Quinzaine Littéraire, n° 554, 1er-15 mai 1990.

Humphrey Carpenter, Au Rendez-vous des génies, Écrivains américains à Paris dans les années vingt – Traduit de l’anglais par Jean-Claude Lullien – Aubier.

Au commencement, il y eut les héros de ces aventures. Ils débarquèrent un beau matin, quittant une Amérique provinciale, endormie dans son modernisme même, et dans son culte de la prospérité matérielle, pour se retrouver à Paris, France.

Dans ce lieu magique, dans ce « cercle enchanté » où il faisait bon « être ensemble des génies », la pauvreté avait un charme tout monastique, et provisoire, elle portait un très joli nom, « la bohème », et l’on se souviendrait plus tard avec attendrissement des chambres d’hôtel mal chauffées, des lampes à gaz, des matelas bourrés de paille, ou encore, comble d’exotisme, des cabinets sur le palier. Les plus fortunés fréquentaient, du soir au lendemain soir, le bar du Ritz, les autres se retrouvaient au Sélect, au Dôme et à la Rotonde, à la Closerie des Lilas.

Ensuite, chacun vécut sa vie. Certains (plutôt certaines) restèrent à Paris (Sylvia Beach, Gertrude Stein, Natalie Barney), certaines (souvent certains) écrivirent leur œuvre, devinrent célèbres (Hemingway, Sherwood Anderson, Scott Fitzgerald), d’autres durent se contenter d’égrener leurs souvenirs (Samuel Putney, Robert Mc Almon, John Glassco). À eux tous, ils construisirent en légende le Paris des expatriés des années vingt. Paris était une fête. Jours tranquilles à Clichy, Mémoires de Montparnasse, Rue de l’Odéon, Shakespeare & Company, Paris fut notre maîtresse. Autobiographie de tout le monde : nous avons lu ces livres, nous avons baigné dans cette nostalgie, nous n’en finissons pas de lire et de relire Tendre est la nuit, ou le Soleil se lève aussi.

 Pour qui veut aujourd’hui encore explorer ou exploiter cet inépuisable filon, ou plutôt ce « timbre-poste », comme dirait Faulkner, de terre étrangère, il y a en gros trois façons de s’y prendre. La première consiste en un défrichage en profondeur, à partir d’un point de vue bien défini. C’est ce que fit par exemple Shari Benstock dans Femmes de la rive gauche, Paris 1900-1940, publié en 1986 (et à Paris en 1987) : œuvre monumentale et passionnante, où l’on sent l’auteur fascinée par son sujet, mais à bonne distance déjà pour l’analyser. Deuxième méthode : se servir de la masse de documents existants pour telle ou telle biographie individuelle. Ainsi, récemment, de Linda Simon, la biographie d’Alice B. Toklas (sous-titrée en français : « Une Américaine à Paris, témoin des années folles », ou encore, de Peter Griffin, la biographie des jeunes années de Hemingway. On peut enfin prendre le parti de la compilation vulgarisée, disons « en figures libres ». C’est ce que fait Humphrey Carpenter dans Au Rendez-vous des génies (sous-titré en français : « Écrivains américains à Paris dans les années vingt »). Carpenter déroule une sorte de fresque, ou, pour prendre une image musicale, de rhapsodie populaire, qui sera appréciée par tous les lecteurs non initiés qui souhaiteraient arpenter à pas rapide ce fameux quadrilatère (ou rectangle dentelé, ou cercle magique).  Elles y sont toutes. Qui ça ? Non, demandez plutôt : Quoi ? Quoi ? Les anecdotes. Vous les attendiez, les voici. Le portrait de Gertrude Stein par Picasso qui ne lui ressemble pas encore mais lui ressemblera, André Breton qui casse le bras de Tristan Tzara, Modigliani qui trimballe ses peintures dans du papier journal en annonçant aux acheteurs éventuels (pour cinq francs l’une) : « Je suis Modigliani, Juif, Jew », le fameux principe de l’iceberg qui serait le secret de l’écriture de Hemingway, et puis Hadley, la femme de Hemingway, qui se fait voler tous les manuscrits de son mari (avec les doubles, naturellement), dans une valise, gare de Lyon. Il ne faut pas sous-estimer les anecdotes. Au mieux, elles sont l’étoffe dont on fait les légendes. Mais on pourra reprocher à Humphrey Carpenter de n’être guère intervenu, personnellement, dans son récit. À la différence de Shari Benstock, on ne sait pas quelle passion l’anime. Du coup, on le soupçonne d’écrire (mais qui pourrait le lui reprocher ?) pour alimenter les nostalgies, les soifs d’exotisme (ils les auraient donc encore ?) des Américains d’Amérique. Qui seront charmés (comme nous pouvons l’être), par le joli portrait de groupe, tout à fait imaginaire, de Pierre Le-Tan sur la couverture. 


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