La Quinzaine littéraire, n° 571, 1er-15 février 1991.

Vladimir Nabokov, La Vénitienne et autres nouvelles, traduit du russe par Bernard Kreise, précédé de « Le rire et les rêves » et « Bois laqué » traduits de l’anglais par Gilles Barbedette – Gallimard.

On se souvient du bonheur qu’il y avait eu pour nous, jadis, à découvrir Jean Santeuil et Les Plaisirs et les jours, après la lecture fervente, émerveillée, de La Recherche du temps perdu. C’est un bonheur du même ordre que nous escomptons, et que nous trouvons, à ouvrir La Vénitienne, recueil de nouvelles écrites en russe, à Berlin, au début des années 20, par le jeune Nabokov qui vient tout juste de terminer ses études à Cambridge.

Lire ces textes en français, pourquoi pas ? Le français est un masque qui en vaut bien un autre, c’est un déguisement chatoyant qui s’inscrit, dans notre imaginaire, dans la lignée de ces grands écrivains — Tourguéniev, par exemple, ou Lermontov, ou Gogol — que nous avons découverts à travers des traductions naïves et charmantes agrémentés de notes en bas de page. La traduction, si elle est bien faite (et, dans La Vénitienne, elle l’est) ne dénature pas un auteur qui joue constamment sur les distances, les rapprochements, les transmutations, les jeux d’optique. Un écrivain pour qui la notion même d’original n’a guère de sens puisque le langage est pour lui toujours et déjà expatrié, exilé, toujours à distance de ses origines, toujours et déjà dans la nostalgie de ses origines…

Certaines de ces nouvelles sont-elles plus russes que d’autres ? Celles qui prennent pour cadre la Russie disent déjà la nostalgie de la Russie : « Et il y a plus longtemps encore, en Crimée, j’ai vu un cyprès penché au-dessus d’un amandier en fleur. » (La nouvelle abrite un conte : car le cyprès, voyez-vous, n’est autre qu’un grand gaillard de ramoneur jadis amoureux d’une jeune blanchisseuse « rose comme les pétales de fleurs d’amandier »). D’autres — dont une qui s’intitule « Ici on parle russe » et qui pourrait s’appeler « Le Prisonnier dans la baignoire » — nous montrent le milieu des émigrés russes à Berlin après la Révolution, et c’est dans les revues russes de l’émigration qu’elles ont été publiées.

D’autres nouvelles encore sont européennes, ou cosmopolites, comme les nouvelles de Henry James. « Un coup d’aile » nous emmène à Zermatt ; « La Vénitienne » se situe en Angleterre et commence par une partie de tennis : « Devant le château rouge, au milieu des ormes magnifiques, le court était recouvert d’un gazon verdoyant. » Voilà le décor planté, en une phrase et deux couleurs. Mais une partie de tennis observée par Nabokov, ce n’est pas Le Jardin des Finzi-Contini, ni Marguerite Duras. Les mouvements des joueurs sont aussi significatifs que l’écriture pour un graphologue. Ainsi le colonel, hôte des lieux, qui joue fort mal. Quand il envoie la balle dans les rhododendrons, il « écarquille des yeux de poisson en examinant sa raquette, comme s’il n’avait pas la force de lui pardonner un raté aussi vexant. » Nabokov a le sens du grotesque, du détail isolé, en gros plan, qui fait image et tient lieu de portrait. A l’hôtel de Zermatt, une « demoiselle aux sourcils roses », on croit la voir, pas besoin d’en savoir davantage. Revoici notre colonel. Nous observons « l’expression tendue de son visage charnu qui, semblait-il, venait de cracher ces moustaches grises et lourdes formant un tas au-dessus de la lèvre. » Genèse improbable mais vraie de ces moustaches qui, littéralement, vous sautent aux yeux.

Ne nous laissons pas tromper par les apparences, tout bouge, en vérité, pour qui sait regarder. Vu par Nabokov, l’inanimé s’anime. Voici par exemple un salon aux fenêtres ouvertes malgré la pluie : « La pluie, en frappant le rebord, éclaboussait le parquet, les fauteuils… la gouttière gargouillait… le piano avait soulevé son couvercle laqué… les marteaux frappaient les cordes… un tapis de brocard glissa du piano… entraînant par terre une partition ouverte. » Rien là que de naturel, mais parfois nous devons accepter d’entrer dans le jeu : « Voici deux maisons qui ont habilement joué à saute-mouton : le numéro trois s’est retrouvé entre le un et le deux : elle ne s’est pas toute suite fixée — j’ai remarqué une échappée de lumière en dessous, un rayon de soleil. »

Le détail isolé n’est pas toujours grotesque ou extravagant, le trouble érotique, lui aussi, a tendance à se figer sur un « objet partiel ». Ainsi la commissure des lèvres de la « beauté vénitienne » peinte par Luciani, alias Sebastiano del Piombo, qui parfois donne l’illusion de s’étirer en un sourire, ou encore son cou « aux plis extraordinairement tendres sous l’oreille » (le lecteur pourra admirer ce tableau, reproduit en médaillon, sur la couverture du livre). Ainsi, dans « Un coup d’aile », l’épaule transparente d’Isabelle, sur laquelle elle ajuste un ruban noir.

Grand amoureux des couleurs et des formes, rien d’étonnant à ce que Nabokov cherche par prédilection à prendre dans ses jeux d’écriture, plutôt que la réalité brute, la réalité illusoire composée par un peintre sur la toile. Ainsi ce portrait qui, avec « l’expression sereinement vigilante de ses lèvres mollement serrées », ressemble à l’invitée du château, et qui fascine le jeune Simpson. « Venetsjanka », titre de la nouvelle : quel joli nom pour une jeune fille. Tout le monde sait, Nabokov le premier, que Venise, en vérité, c’est la Saint-Pétersbourg du sud… Nabokov joue, dans cette nouvelle, avec le vrai et le faux, et l’on devine son admiration pour les faussaires en peinture, qui sont souvent des génies. Il joue aussi avec le semi-fantastique, dans la tradition d’Edgar Poe, d’Oscar Wilde, ou de Henry James — voire même de Hawthorne et de ses « Tableaux prophétiques ». Si un tableau semble s’animer, si ce léger sourire semble soudain s’adresser à vous, comment ne pas, à l’inverse, souhaiter entrer dans ce tableau, se promener dans ce petit chemin qu’on aperçoit, là-bas dans le fond ? Seul un fou… ? Mais tout écrivain est, comme tout acteur, « un peu » fou, puisqu’il rêve de se transporter dans la vie d’un autre. Dans la nouvelle intitulée « Bruits », le narrateur rend visite à un vieux maître d’école. Et voici que tout d’un coup, il est comme happé par lui : « Je fis un léger mouvement, très léger, comme si j’avais laissé mon âme glisser sur une pente, et je me répandis en Pal Palytch ; j’y pris place, je sentis les choses de l’intérieur de lui-même : le bouchon sur la paupière ridée, comme les pointes amidonnées de son col, et la mouche qui trottinait sur sa calvitie ». Dedans, dehors…

 Comme tout mouvement, tout rayonnement, ce don d’empathie est vécu comme un bonheur, un bonheur qui peut surgir aux moments les plus inattendus. Et le talent de l’écrivain est de nous faire partager ces moments d’expérience, fugitifs, poignants, inexplicables, suscités par « un arbre penché, un gant déchiré, les yeux d’un cheval ».


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