Dix-neuvièmes Assises de la Traduction Littéraire, ATLAS, Actes Sud, 2002.

Monsieur le maire, chers collègues, chers amis, merci à vous tous d’être ici. Ce n’est pas le lieu ni l’heure de parler des difficultés, des « turbulences » que nous avons traversées depuis les dernières Assises. À Arles Claude Bleton et son équipe, à Paris le conseil d’administration d’ATLAS, avons fait face bravement, sur un même bateau. Pour mélanger les métaphores, nous devons une fière chandelle à Claude Bleton, Christine Janssens et Caroline Roussel : sans eux, nous ne serions pas là aujourd’hui, et ce serait bien dommage.

Nous sommes un peu comme une maîtresse de maison qui a raté trois fois sa mayonnaise, qui s’est aperçue au dernier moment qu’il y avait un trou dans sa plus jolie nappe, et qui a oublié d’acheter des citrons. Quand ses invités arrivent, elle s’est refait une beauté, elle sourit gracieusement, on pourrait croire que tout s’est fait tout seul, qu’elle n’a eu qu’à faire les bouquets. Nous voudrions nous aussi vous faire oublier que, comme le disait un pilote d’essai, « une manœuvre réussie, c’est une série de catastrophes évitées de justesse ». Nous voudrions vous donner l’impression — nous espérons bien vous la donner — que la chose la plus naturelle du monde, bénie des dieux, attendue et qui enfin arrive, c’est ce rendez-vous de novembre à Arles, pour la dix-neuvième fois. Que, comme dit le poète, c’est « la chance d’un fruit mûr, viendra l’heureuse surprise ».

Chaque année, les Assises ont une coloration, un climat qui leur est propre, qu’on peut en partie prévoir, favoriser, mais qu’on ne reconnaîtra vraiment qu’après coup. Nous prendrions volontiers à notre compte la sagesse du photographe de la tour Eiffel à l’appareil détraqué à qui Cocteau fait dire : « Puisque ces mystères me dépassent, feignons d’en être l’organisateur. » Merci en tout cas d’être là, fidèles, attentifs, et attendant, j’espère, beaucoup, de ces journées : retrouvailles, découvertes, enrichissement.

La tonalité majeure des Assises de cette année devrait être donnée par les deux tables rondes « en miroir » qui mettent à l’honneur la littérature des Caraïbes — les Caraïbes, ou la Caraïbe, on dit l’un ou l’autre. Le terme « les Antilles » est géographiquement plus restrictif, mais quand on sait que cela veut dire « île de légende », cela a son charme. Une première table ronde, tout à l’heure, sera consacrée à la traduction de la littérature créole francophone, et une deuxième demain à la traduction des écrivains de la Caraïbe anglophone, la première animée par Jean-Claude Lebrun, la deuxième par Christine Raguet. Nous avions eu le plaisir, en 1994, d’entendre une conférence inaugurale d’Edouard Glissant, originaire de la Martinique. Il avait intitulé sa conférence : « Traduire, relire, relier ». Il avait cité Alejo Carpentier (né à Cuba) qui lui avait dit, quelque temps avant sa mort : « Nous autres Caribéens, tu as raison de le souligner, nous écrivons en trois ou quatre langues différentes, mais nous avons le même langage » ; un « langage » qui, développait Glissant, « court à travers les langues de la Caraïbe, anglaise, créole, espagnole ou française », sans en pervertir aucune, les convoquant toutes — je le cite – « en un point focal, un lieu de mystère ou de magie où, se rencontrant, elles se comprennent enfin ». Dans ce même esprit, il voyait la traduction comme une « véritable opération de créolisation ». Et contre les pensées de système qu’il disait « continentales » pour leur poids, leur puissance, leurs possibilités de contrainte, il appelait de ses vœux les pensées qu’il appelait « archipéliques » (sur le modèle, peut-être, de « bordélique »), « pensées fragiles, toujours menacées, mais accordées à l’infinie variété contradictoire de notre univers », Au nombre de ces pensées « archipéliques », il comptait la traduction, « art de la fugue, d’une langue à l’autre, sans que la première s’efface tout à fait, et sans que la seconde renonce à se présenter ». (Je vous invite à relire ce très beau texte d’Edouard Glissant.)

L’art de la fugue nous rappelle que tout art aspire à la condition de la musique. C’est sans doute Walter Pater qui l’a dit en premier (all art constantly aspires to the condition of music), mais tous les grands écrivains le disent et le redisent ou en tout cas le prouvent, de Shakespeare à Faulkner ; et la poésie est ce qui tend le mieux vers cet idéal — ou cette origine.

Un des mérites de nos rencontres annuelles aura été de célébrer la poésie et la traduction de la poésie. Nous avons reçu, en plus d’Edouard Glissant, Emmanuel Hocquard, Yves Bonnefoy, Jacques Roubaud, Michel Deguy, et les poètes-traducteurs ou traducteurs-poètes sont nombreux parmi nous — je ne les citerai pas pour ne pas en oublier trop. La poésie a cette année une large place dans nos ateliers — poésie anglaise, allemande, italienne, et dans nos prix. Parmi nos prix de traduction, il y en a deux qui sont spécifiquement attribués à des traductions de poésie : le prix Gulbenkian, et le prix Nelly-Sachs. Je brûle de vous parler des lauréats des prix de cette année, mais j’ai juré de ne rien révéler, pour que vienne « l’heureuse surprise ».

