Janet Flanner – Darlinghissima, lettres à une amie : 1944-1975
Présenté et commenté par Natalia Danesi Murray – Traduit de l’américain par Catherine Pigeaire
Editions des femmes
Natalia Danesi Murray est venue à Paris quelques jours présenter Darlinghissima, le recueil de lettres que lui écrivit, tout au long des années, son amie très fidèle et très passionnée, Janet Flanner. Janet Flanner, plus connue sous le pseudonyme de « Genêt », c’est cette Américaine de Paris, cette journaliste du New Yorker qui, pendant un demi-siècle (de 1925 à 1975) envoya à son journal, une semaine sur deux, une « lettre de Paris » qui tenait d’outre-Atlantique ses lecteurs informés de la vie culturelle, politique, mondaine parfois, de son pays d’adoption. Pays d’adoption si l’on veut, car cette observatrice, cette « expatriée », cette « Européenne », demeura jusqu’au dernier jour un pur produit de la libre Amérique, l’Amérique des pionniers, l’Amérique des Quakers, l’Amérique des Droits de l’homme. « Janet, c’était la vraie démocrate américaine » dit aujourd’hui d’elle son amie : « lincolnienne, jeffersonienne, vraie, juste, pleine de générosité, classique, en somme. » C’est beau, ce terme de « classique » appliqué à une femme par une femme, avec le regard de l’amitié fervente.
Une amitié qui commença à New York, en 1940. Janet Flanner, fuyant l’occupation, rentre aux Etats-Unis. Elle est invitée à un cocktail que donne Atlai Danesi Murray pour un ami décorateur de théâtre. On dit à la maîtresse de maison : vous avez vu, il y a Janet Flanner. « Et moi », raconte Natalia Murray, « j’ai dit : mais qui est-ce, Janet Flanner ? » Elle lisait, depuis des années, la fameuse « Letter from Paris », mais ne savait pas qui se cachait derrière ce pseudonyme. « Ce fut la rencontre », dit-elle aussi, « d’une Américaine européanisée et d’une Européenne américanisée ». Pendant toute la guerre elles seront ensemble à New York (donc pas de lettres pour cette période).
Car Natalia Danesi Murray est italienne, romaine plus précisément. « Ecco ! » dit-elle encore joyeusement, spontanément, quand elle retrouve, au cours de l’interview, la page ou la photo qu’elle cherchait. Elle est venue aux Etats-Unis dans les années 20, par le hasard d’un mariage assez tôt interrompu. Hasard pas tout à fait : les trois filles Danesi épouseront des étrangers, pas des Italiens, car elles ont été élevées de façon moderne par une femme « remarquable », une des toutes premières féministes italiennes, Ester Traversari Danesi, « mammina Ester », qui fut la première femme à être envoyée comme correspondante de guerre par un journal italien, le Messagiero de Rome. De 1938 à 1944, Natalia assure des émissions de radio ondes courtes anti-fascistes en direction de l’Italie. Quand elle se fait envoyer (une guerre après sa mère) en Europe dans les services spéciaux de l’armée rattachés à une unité de presse (avec le grade de capitaine), sa mère prend la relève pour assurer les émissions de la NBC. Pendant ce temps-là sa fille fait le débarquement de Mers-el-Kébir…
Sur quoi est fondée cette amitié ? Que sont devenues les lettres écrites par Natalia Danesi Murray à son amie ? « Janet ne gardait rien. Elle a toujours vécu à l’hôtel, c’était l’indépendance même. Elle voulait être toujours disponible au monde extérieur, elle ne voulait aucune responsabilité domestique. Elle a eu d’abord une chambre au Scribe, qui était en quelque sorte l’état-major de la presse américaine, puis à l’hôtel Continental, qu’elle adorait, rue de Castiglione, enfin, les derniers temps, une chambre sous les toits au Ritz. » On le voit, Janet Flanner avait choisi la rive droite. Il faut donc lire entre les lignes, parfois, dans cette correspondance à sens unique. Heureusement la destinataire qui est vivante, et bien vivante, ne s’est pas bornée à nous livrer tels quels ses précieux paquets — entourés d’un ruban, année par année, et ayant, heureusement, conservé les enveloppes qui permettent de dater le moment où les lettres furent, sinon écrites, sinon reçues, du moins postées — heureusement donc, la destinataire écrit, entre les lettres, ses commentaires, ses propres souvenirs de l’époque, ce qui explique que l’une soit en Californie pendant que l’autre est à New York, ou l’une à Rome pendant que l’autre est à Londres.
Ce qui est ressuscité, dans ce témoignage, c’est un lien affectif fort et profond. C’est aussi un intérêt commun pour tout ce qui se passe dans le monde. Lettres de femmes ? En un sens oui, si l’on entend par là une attention au temps qu’il fait, au charme paisible d’une journée, quelques mots sur les problèmes de santé… Pendant toute la durée de la guerre, Janet Flanner restera aux Etats-Unis. Toutes les deux, ces années-là, nous partagions un même souci : qu’est-ce qui va arriver en Europe ? Je faisais pour la NBC, depuis 1938, des émissions sur ondes courtes en direction de l’Italie. Il s’agissait, en fait, du programme La Voix de l’Amérique : propagande anti-fasciste qui deviendra, par la suite un programme essentiellement anti-communiste). On diffusait à deux heures du matin pour passer en Italie à huit heures, je rentrais très tard, Janet m’attendait, voulant tout savoir des dernières nouvelles.

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