John Dos Passos, Orient Express – Traduit de l’américain par Marie-Claude Peugeot – Editions du Rocher, mars 1991.
« Orient-Express » : qui n’a rêvé de s’arracher un jour au « long orphelinat des gares » et de prendre le départ dans un compartiment de ce train fabuleux, en route pour le dépaysement, et à l’arrivée : Constantinople. Avec cet Orient-Express du jeune Dos Passos que publient aujourd’hui les Editions du Rocher, le dépaysement est double, puisqu’il s’agit du récit d’un voyage au Proche-Orient que fit le jeune écrivain en 1921, au lendemain de la Grande guerre. Troublant sentiment pour nous, aujourd’hui, de proche et de lointain, à suivre un parcours qui mène Dos Passos d’Ostende et Venise à Constantinople, puis à Tiflis (alias Tbilissi, en Géorgie), Téhéran, Bagdad, et finalement Damas. Et à voir ces régions si troublées, déjà, par les derniers sursauts du colonialisme et le « nouvel ordre international » qui s’installe, plutôt mal que bien, à l’initiative des grandes puissances, dans cette partie du monde.
Pourquoi ce voyage ? Dos Passos a vingt-cinq ans, et une seule ambition dévorante : être écrivain. Il est libre de toute attache (ses parents sont morts, il n’est pas marié), il a terminé ses études à Harvard (où il a publié déjà des essais, des poèmes, des nouvelles, dans le Harvard Monthly), il a fait la guerre (engagé volontaire en 17) et en a tiré deux livres déjà : Initiation d’un homme et Trois soldats. Il est encore en Europe, a la nostalgie de son enfance cosmopolite et se verrait volontiers, il l’a dit, en « nouveau Télémaque ». Il saisit donc l’occasion que lui procure un ami de partir avec une délégation du Near East Relief (Secours au Proche-Orient}, organisation américaine qui remplace la Croix-Rouge dans les pays musulmans qui n’acceptent pas l’emblème de la croix. Dans « Le Caucase rouge », l’un des « papiers », inclus dans Orient-Express, que Dos Passos envoie à des journaux américains, cet ingrat n’a pas de mots assez durs pour ces pharisiens du « NER » (en français SPO) qui, certes, s’engagent à ne pas boire d’alcool, mais qui raflent tout ce qui leur tombe sous la main : tapis volés dans les mosquées, lampes prises dans les églises, épées, bijoux et manteaux de fourrure que viennent apporter, pour subsister, des vieillards rescapés d’un monde en ruine, des petits trafiquants : « De ces affaires, mon ami ! Pour une pleine valise de roubles, on s’équipe à vie ! » Dos Passos, qui les voit à l’œuvre à Tiflis, s’indigne aussi de les voir s’inquiéter d’une seule chose : le communisme a-t-il davantage prise sur les gens quand ils meurent de faim ou quand ils ont le ventre plein ? On pense à John Reed, mort du typhus à Moscou en 1920 après avoir écrit Dix jours qui ébranlèrent le monde. Comme lui Dos Passos s’interroge sur l’avenir du bolchevisme, il se félicite de ce qu’un grand vent salubre ait balayé ce qu’’il appelle « la tyrannie des Choses », tout ce bric-à-brac dont la possession distingue le riche du pauvre. Mais au prix de combien de milliers de vies, et déjà « Dieux et démons prennent leur revanche avec le choléra et la famine. » La famine, il la rencontre à Erevan, en Arménie : « Les gens racontent d’horribles histoires de tombes récentes violées dans les villages et de cadavres dépecés pour être mangés. » Près de la gare, il voit une scène insoutenable : « Presque nu, la peau crasseuse d’un vert livide, un enfant sort de la gare en titubant, un morceau de pain à la main… il s’effondre, trop faible pour porter le pain à sa bouche. Un vieillard, un bâton à la main, suit lentement l’enfant en clopinant… Il reste un instant au-dessus de l’enfant, et puis, se calant avec son bâton, il lui arrache le pain et déguerpit… »
Comment voyage-t-il ? Les moyens de transport sont en eux-mêmes une aventure. Un bateau italien miteux, qui ne transporte que des prisonniers russes qu’on rapatrie, l’amène à Batoum. À l’avant du bateau les soldats russes jouent à lutter comme des oursons maladroits. Ensuite, l’express de Tiflis, qui est pris d’assaut par « au moins sept mille personnes ». Les fins de guerre, toujours, entraînent ces exodes, ces grandes transhumances humaines, toute une population sur les routes ou dans les gares, avec leurs baluchons : soldats, paysannes, colporteurs. Dos Passos, bardé de laissez-passer et d’ordres de transport voyagera à l’intérieur – sur un porte-bagages, en fait, pour essayer d’échapper à la fois aux punaises et à la poudre insecticide. Quant aux autres : « La moindre parcelle de toit était envahie, les gens pendaient en grappes à toutes les portières, ils étaient sur le charbon du tender, sur la locomotive : à chaque fenêtre on voyait dépasser les jambes de ceux qui tentaient de se faufiler à l’intérieur. » Le train croise un convoi de la seconde division blindée de l’Armée rouge.
