Exposition Centre Pompidou – Mr Bonjangles’ Memory Og son of fire – 6 novembre 1991 – 27 janvier 1992.
Bob Wilson est l’homme de la rencontre avec les lieux, Venise, Hambourg, Tokyo, Amsterdam, Palerme, Sao Paulo, Nancy, Belgrade, et puis, plus souvent qu’ailleurs, New York et Paris : tous ces lieux ont accueilli ses spectacles, « installations », « performances », opéras « avec musique », prologues, ouvertures, films en vidéo. Est-ce parce qu’il est né au Texas ? Il est fasciné par les espaces immenses, ces grands espaces de l’Ouest américain, et il aime plus que tout l’espace vide d’un très grand théâtre, même si c’est pour y faire « des choses minuscules ». Une image récurrente, qu’on peut voir dans l’une des vidéos de l’exposition-parcours du Centre Pompidou, on l’avait vue déjà dans A Letter for Queen Victoria (1974), c’est celle d’un aviateur des temps héroïques de l’aéropostale, qui se retrouve au sol, en plein désert, avec son appareil. Il ne peut plus voler, il est en terre inconnue, il est encore tout empêtré de sa combinaison, il enlève son casque de cuir, et soudain surgit…
Le désert, l’immense champ de blé du Middle West, mais aussi la ville, le labyrinthe, l’autoroute : autant de lieux chargés de fantasmes, des « environnements » que l’homme apprivoise ou pas, mesure de cette démesure, où il s’oriente, désorienté, se laissant guider par les sons, le toucher. Est-ce parce que Bob Wilson a une formation d’architecte qu’il arpente l’espace, inlassablement, le structure, le meuble, lui invente des verticales, des horizontales, des boucles, des obliques ? Pour son diplôme de fin d’études, l’élève Wilson avait fait les plans d’une cathédrale imaginaire : théâtre déjà, faux-semblant, et sens du sacré de l’espace. Pour occuper à sa façon wilsonienne l’espace plus grand qu’une scène d’opéra (850 mètres carrés) qu’on lui offre aujourd’hui au Centre Pompidou, il commence par rêver sur le lieu. Il dit voir une pomme (la ville organique) avec un cube de cristal au centre. Au centre de Paris ce Centre « est une sorte de fenêtre sur le monde ». Lieu ouvert, lieu fermé ? Les gens peuvent y circuler, s’y promener, ils peuvent entrer et sortir librement. Cette idée de liberté dans la circulation est chère à Wilson, contre tout univers carcéral, cité-dortoir, prison, hôpital. Certains musées sont des morgues, mais il aime, lui, ce lieu de création libre. Les ateliers audiovisuels du Centre donnent à l’artiste la juste liberté, la vidéo elle aussi est une fenêtre sur le monde. Et le parcours de l’exposition, en forme de labyrinthe, avec des passerelles, est un voyage où chacun est libre de laisser opérer sa guise, à leur guise, les associations suggérées par les objets scéniques proposés, disposés par Wilson avec minutie ici ou là, et les objets picturaux ou sculpturaux choisis par lui parmi les trésors du Musée d’art moderne — et parmi ses propres dessins.
Les images de Bob Wilson, on l’a souvent dit, évoquent la mémoire culturelle de l’Europe : Artaud, André Breton, et, parmi les peintres, le Douanier Rousseau, Magritte, Marcel Duchamp : même sens du jeu, même esprit d’enfance, même goût de la dissociation des perceptions et des rapprochements insolites. Ce travail de la mémoire est présent dans l’exposition : Wilson a choisi Magritte, et Chirico, et Hans Bellmer, et Modigliani, et Calder, et Francis Bacon, et Brancusi. La lave du volcan qui se dresse à l’horizon est là pour nous rappeler l’éphémère de toute œuvre d’art : Que restera-t-il quand tout aura disparu ? Certains personnages de Giacometti, de Germaine Richier semblent déjà errer dans ce paysage d’après le cataclysme. Et ce n’est pas par hasard que certains des sièges conçus par Wilson pour ses spectacles et qui sont posés là, exposés, semblent eux aussi des vestiges, des traces dures et durables. Certains portent des noms tels que Joseph Staline ou Saddam Hussein. Mais aussi Franz Kafka, Albert Einstein, Virginia Woolf, Pierre et Marie Curie, la Reine Victoria : Bob Wilson est l’homme de la rencontre avec les grands mythes modernes, les figures emblématiques qui meublent notre espace mental. Le spectateur peut rêver, porté d’une image à l’autre par un environnement sonore dû à Hans-Peter Kühn qui l’enveloppe comme une bulle. « Collage visuel » et « objets acoustiques » coexistent dans un monde qui parle à notre imaginaire.
Pour le projet de son exposition, Bob Wilson a créé une maquette, dans des tons gris, blancs, noirs — couleurs « minimales » en contraste avec les couleurs vives, rouge, vert, jaune, des vidéos. Entre la maquette et l’exposition-parcours « en vrai », la différence tient à l’échelle, mais aussi à cet espace sonore qui crée une durée, un « événement ». Il y aussi, minutieusement, maniaquement réglé par Wilson lui-même, l’éclairage et ce pouvoir magique qu’a la lumière de créer tout aussi bien le mystère que l’éblouissement. « Sans lumière, pas d’espace », dit Wilson qui pourrait dire aussi : Sans lumière, pas de beauté. Mais la beauté est une grâce en prime, peut-être faut-il, pour en recevoir la pleine séduction, ne pas la dire. Un mot sur le titre, en forme de collage, d’énigme, ou de petit poème cryptique. Mr Bojangles, c’est le surnom de Bill Robinson, né en Virginie en 1878, mort à New York en 1949. Danseur de claquettes, acteur, « performer », c’est toute la culture populaire new yorkaise, et la culture noire du début du siècle que sa mémoire évoque. Og, fils du feu, nous transporte dans la mythologie celtique. Bob Wilson l’évoque sur le mode mi-légendaire, mi-burlesque, en faisant jouer Og par un tout jeune homme préhistorique qui se trouve être le petit-fils de Charlie Chaplin : hommage presque direct au grand artiste.

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