mais je ne peux pas en vouloir aux auteurs du film car ils avaient bien spécifié, dans notre accord, qu’ils se réservaient le droit de changer les personnages ou la situation. Ils ont à peu près conservé l’histoire des dauphins : toute l’aventure de Fa et de Bi, leur séparation, c’est de moi dans l’ensemble, je reconnais des choses. Mais, évidemment, tout le côté politique sur le Vietnam est tombé. Remarquez, pour la guerre du Vietnam, c’était difficile pour les auteurs américains du film de revenir là-dessus, parce qu’ils considèrent que le Vietnam c’est fini — pour parodier Messmer. Pourquoi ? Parce que les Boys ne se font plus tuer, ni en tant que pilotes, ni en tant que soldats. La gauche, elle aussi, oublie le Vietnam, on ne voit plus d’articles du tout.
Le sens politique de l’intrigue disparaît
Une supériorité, à mon sens, du livre sur le film, c’est tout ce qui concerne les histoires d’espionnage des deux services secrets. Dans le livre ça se tenait, c’était compréhensible. Dans le film, ça n’est pas très compréhensible. Ils ont inventé, ce qui change tout le sens politique, cette histoire du yacht du Président qu’un petit groupe, disons un petit gang de politiciens, essaie de faire sauter en faisant transporter l’explosif par un dauphin. Ce n’est pas « incrédible ». On peut même imaginer qu’on trouve ce moyen extraordinaire d’en finir avec le Président, parce que ça ne laisse aucune trace. Ce ne sera pas comme l’affaire Kennedy, où il y a forcément un assassin, il faut trouver un autre assassin pour le tuer, etc.
Trahison ?
Quand on me dit que j’ai été trahi je dis oui, mais bien sûr, un romancier est toujours trahi par un film, mais finalement ça n’a pas d’importance, parce que le film passe et mon livre est là, alors en ce qui me concerne ça m’est égal, mon livre est écrit, j’ai fait mon travail. C’est plutôt Mike Nichols, l’auteur du Jour du Dauphin, qui, dans une certaine mesure, s’est trahi lui-même. Il a fait deux très bons films, Catch 22 et Carnal Knowledge, qui était un film merveilleux : ces deux films étaient d’une finesse de perception, d’une subtilité d’analyse tout à fait remarquable. Alors quand j’ai appris son projet, j’ai bondi de joie. Et puis voilà, J’ai été très étonné de voir qu’il avait finalement fait, avec le Jour du Dauphin, un film pour enfants. Ça plaira à tous les enfants, c’est un film familial, les gens vont dire « enfin un film qu’on peut aller voir en famille ».
Du « métèque » au WASP
C’est ce qui explique un changement important : dans Un animal doué de raison, les amours de Fa et de Bi sont parallèles aux amours du Professeur et de sa jolie assistante, c’est même concomitant. Dans le film, tout cela est supprimé, dès la première image le Professeur est marié, respectable. C’est le bon Américain carré, un peu brutal mais plein de qualités solides. Alors que Sevilla c’était quelqu’un de fin, de subtil, de sensuel. Moi j’en avais fait un « métèque » (j’emploie cette expression sans la prendre à mon compte), ils en ont fait un WASP (« White Anglo-Saxon Protestant »).
Les dauphins qui parlent
Le côté le plus joli du film, franchement joli, ce sont les dauphins. Le film a été tourné dans les Bahamas, on ne précise pas où, sans doute pour ne pas faire trop de publicité à cette station de dauphins. Mais il faut absolument insister sur un fait : contrairement à ce qu’on voit dans le film, les dauphins ne parlent pas avec la bouche, la bouche ne communique qu’avec leur estomac. Ils parlent avec leur évent, c’est un trou qu’ils ont sur le dessus de la tête, et qui communique avec leurs poumons. Ils peuvent boucher ou déboucher cet évent, ils le bouchent pour plonger. Dans le film on les voit faire « ah » avec la bouche, en effet c’est un mouvement qu’ils font souvent, mais c’est pour demander du poisson, ça ne peut avoir en aucun cas une signification de langage.
C’est vrai qu’il y a des dauphins qui sont capables de prononcer des mots anglais, mais ils ne sont pas capables de prononcer des phrases. Le passage à la phrase, c’est là que commençait la fiction, dans le roman aussi. Dans Un animal doué de raison, j’allais beaucoup plus loin : tant qu’à faire… À l’heure actuelle, on décode le langage des dauphins, on pense qu’ils ont une sorte de langage sifflé, on n’en est pas tout à fait sûr, en tous cas en essaie non pas de leur enseigner l’anglais, mais d’apprendre d’eux le « delphinais ».
Progrès dans les recherches ?
Je suis absolument certain qu’il y a maintenant une communication entre les deux espèces, hommes et dauphins, mais c’est secret : en effet les dauphins sont des auxiliaires de la Marine américaine. On les a utilisés dans le Golfe du Tonkin. Ça n’est pas dit dans le film, au moment où je l’ai écrit (1967), ça n’était pas encore vrai : j’ai été « prophétique ».
Livre de la Jungle ou Voyages de Gulliver
Le film se termine d’une manière purement sentimentale, « l’homme-et-l’animal », on ne pense pas une seconde à ce qui peut se passer dans le monde, la guerre du Vietnam, la guerre atomique. Tout ce qui dans le livre concernait les rapports entre le savant et l’Etat tombe complètement ; c’est-à-dire qu’il n’y a plus cette espèce de soumission du savant par le fric, et ensuite par l’espionnage, comme dans le cas d’Oppenheimer. J’ai souvent pensé à Oppenheimer en racontant l’histoire de Sevilla : toute sa vie il a été espionné, il se trouve qu’il avait une maîtresse communiste, on en a fait toute une histoire. Au moment de son procès, il y avait des dossiers entiers de filatures, de surveillances. Dans le film, l’arrière-fond tombe, toute cette énorme pression de l’Etat par l’argent, par la menace, disparaît. La complexité tombe, cela devient un peu anodin. Reste une gentille histoire, c’est émouvant, c’est attachant, c’est souvent beau : c’est Le Livre de la Jungle.
Oh, après tout, rappelez-vous Swift et Les Voyages de Gulliver. Son livre, c’était de la politique-fiction. C’était plein de méchancetés, d’attaques, de critiques virulentes. Et puis maintenant, c’est un livre pour enfants.

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