L’Ane, avril-juin 1990.
Jacques Rancière, Courts voyages au pays du peuple – « La librairie du XXe siècle », Seuil, 1990
Le mot « voyage » fait rêver, qu‘il s’agisse d’aller au centre de la terre ou au bout de la nuit. Sur la table des libraires, le regard se laisse tenter par Voyage dans l’Empire du Maroc et au Royaume de Fez, ou par Voyage forcé à Cayenne, dans les deux Amériques et chez les anthropophages. Et puis le regard vacille devant le troublant oxymore d’un titre de Fernando Pessoa : Fragments d‘un voyage immobile. Dans nos imaginations formées par nos souvenirs d’enfance, « voyage » rime avec « sauvage », avec « rivage » (« la reine de ce pays sauvage, se promenait sur le rivage… ») ou encore, de façon plus rassurante, avec « bagage » (« en n’emportant pour tout bagage… »). D’après le Littré, un voyage est « le chemin qu’on fait pour aller d’un lieu à un autre lieu qui est éloigné » (« Assez éloigné » dira, prudent, le Robert : tout est question d’estimation, et même le Voyage dans la lune n’est plus ce qu’il était. Ce qui est sûr c’est que, dès le titre, Jacques Rancière joue avec la langue « au pays du peuple », ce sera comme « autour de ma chambre » : un dépaysement presque sur place. Et « courts voyages », ce sera, là aussi, comme une esquisse d’oxymore, une coincidentia oppositorum, marquant plus fortement que « brèves incursions » qu’un lieu tout proche géographiquement – au bout de la ligne de tramway, ou de l’autre côté de la voie ferrée – peut être le bout du monde, « l’autre côté » du miroir ou de la société.
Dans son introduction, Jacques Rancière énonce les diverses figures que peut prendre « le spectacle imprévu d’une autre humanité » : « retour à l’origine, descente aux enfers, avènement de la terre promise ». Parcours dans le temps ou dans les profondeurs du mythe plutôt qu’à la surface de la terre. On notera l’adjectif « imprévu » (le visiteur ne s’attendait même pas à être surpris), ainsi que le terme de « spectacle » : le visiteur reste l’étranger, et l’étranger, même en son propre pays, c’est celui qui, « défaisant les certitudes du lieu, réveille le pouvoir présent en chacun de devenir étranger à la carte des lieux et des trajets généralement connus sous le nom de réalité ».
Le premier voyageur à parcourir les pages de Jacques Rancière, c’est le poète anglais Wordsworth, qui a deux fois traversé la Manche et visité le pays de la Révolution. La première fois, c’est en juillet 1790, il débarque à Calais avec un compagnon : « vacances d’étudiants au sein d’un peuple en fête ». « Printemps du mois de juillet » (comme on dirait printemps de Prague), « temps d’un commencement qui est aussi un accomplissement … La certitude calme du bonheur nouveau se donne dans les jeux du soleil avec les nuages. » Une deuxième fois, à l’automne de 1792, Wordsworth arrive à Paris au lendemain des massacres de septembre. Accablé par la Terreur, le poète abandonnera bientôt ses illusions de jeunesse, et son cœur ne dansera plus « qu’au rythme des armées de jonquilles » (et tout le monde apprendra par cœur « When all at once I saw a crowd, a host of golden daffodils »).
On passe ensuite au territoire de l’utopie arpenté par les missionnaires saint-simoniens. Pour ces « apôtres » du travail qui partent « faire du prolétariat » et « installer le travail », le voyage est à la fois transformation de soi et manifestation pour les autres. L’utopie, pour eux, c’est « la possibilité de montrer du doigt, en tout lieu, l‘adéquation du texte et de la réalité ». Et voyager, c’est « établir à chaque pas, entre l’ordre des discours et celui des faits, l’immédiate correspondance des hachures de la carte et des ondulations du territoire ».
