Lectures aventureuses

Jean-Pierre Naugrette, Lectures aventureuses – Editions de l’Espace européen, 1991.

Le maître-écrivain de Jean-Pierre Naugrette, c’est Stevenson, sur qui il a écrit déjà un livre, L’Aventure et son double. C’est encore sous le signe de l’aventure qu’il se place avec ce nouveau périple intitulé Lectures aventureuses. Sous le signe, aussi, de l’enfance, et l’on trouve, bien en évidence dans le coffre aux trésors des citations, une formule de Bataille : « La littérature, c’est l’enfance retrouvée. » Les enfants rêveurs partent en voyage par les livres : on les croit dans le jardin, ou au grenier, et ils sont dans Le Manoir enchanté ou dans L’Ile aux mouettes.

De l’enfance, Jean-Pierre Naugrette a gardé l’attention sérieuse et joueuse à la fois. Quand il entre dans un texte – parfois une simple nouvelle, parfois d’un écrivain dit mineur, comme Conan Doyle ou Agatha Christie, et parfois dans un film ou un tableau – c’est un monde qu’il découvre, qu’il parcourt en tous sens. Il aime, et on le comprend, raconter les textes (contrairement à une tradition scolaire qui interdit la paraphrase). Un texte raconté devient comme un tableau, on le voit, on croit le voir, il prend une existence d’objet halluciné, comme une image ou une scène qui vous ont marqué, enfant.

Toute lecture est un jeu, et tout parcours est initiatique, voilà ce qu’il semble dire et redire. D’ailleurs dans beaucoup de livres il est question de jeux – jeux de cartes, jeux de marelle, jeux d’échecs, jeux de mots et jeux de matelots, jeux de mains, jeux de vilains. Une première page, c’est « la case départ d’un gigantesque Jeu de l’oie aux dimensions du monde », le parcours est fléché, le hasard y a sa place préétablie, et les obstacles sont mis là exprès, comme dans les jeux de rôles, pour vous faire perdre ou gagner. Déjouer les pièges que vous tend la lecture, c’est entrer dans le jeu, il y faut de l’inventivité, du talent, du flair – on ne s’étonnera pas de la prédilection pour les textes à énigme. L’énigme est souvent un meurtre, puisqu’on le cache, et le meurtre le plus fascinant est celui qui laisse un cadavre à notre porte : dans un jardin (anglais), dans une piscine. « Le sang dans l’eau bleue, la piscine comme théâtre », c’est un motif récurrent : la fin du Great Gatsby, Le Vallon d’Agatha Christie, Deep End de Skolimowski, La Piscine, de Jacques Deray, et encore Peter Greenaway. On attendait David Hockney, le voici, car Naugrette aime aussi raconter les tableaux, et le grand favori, tout naturellement, c’est Edward Hopper. Hopper voulait être marin, son grand large, finalement, ne fut autre que l’Amérique, dont il a peint « les bistrots, les voies ferrées, les cinémas, les pompes à essence et les soirs d’été. »

L’artiste – comme l’enfant – trouve son aventure sur place, une aventure qui, nous dit Naugrette, vaut tous les voyages : « La voile claque au vent, mais l’océan est ailleurs, dans la marée ondoyante des prés jaunes de Cape Cod, dans le doux bruissement des arbres bleus, dans les feuilles d’herbe dorée où le chien blanc et roux s’ébroue. »


Comments

Laissez-nous un commentaire