Le jeune homme démobilisé décrit ces jeunes Russes avec une sympathie fraternelle : « Jeunes soldats blonds se prélassant aux portières. La plupart semblent avoir moins de dix-huit ans : ils sont nus pieds et chichement vêtus d’un pantalon de toile et d’une tunique ; ils paraissent heureux et à l’aise, assis jambes pendantes sur le toit ou sur les marchepieds des wagons de marchandises et des wagons-couchettes. » À Constantinople déjà ses Russes avaient l’air tout droit sortis d’un film de Dziga Vertov, d’Eisenstein ou de Poudovkine. En voici trois, dans la rue : « blonds, le torse massif, de même taille, une tunique de toile blanche bien tirée sous la ceinture, les yeux bleus, l’air tout propre et les cheveux coiffés avec une belle
raie régulière, comme des enfants en tenue de fête. »
En Transcaucasie, et jusqu’à Bagdad, le voyageur se trimbalera sur de mauvaises routes dans de vieilles guimbardes louées, poussives. Par moments, au comble de l’inconfort et de la fatigue, il regimbe contre l’aiguillon : « Qu’ai-je besoin de me traîner dans tout l’Orient ? Qu’ai-je à faire de ces bribes racornies d’ordres anciens, de ces religions défuntes, de ces ruines où grouillent les asticots de l’histoire ? » Mais bientôt le cœur retrouve son courage et l’univers ses couleurs, à nouveau le charme opère. Même ces vieillards endormis, Dos Passos admire la couleur de leurs barbes – « cramoisies et couleur de safran » – comme il admire les turbans énormes, blancs, bleus, noirs, verts, les femmes « pareilles à des fantômes sous leur voile », les jeunes garçons « dont les boucles dépassent sous la calotte, à la façon des troubadours » : toute cette fantasmagorie, et la beauté des gestes, et « les sourires subtils ébauchés au-dessus des petits verres de thé. »
Dos Passos apprend par le voyage la relativité des choses. Les musulmans racontent les atrocités des Arméniens qui ont massacré et chassé la majorité des habitants d’Erevan, mais les Arméniens de leur côté racontent les choses épouvantables faites par les Turcs et les Tartares.
Lui qui ne fait que passer choisit parfois la douce irresponsabilité, « comme un derviche ou un tout petit enfant ». Le derviche, voilà bien un symbole qui sépare l’Orient de l’Occident, symbole de « mystère errant à la face du monde », de pauvreté respectée de tous. Mais bientôt il ne sera plus qu’un vulgaire vagabond, comme en Europe ou en Amérique : « L’Occident est en train de gagner. L’évangile de la construction en série va conquérir des cœurs qui étaient restés fermés à Thalès et à Démocrite, à Galilée et à Faraday. »
La vraie responsabilité de Dos Passos, c’est celle du regard et de l’écriture, l’aventure (y compris la traversée à dos de chameau, avec une caravane, du désert de Syrie, en trente-six jours) n’est là que comme apprentissage. Et c’est en styliste déjà averti, conscient de ses effets, qu’il s’exerce à « rendre » la beauté des paysages. Un des « reportages » s’intitule « Trente-six vues du mont Ararat » : on voit bien l’allusion à la photographie. De ces instantanés, voici deux exemples (fort bien rendus par la traduction française). Le premier : « Devant nous, avec un bouquet de joncs au premier plan, le mont Ararat, indigo à la base, coupé par des traînées de brume horizontales, rose vif au sommet. » Et plus tard le même jour : « Par la petite lucarne du fourgon, j’ai aperçu le mont Ararat pour la dernière fois de la journée : j’étais assis sur ma valise, les dents plantées dans la pastèque sucrée et dégoulinante, tandis que trois grandes bavures rose pastèque se rejoignaient sur un ciel d’un indigo absolu. » C’est ce qu’on appelle dévorer du regard.

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