TransLittérature, n° 3, été 1992.
« Gilles était… » : insupportable imparfait qui serrait le cœur, déjà, à l’avance, quand nous savions — comme il le savait lui-même — qu’il allait mourir bientôt, trop tôt. « Je l’ai couché dessous les roses », chante Barbara, en faisant sonner les deux « l ». Et Gilles Barbedette, dans Une saison en enfance, publié à quelques mois de sa mort : « Cela me conviendrait fort de n’être plus qu’un parfum, un alcool, une essence orientale, voire une simple vapeur… » Faute d’éternité, rêve d’évanescence, à la Mallarmé. Précieux, Gilles Barbedette ? Il faudrait le prendre en bonne part : rare, et difficilement remplaçable. Il n’aimait pas l’âge adulte, qui « nous dirige vers l’irréparable » : sans illusion mais sensible, jusqu’au bout, à l’illusion des mots, à la magie des mots, des images. L’irréparable est venu prématurément pour nous qui avions, en littérature, encore tant à partager avec lui, à découvrir avec lui, à recevoir de lui.
Nous, ses amis, mais surtout « ses » traducteurs. Cette équipe (« l’écurie Barbedette » comme nous disions parfois, farauds…) qu’il avait su réunir autour d’un projet qui fut mené par lui tambour battant et qui se trouve aujourd’hui interrompu, entre deux titres, entre deux phrases. Cette collection de littérature étrangère qu’on lui avait confiée chez Rivages, c’est un peu comme si on lui avait dit : chaque minute, chaque ligne compte. Vous n’avez que sept ans devant vous, sept ans, vous verrez, ça passe vite. Il est émouvant aujourd’hui de rouvrir les tout premiers volumes : Octobre, de Christopher Isherwood, traduit par Gilles lui-même, comme un pisteur qui prend les premiers risques. Descriptions de descriptions, de Pasolini, traduit par René de Ceccatty, Les Petits Riens de la vie, de Grace Paley, traduit par Claude Richard. Au début, les titres de la collection se présentent modestement dans l’ordre — pas si arbitraire que ça — de leur parution : comme si se constituait sous nos yeux la bibliothèque idéale de Gilles Barbedette, comme s’il nous livrait ses goûts, partageait avec nous ses prédilections. Un livre qu’il vous proposait de traduire, c’était un peu comme un cadeau qu’il vous faisait : « parce que c’est lui (ou elle), parce que c’est moi, parce que c’est vous », semblait-il dire. Le dernier mot que j’ai reçu de lui, peu de temps avant sa mort, pour accompagner un envoi, était bien dans sa manière : « Chère Marie-Claire, tu vas voir, c’est un livre exceptionnel. Et c’est pour toi si tu le veux. » Comment dire non ? Exemple de conversation entre deux traductrices : « Il paraît qu’il vient de sortir à New York un roman ex-traor-di-naire, absolument génial. » « Ah bon, qui t’a dit ça ? » « Gilles, bien sûr, qui veux-tu… »
On hésite à lui appliquer les formules toutes faites : « lecteur infatigable », « immense culture », « immense sensibilité », « un grand professionnel », « discrétion », « pudeur », « incomparable découvreur de talents ». Cela est vrai, pourtant, on était stimulé à tout instant par son enthousiasme, on fonctionnait avec lui à l’admiration partagée. Et, en traduction, c’est sans doute ainsi qu’on fonctionne le mieux. Admirer, vouloir faire admirer, c’est bien ce qui nous jette d’un livre à l’autre. Et cet amour presque immodéré d’une langue étrangère dont il a fait le thème de Baltimore, c’est bien aussi ce qui nous réunit dans une sorte de communauté un peu autiste, un peu somnambule, toujours entre deux chaises, toujours à trier nos lentilles, à soupeser les sons et les sens. Gilles au téléphone (jusqu’à trois fois par semaine quand l’étau se resserrait), c’était à la fois le patron et l’ami, on savait que chaque trouvaille serait appréciée par lui, à son juste prix, que le manuscrit serait lu aussitôt remis, avec compétence, avec la finesse d’un horloger qui connaît son métier.
D’autres diront ses qualités de romancier, de critique. Nous nous réjouirons avec eux qu’il ait pu achever et voir paraître ses deux derniers livres, Baltimore et Une saison en enfance, deux ans seulement après son essai sur le roman intitulé L’Invitation au mensonge. Mais le directeur de collection parlait peu de ses travaux personnels, nous invitant, en somme, à en faire autant, et à n’avoir, le temps d’un livre chez Rivages, que ce livre en tête. Un de ses romans s’appelait : Les Volumes éphémères. Beau titre dans sa double image contradictoire. Quand on pense à Gilles, tout un paysage culturel se déploie autour de lui, avec un nom privilégié qui surgit : Nabokov. Pourquoi aimait-il tant ce Nabokov ? Il faudra un jour le dire en détail (et quand sortira le volume de la Pléiade, il faudra rendre hommage au premier entrepreneur de cette tâche). L’Enchanteur, La Vénitienne, c’est Nabokov, mais c’est aussi un peu Barbedette. Daniele Del Giudice, Alison Lurie, qui les connaîtrait en France sans Barbedette ? Citons encore, au hasard des pages feuilletées, quelques beaux objets que nous partageons avec lui : « Le Bouquet de Pivoines », La Tempête de Giorgione, Bellagio, Les Ailes de la colombe. Et puis, pour ce qui est de la reconnaissance de dette de sa part : Oscar Wilde, Flaubert, Borges, Proust et encore Proust, dont il cite dans son chapitre « La tradition irréaliste » la formule qu’il avait faite sienne : « La vraie vie, c’est la littérature ».

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