Puis quelques pages sont consacrées aux aventures de Claude Genoux qui publia en 1844 (s’en souvenait-on ?) les Mémoires d’un enfant de la Savoie. Il fut, entre autres, saltimbanque à Auxerre, ramoneur à Joigny, domestique à Romorantin, colporteur dans le Languedoc, avant de faire voile vers Rio de Janeiro avec dix mille sangsues (article « d’une importance incontestable ») enfermées dans trois futailles de Bordeaux. De là le voilà colportant sa pacotille à l’intérieur du continent américain, puis chassant la baleine dans les mers australes, puis au Kamchatka plongé dans la nuit boréale. Et le lecteur (souvenirs d’enfance, là encore, souvenirs des lectures d’enfance) se délecte avec le narrateur de l’évocation de « l’iourte d’un are de contenance », « phalanstère où la suie pend en noires stalactites et où les chairs d’ours, de loutres et de poissons grillés se mêlent aux exhalaisons d’une multitude d’hommes, de femmes, de renards et de chiens ». Au terme de ses aventures, Claude Genoux reconnaît ce qui fonde l’éternelle équivalence : « l’enfermement dans le cercle des efforts et des plaisirs brutaux du travail sans phrase ». Et c’est pour cela qu’il écrit ses mémoires.
Après « le pays nouveau », « la femme pauvre » : Michelet, puis, sous le titre « Marthe et René », Rainer Maria Rilke. C’est l’essai le plus émouvant peut-être, pur accord de deux sensibilités. Cela commence par une magnifique citation prise dans les Cahiers de Malte Laurids Brigge : « Quand de pauvres gens réfléchissent, on ne doit pas les déranger. » Il s’agit de la rencontre, à l’angle de la rue Notre-Dame des Champs, avec une femme « tout entière tombée en elle-même, en avant, dans ses mains ». Et quand enfin la femme s’arrache d’elle-même : « Trop vite, trop violemment, de sorte que son visage resta dans ses deux mains. » Deuxième rencontre, celle que fait le jeune poète Rainer Maria, ce jeune étranger à Paris, avec une petite couturière Marthe (Rilke évoque cette histoire dans ses lettres à la princesse Marie de la Tour et Taxis). Voilà encore un visage prêt à disparaître, « comme englouti dans l’immensité de ses propres yeux ». Marthe, au milieu de la foule qui s’amuse, a quelque chose d’’invraisemblable et de touchant : « Parmi toutes ces filles plus ou moins scabreuses, elle avait l’air d’une petite mourante qui sera une sainte quelques années après sa mort. » La suite du récit montre comment cinq ans plus tard, en 1919, le poète cherche en vain à réparer, grâce à Marthe, la cassure de sa vie. « Les mains de Marthe », dit-il, « rejointoieront tendrement sa fin abrupte et ce recommencement. » Mais non. Le poète apprendra, comme le dit Jacques Rancière, que « la conjonction n’est jamais que de paroles et que l’espace heureux du mot qui touche est au prix de la solitude consentie. »
Sous le titre « Un enfant se tue » (par allusion à « on bat un enfant »), le dernier essai est consacré à un film, Europe 51, de Roberto Rossellini. Cette histoire d’un enfant mal aimé qui se jette dans la cage de l’escalier – ou qui, peut-être pris de vertige, et cela change le sens de son geste, est tombé – c’est « la fiction de l’œuvre comme cruauté : le trait de l’irrémédiable retaillé dans la douleur du roman familial ». Réflexion sur l’égarement de la mère (c’est Ingrid Bergman) qui marche, interminablement, « sous le signe de l’interruption ». Elle « va voir ailleurs » et découvre, au bord du fleuve, un spectacle confus – terrains vagues et immeubles populaires. Ce faisant, ou pour ce faire, elle accomplit une conversion : « acte d’un regard qui se tourne et entraîne un corps vers le lieu où il est question de sa vérité », « possibilité de se souvenir de soi en se devenant étranger ».
Courts voyages au pays du peuple trouve comme naturellement sa place dans les formes brèves que privilégie la collection dirigée par Maurice Olender, « La Librairie du XXe siècle ». On retrouve là Nicole Loraux, Georges Perec, Arlette Farge, Marc Augé. Euphorie légère et stimulante de la lecture, « étrangeté reconnaissable, miroitement de la vie », pour citer une dernière fois, avec gratitude, Jacques Rancière.

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