C’est Pound qui disait que la poésie, c’est de la prose en plus intense, en plus « chargé de sens ». Mais déjà Whitman avant lui rappelait qu’elle ne doit pas pour autant se priver de la précision, de l’exactitude : the fruition of beauty is inevitable as life, exact and plumb as gravitation“ : la justesse du fil à plomb. « Sous le soleil exactement ».

Tout grand écrivain est un poète au sens large. Cocteau, encore lui, refusait de faire des distinctions tranchées entre les différentes formes d’expression, et préférait dire, à part « poésie », « poésie de roman », « poésie critique », « poésie de théâtre », « poésie graphique », « poésie cinématographique ». La poésie ne se prive de rien. Comme disaient les féministes : « Nous voulons tout ».

La « poésie de théâtre » aura sa place à nos Assises avec la « carte blanche à la Maison Antoine-Vitez », table ronde de l’ATLF animée par Jean Michel Déprats. Nous célébrons avec lui le premier tome du Shakespeare bilingue dans la Pléiade.

Cocteau avait juste oublié « poésie de traduction ». C’est Emmanuel Hocquard qui disait ici, aux Huitièmes Assises : « J’imaginerais qu’un jour mon éditeur puisse publier un livre de toutes mes traductions comme un livre de moi que je signerais, et dans ce cas de figure je dirais que John Tagart, Michael Palmer, Antonio Cisneras, etc. sont des hétéronymes d’Emmanuel Hocquard ».

Cela a été fait, avant lui, par Ezra Pound. Un de ses livres, signé de lui, publié en 1954 par New Directions, s’intitule Translations et regroupe ses traductions du latin, du provençal, de l’anglo-saxon, de l’égyptien en version italienne, du chinois décrypté par Fenollosa. De Pound, T. S. Eliot disait qu’il était « inventeur de la poésie chinoise pour notre époque ».

« Dans trois cents ans, disait-il, ce sera un magnifique spécimen de la poésie du XXe siècle, tout comme les traductions élisabéthaines d’Homère et de Plutarque qui paraissaient transparentes aux contemporains, et nous apparaissent maintenant comme de magnifiques spécimens de la prose Tudor. » Pas de différence essentielle entre ces traductions et l’acte poétique, elles sont, disait Hugh Kenner, des personae de l’écrivain (il ne disait pas heteronyms), des hommages, des fenêtres ouvertes sur un monde autre.

De la poésie disons « originale » de Pound (mais dans cette optique, le terme « original » n’a plus de sens), un autre poète, Yeats, disait qu’on a parfois l’impression, en la lisant, de lire une brillante improvisation traduite « à livre ouvert » d’un chef d’œuvre grec inconnu.

Le prix Nelly-Sachs, destiné à récompenser une traduction de poésie est endeuillé par la disparition de sa généreuse donatrice, Julia Tardy-Marcus. Elle avait fondé ce prix en 1988. Elle fut dans sa jeunesse une artiste de la poésie de danse, et, avec la montée du nazisme une héroïne de la poésie de résistance. Sans sa présence élégante, les Assises ne sont plus tout à fait les Assises. Anne Wade Minkowski vous parlera d’elle demain, au moment de la remise des prix, et un atelier prix Nelly-Sachs, animé par Jean-Luc Masson, membre du jury de ce prix, lui rendra hommage.

Autre deuil, Claire Cayron, qui était un membre fondateur d’ATLAS et l’amie de beaucoup d’entre nous, d’entre vous. Elle était « l’inventeur » pour la France de l’œuvre de Miguel Torga. Vous verrez demain, présenté par Françoise Cartano, le film qu’Henry Colomer lui avait consacré et qui fut déjà montré ici en 1994. Cette année-là la coloration des Assises avait été « la traduction des écrivains portugais dans le monde ».

Mais avant tout cela nous avons la chance d’accueillir Martin Winckler, dont le nom est pour beaucoup synonyme de La Maladie de Sachs, livre qui est certes un best-seller, mais surtout un livre vrai et qu’on n’oublie pas. « Oh, vous avez de la chance », m’ont dit les gens autour de moi quand j’ai annoncé : « Nous avons cette année Martin Winckler. » Notez-le « nous avons » : un invité de marque, pour nous, c’est un trophée, c’est une belle prise. (Définition amusante de « prise » dans Le Petit Robert : « action de se mettre à avoir » ! Très inspiré, Le Petit Robert.) Notre « belle prise » d’aujourd’hui, c’est quelqu’un qui est un écrivain et un traducteur, et, en prime, un médecin (ses patients inversent peut-être l’ordre). En prime de tout cela, un homme irrésistible. J’ai hâte de lui laisser la parole.


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